Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge de feu le Pr Armand André, membre honoraire et ancien Président

par Philippe BOXHO (ULg), membre associé. 

Il me revient la délicate tâche de vous présenter l’éloge académique de Monsieur le Professeur Armand André. 

Il me l’avait annoncé, avec un petit sourire dont il avait le secret, il y a quelques années en me disant : « Mon Cher, c’est toi qui devra faire mon éloge funèbre, je préfère pour toi que pour moi ».

Plusieurs des plus jeunes membres de notre Compagnie, issus de l’Université de Liège, ont eu le plaisir d’avoir le Professeur André comme professeur à la fois de médecine légale et de déontologie.

Ils se souviennent certainement d’avoir passé leur examen dans un bureau sombre de l’institut de médecine légale, assis sur une chaise qui grinçait tellement au moindre mouvement ou même soubresaut que l’on n’osait à peine respirer, ce qui ajoutait au stress de l’examen face à un homme qui paraissait si sévère.

Ce que nous prenions pour de la sévérité était plutôt l’expression d’une grande autorité morale qui a gouverné ses actions jusqu’au terme de sa vie.

C’est lui qui nous avait appris les étapes de la putréfaction avec moultes photographies dont il s’empressait de nous dire que nous ne pouvions que nous réjouir de ne pas pouvoir profiter de l’odeur qui caractérisait chacune des étapes et qui achevait de nous convaincre que la crémation était décidément une bonne chose.

C’est lui, professeur de l’ancienne génération, que ses étudiants ont accueilli par une standing ovation lorsqu’il est revenu d’avoir participé en octobre 1977, à l’autopsie de Andreas Baader, membre de la fraction armée rouge, groupe terroriste allemand d’extrême gauche, ce qui lui a valu une protection rapprochée jusque dans le salon de son habitation par un membre de la gendarmerie armé jusqu’aux dents tant les menaces qui pesaient sur ses épaules étaient précises.

C’est de cet homme là dont je vous parlerai ce matin, celui auquel j’ai l’honneur, un véritable honneur et une vraie joie, même si elle demeure teintée d’amertume liée à l’absence, que j’ai succédé au sein de notre Compagnie, une Compagnie dont il m’avait beaucoup parlé avec une très grande fierté et dont il m’avait toujours vanté les mérites.

C’est aussi de l’homme auquel j’ai succédé, après le Professeur Brahy, à la chaire de médecine légale et de déontologie, un homme auquel m’unissait un sentiment fort, difficile à définir mais que beaucoup d’entre vous connaissent, ce sentiment qui lie l’apprenti au maître, le successeur au prédécesseur, mélange de relation presque filiale et d’amitié à un monsieur qui de Boxho m’appelait désormais Philippe, tandis que de Monsieur André je l’appelais désormais Monsieur André.

Armand André est né le 12 juin 1924 dans une famille bourgeoise Visétoise, d’un père ingénieur des mines et d’une mère qui gérait le foyer familial.

Armand André a toujours vécu à Visé où il était connu du plus grand nombre même s’il s’y faisait plus rare ces dernières années.

C’est là qu’il a fréquenté l’école primaire mais aussi l’école secondaire avant d’entrer à l’Université de Liège, en faculté de médecine et y débuter une carrière scientifique qui restera dans les mémoires de la médecine légale mondiale.

Docteur en Médecine en 1950, à la sortie de la guerre, Monsieur André choisit de devenir pédiatre et débute son assistanat, il ne le deviendra jamais.

En effet, à la même époque, il croise le Professeur Moureau dont il deviendra, en 1951, l’assistant tant en transfusion sanguine qu’en médecine légale car les deux entités étaient fusionnées dans une même charge tout en restant distinctes en fait.

Il a donc cumulé durant quelques temps les fonctions d’assistant en transfusion-médecine légale et en pédiatrie, travaillant également pour l’ONE, avant de faire choix de la transfusion et de la médecine légale, choix qu’il ne démentira jamais.

Très rapidement, il devient responsable du Service Médical de la Transfusion Sanguine de la Croix-Rouge et a assuré la gestion administrative du Laboratoire Universitaire des Groupes Sanguins.

En tant que Chef de travaux, il s’est intéressé plus particulièrement à l’étude du Complément, sujet sur lequel il travailla en 1962 au Centre de transfusion d’Amsterdam avec le Professeur J.J. Van Logem.

Ensuite, avec la collaboration du Docteur Brocteur, Monsieur André a développé le Laboratoire des Groupes Sanguins qui devint rapidement une référence nationale et internationale dans le domaine, reconnu comme Laboratoire de Référence par l’OMS.

Ensemble, les Professeurs Moureau et André feront construire rue Dos-Fanchon, à Liège, l’institut médico-légal, le Centre de Transfusion Sanguine et, en association avec Monsieur Buisseret, bourgmestre de la ville de Liège, la morgue communale, l’ensemble par un architecte de grande renommée, Charles Vandenhove.  Ce bâtiment sera inauguré en 1967.  Depuis lors, il abrite toujours un Centre de Transfusion Sanguine, et l’Institut médico-légal de l’Université de Liège qui jouxtent la morgue communale.

A la mort de son mentor, le Professeur Moureau, survenue en 1968, il lui succède tout naturellement à la tête tant de la médecine légale que de la transfusion sanguine et dans les charges académiques de médecine légale, de transfusion sanguine et de déontologie.

Professeur ordinaire en 1971, Monsieur André devient le « Professeur André », obtenant ce titre de « Professeur » qui sonnera chez lui comme un prénom pour le reste de sa vie et jusqu’au-delà de sa mort.

Quant à son nom, il l’avait déjà donné en 1957 à Suzette, vicomtesse de Walckiers, formant avec elle un couple qui a défié le temps et que seule la mort a pu séparer à tout le moins physiquement.

Lorsqu’on lui demandait le secret d’une telle longévité de leur mariage, 57 ans, que le temps et l’époque rendent exceptionnelle, il répondait invariablement : « Je fais toutes les concessions ».

Il deviendra au cours du temps Médecin-Directeur des Centres de la Communauté française de Belgique, représentant la Belgique auprès du Groupe d’Immuno-Hématologie au Conseil de l’Europe, Expert auprès du Conseil Supérieur d’Hygiène et Vice-Président de la Société Internationale de Transfusion Sanguine.

C’est à travers l’étude des groupes sanguins, du polymorphisme de divers constituants sanguins : que ce soit la glutamic-pyruvique transaminase, le facteur C3 du complément et bien d’autres que s’orientent ses nombreuses recherches.

C’est ainsi qu’il participera, non seulement à l’amélioration de la qualité de la transfusion de sang mais également, conséquence indirecte, à cette quête d’identification médico-légale des individus si importante et tellement fondamentale en matière criminelle.

Lorsqu’en 1987, Alec Jeffries découvre l’identification par l’ADN, il lancera l’idée d’un laboratoire d’identification génétique à l’Université de liège, qui est devenu réalité en 1996 grâce à son successeur, le Professeur Brahy et à l’assistant de ce dernier, le Docteur Abati. 

Encore une fois, l’Université de Liège sera à la pointe de la criminalistique et de la médecine légale moderne.

C’était déjà le cas en mai 1940, lorsque le facteur rhésus a été découvert à l’ULg, un peu avant les américains, une vraie fierté dont faisait part le Professeur André tout en manifestant la tristesse que la guerre, qui s’est déclarée un mois plus tard, nous ait empêché de faire valoir cette découverte avant les américains.

Un autre secteur de recherche, source de nombreuses publications concerne l’éthique médicale, avec des questions sur la transplantation, les droits de l’homme, la responsabilité médicale.

C’est suite à cet intérêt qu’il est devenu durant de nombreuses années membre du Conseil provincial de Liège de l’Ordre des Médecins mais surtout membre effectif du Conseil national de l’Ordre des médecins et membre du comité Consultatif de Bioéthique.

Sa carrière scientifique s’est également étayée de l’appartenance et de la participation à de nombreuses sociétés savantes nationales comme la « Société Royale de Médecine légale de Belgique », et des sociétés scientifiques internationales comme la « Société française de médecine légale et de criminologie », et « l’International Academy of Légal Médecine » qui, le 29.05.2014, lui rendait un vibrant hommage par ces mots traduits de l’anglais :

« Ceux qui ont eu la chance de le connaître et de profiter de son amitié, le respectaient et espéraient son respect en retour, nous voudrions dire aux générations futures de le considérer comme une figure unique de la Médecine légale et de l’Académie internationale de médecine légale, comme un miroir où se regarder et un livre à étudier ».

C’est dans cette société internationale qu’il s’est le plus épanoui, n’hésitant pas organiser, dès 1974, un congrès mondial à Liège. Congrès qui a fait date par la qualité des présentations notamment sur l’évaluation du délai post-mortem, le problème médico-légal le plus épineux qui se puit être.

Il était entré à l’académie internationale de médecine légale en 1965 en présentant une recherche sur l’expertise médico-légale en recherche de paternité avec le Professeur Moureau et avec le Docteur Brocteur.

Au sein de l’académie internationale de médecine légale, il a exercé les fonctions de trésorier puis président de 1985 à 1988 et avait organisé :

- en 1981, en Norvège, une table ronde sur la responsabilité médicale, se montrant précurseur de nouveau en envisageant une matière qui était peu connue en Belgique mais qui n’allait que fleurir et embellir au cours des années,

- en 1985, au Portugal, le 9ème meeting de l’académie,

- en 1986, au Canada, le 10ème meeting de l’académie,

- en 1988, le 50ème anniversaire de l’académie qui s’est fêté par un congrès à Liège qui a alors vu défiler le monde médico-légal international dans les murs de son université.

En 1988, considérant que la médecine légale formait le lien naturel entre la médecine et le droit, le Professeur André a ouvert l’académie internationale au monde judiciaire en insistant sur le lien naturel qui doit exister entre la pratique médico-légale et les principes juridiques du pays où elle est réalisée.

C’est un concept qui lui tenait à cœur et qui l’avait poussé à entreprendre et à réussir des études de criminologie qu’il avait achevées en 1958, participant à la mise sur pied d’une véritable criminologie liégeoise avec le Baron Jean Constat, procureur général de Liège et professeur de droit pénal, puis avec le Professeur Georges Kellens, professeur de droit pénal, devenu criminologue de renommée mondiale.

Il sera pendant 17 ans, président de l’Ecole liégeoise de Criminologie Jean Constant.

En 1981, le Professeur André avait été élu Correspondant régnicole de notre Compagnie puis Membre titulaire le 26 mai 1984 avant d’en être le président pour l’année 1993, un grand honneur dont il était particulièrement fier.

Le Professeur André a également été honoré, au cours de sa longue et particulièrement riche carrière, des titres de :

Grand Officier de l’Ordre de Léopold, 

Grand Officier de l’Ordre de Léopold II,

Grand Officier de l’Ordre de la Couronne.

Mais de toutes ces marques de reconnaissance, il en est deux autres dont il était également particulièrement fier, tout d’abord celle de :

Croix d’Honneur de l’Ordre de Saint-Raymond de Peñafort, décoration espagnole, et surtout celle de :

Chevalier de la Légion d’Honneur française, qui toutes deux ont récompensé son engagement en matière de Transfusion Sanguine.

Il fut également élevé à la dignité de Chevalier par le Roi Albert II en 1993.

En 1989, le Professeur André a accédé à l’éméritat au terme d’une longue et belle carrière et a achevé en 1992 ses fonctions au sein de la Croix-Rouge, aujourd’hui dévolues au Professeur Sondag-Thull.  

Il s’est retiré sur ses terres visétoises, à la Heusière, où il est décédé le 16 mai 2014.

En termes de conclusion, je voudrais le citer à travers ces trois phrases qui résument sa façon de concevoir notre profession de médecin légiste :

« L'expert médico-légal doit être doté du raisonnement scientifique qui ne peut être acquis que par une discipline rigoureuse, seulement accessible par la recherche scientifique.  Il est nécessaire d'être prudent dans chaque domaine de la médecine légale et de ne pas donner des avis formels à moins de n’être sûr de leur fiabilité, autrement on risquerait de détourner le cours de justice.

La recherche est exigée pour découvrir de nouvelles méthodes, mais aussi les appliquer et vérifier leur fiabilité ».

En préparant cet éloge, j’écoutais la symphonie du nouveau monde d’Anton Dvorak qui me rappelle que notre monde ne cesse d’être nouveau à force d‘évolution, que les nouveaux deviendront les anciens et que les anciens doivent être comme des idéaux, des étoiles qui servent à projeter notre course.