Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge du Pr Paul Bordet, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 27 février 1988)  

Éloge académique du Professeur Paul BORDET, membre titulaire et ancien Président, 

par Jacques BEUMER, membre titulaire.

C’est avec une émotion que vous comprendrez, que je m’efforcerai d’évoquer pour vous la figure de notre Collègue le Professeur Paul Bordet, qui fut mon maître et aux côtés de qui j’ai travaillé pendant plus de trente ans.

Paul Bordet naquit à Bruxelles le 26 avril 1906.  Son père, Jules Bordet, que ses découvertes fondamentales en Immunologie faites à l’Institut Pasteur de Paris, avaient déjà rendu célèbre, était rentré au pays au début du siècle.  La Province de Brabant lui avait confié la direction d’un institut de Bactériologie, nouvellement créé, qui allait devenir l’Institut Pasteur du Brabant.  Selon les usages de l’époque, le directeur habitait une villa dans le parc de l’institution : c’est ainsi que Paul Bordet grandit dans l’ambiance d’un établissement scientifique, où se pressaient les visiteurs étrangers attirés par la réputation du directeur et des recherches poursuivies dans les laboratoires.

C’est donc tout naturellement que le jeune Paul, après des études secondaires brillantes, s’inscrivit à la faculté de Médecine de l’Université libre de Bruxelles.  Parallèlement à ses études médicales, il s’initie à la recherche dans les laboratoires de l’Institut Pasteur du Brabant et, dès 1926, signe seul ou en collaboration des notes brèves, dans les comptes rendus de la Société de Biologie, sur le mécanisme de la coagulation du sang.  Proclamé docteur en Médecine en juillet 1930, avec la plus grande distinction, premier de sa promotion et lauréat du prix Kleefeld, il est, la même année, classé premier au concours des bourses de voyage du Gouvernement.

Après avoir complété sa formation à l’Institut Pasteur de Paris, Paul Bordet commence sa carrière à l’Institut Pasteur du Brabant, où il exercera successivement les fonctions d’assistant, de sous-directeur et finalement de directeur, de 1940 à sa retraite en 1971.

Les rapports entre l’Institut Pasteur du Brabant et l’Université libre de Bruxelles furent toujours étroits.  Paul Bordet, à l’Université, fut successivement assistant, chef de travaux et chargé de cours au grade de pharmacien.  En 1956, il devint professeur ordinaire, titulaire du cours de Microbiologie médicale, Parasitologie humaine et Immunologie à la faculté de Médecine, où il assuma cet enseignement jusqu’en 1976.

Dès sa nomination en qualité de directeur de l’institution provinciale en 1940, Paul Bordet connut des débuts difficiles, dus aux contraintes inhérentes à l’état de guerre.  Les difficultés administratives de tous ordres, la pénurie de produits et de matériel de laboratoire se conjugaient pour poser, dans le fonctionnement de l’Institut, des problèmes quotidiens.  En 1943 une épidémie de diphtérie, qui totalisa plus de 16.000 cas et près de 1.000 décès, sollicita les efforts de l’Institut à la limite du possible.  Il fallut, en dépit de la pénurie en produits et en animaux, assurer un accroissement énorme de la production de sérum et de vaccin, non seulement pour la population belge, mais aussi pour celle de la France au nord de la Somme, puisque l’autorité occupante avait isolé politiquement ces départements, de Paris et du reste de la France.  Ce n’est qu’avec beaucoup d’ingéniosité et de travail que l’Institut réussit à maîtriser la situation.

La paix revenue, l’Institut Pasteur du Brabant put enfin développer ses activités dans une atmosphère plus sereine.  Outre l’expansion de services anciens, comme la production de sérums et vaccins, le BCG, le diagnostic des maladies infectieuses, les mycobactéries ou les anaérobies, de nouveaux services virent successivement le jour : virologie, lysotypie, biochimie des antigènes bactériens, microscopie électronique, tuberculine PPD, toxoplasmose.  A partir de 1968, la pénétration dans notre pays de la rage vulpine obligea l’Institut à développer considérablement le service de la rage, service créé dès la fonction de l’institution, mais dont l’activité s’était ralentie avec la disparition de la rage canine.

Cette extension des activités s’accompagna naturellement d’une importante augmentation du personnel de la Maison, qui dépassa deux cents unités.  Les charges directoriales s’en accrurent d’autant.  Il faut louer Paul Bordet d’y avoir fait face avec une grande lucidité et une entière ouverture d’esprit.  Sa compréhension et son soutien ont toujours été acquis aux initiatives de ses collaborateurs.  Ce faisant il n’a jamais perdu de vue l’importance fondamentale de la recherche dans les activités de l’Institut.

Grâce à une puissance de travail peu commune, Paul Bordet réussit à poursuivre ses recherches personnelles, en dépit de ses charges à l’Institut Pasteur du Brabant et à l’Université.  C’est ainsi que continuant des recherches entamées pendant son séjour à Paris, il put montrer que les manifestations générales, focales et locales de l’allergie non spécifique des tuberculeux ne se distinguent pas de l’allergie tuberculinique et s’apparentent au phénomène dit de Sanarelli-Schwartzman, qui, rappelons-le, est caractérisé par le fait que les produits de bactéries très diverses, injectés par voie intra-veineuse à l’animal, déclenchant une réaction hémorragique au niveau de territoires infectés ou imprégnés de produits microbiens.

Chargé de la production du vaccin antidiphtérique, Paul Bordet éprouva les soucis que causait à l’époque à tous ceux qui avaient à s’occuper de cette production, l’irrégularité de la croissance du bacille diphtérique et de la production de sa toxine.  Il améliora considérablement la situation en montrant que l’addition de levure au milieu de culture permet d’obtenir régulièrement une abondante croissance du bacille et la production d’une toxine de titre élevé.  Il montra aussi que la levure favorise l’utilisation des glucides entrant dans la composition du milieu de culture et que l’acide nicotinique joue le rôle principal dans cette action favorable, démonstration de l’importance des facteurs de croissance dans le métabolisme bactérien, notion encore peu connue à l’époque.

Les bactériophages étaient le sujet de nombreuses recherches à l’Institut Pasteur du Brabant.  Paul Bordet ne pouvait manquer d’y participer, notamment en montrant avec son père que dans l’inter-action bactériophages-bactéries, les exigences en calcium varient considérablement selon les bactériophages considérés.

On avait commencé à l’époque à s’intéresser aux récepteurs bactériens, sur lesquels se fixent les bactériophages.  Nous pûmes démontrer que la sensibilité d’une bactérie à un bactériophage dépend bien de la production par la bactérie du récepteur spécifique du bactériophage.  En effet, dans le cas d’une souche bactérienne qui, normalement sensible à deux bactériophages différents, perdait la sensibilité à l’un d’eux par abaissement de la température de culture, tout en conservant la sensibilité à l’autre, les bactéries cultivées à basse température ne produisaient plus le récepteur du bactériophage auquel elles n’étaient plus sensibles, mais continuaient à produire le récepteur du phage auquel elles étaient demeurées réceptives.

Da Costa Cruz avait montré que des bactéries sensibles peuvent être protégées contre l’action lytique de bactériophages par un sérum dirigé spécifiquement contre ces bactéries.  Paul Bordet reconnut que, de même, les bactéries sensibles à une colicine sont protégées contre celle-ci par le sérum dirigé contre ces bactéries, sérum qui par ailleurs protège toutes les souches bactériennes sensibles à la même colicine.  Ceci prouvait que la sensibilité aux colicines, comme la sensibilité aux bactériophages, dépend de la présence chez la bactérie d’un récepteur spécifique, susceptible d’être masqué par le sérum antibactérien.  Nous pûmes effectivement isoler à partir des bactéries, les récepteurs de colicines et démontrer qu’ils sont différents des récepteurs de bactériophages, chez des bactéries sensibles à la fois à une colicine et à un bactériophage.  Dans certains cas toutefois, comme le démontra Pierre Fredericq, colicine et bactériophage ont le même récepteur.

Le développement de la Virologie à l’Institut Pasteur du Brabant amena Paul Bordet à étudier avec Lise Thiry la pathogénie du virus grippal.  Dans les formes fulgurantes de la grippe, le virus manifeste des effets toxiques qui furent étudiés chez le cobaye, normalement non réceptif à l’infection, mais que le virus tue par intoxication.  L’injection dans le péritoine d’une dose inframortelle de virus provoque la formation d’un exsudat séreux très abondant qui rappelle celui qui noie les poumons des sujets morts de grippe fulgurante.  Un autre aspect de la grippe, la complication par une infection bactérienne associée, put être démontrée chez le cobaye ayant reçu par voie intrapéritonéale une dose inframortelle de virus grippal : l’animal ainsi traité voit augmenter considérablement sa réceptivité aux espèces bactériennes le plus souvent en cause dans les complications de la grippe humaine.

L’enseignement qu’il dispensait à la faculté de Médecine imposait à Paul Bordet de se tenir au courant des progrès de l’ensemble de la Microbiologie et de l’Immunologie.  Le champ de la littérature qu’il consultait à cette occasion était très vaste et son érudition venait souvent en aide à ses collaborateurs.  De plus, à partir de 1947 et pendant une vingtaine d’années, il participa à l’enseignement dans le cadre du cours annuel d’Immunologie de l’Institut Pasteur à Paris.  L’étendue de son information et la clarté de ses exposés lui valurent de rédiger en 1951 la partie consacrée à l’Immunologie dans le traité de « Bactériologie médicale » publié aux éditions Flammarion.  Chez ces mêmes éditeurs, il publia en 1942 un traité d’ « Immunologie », en collaboration avec de nombreux immunologistes français et étrangers.

Sa réputation et ses fonction l’avaient appelé à participer activement à plusieurs conseils scientifiques.  Il était membre du conseil supérieur d’Hygiène et du conseil d’administration de l’Institut de Médecine tropicale Prince Léopold, président de la commission de surveillance de l’office vaccinogène de l’Etat.  Il avait été vice-président du Fonds national de la recherche scientifique et président de la 12ème commission de cette fondation.

De 1963 à 1979, il fut président du comité permanent des Journées médicales de Bruxelles.  Il consacra beaucoup de temps à cette activité, qui lui tenait particulièrement à cœur et dans le cadre de laquelle il invita de nombreuses personnalités de renom.

Elu correspondant de notre Compagnie en 1939 et membre titulaire en 1957, il en exerça la présidence en 1970.  A de multiples reprises, il exposa à cette tribune le résultat de ses recherches.

Paul Bordet était depuis 1967 associé étranger de l’Académie nationale de Médecine de France.  Il était docteur honoris causa de l’Université de Lausanne et membre d’honneur de la Société française d’Allergie, de la Société scandinave d’Allergie, de l’American Academy of Allergy, de la Société française de Microbiologie, dont il fut vice-président en 1960 et de l’Association des écrivains scientifiques en France.

Ce qui frappait d’abord tant chez l’expérimentateur que chez le directeur de l’Institut Pasteur, le professeur d’université ou l’orateur, c’était l’extrême rigueur de la pensée et la précision de son expression, fruits naturels d’un esprit épris de logique et d’amour de la raison.  Cette démarche rigoureuse en faisant un maître exigeant, mais une très grande courtoisie lui évitait toute manifestation autoritaire, qui lui aurait paru une faute de goût, une faiblesse indigne d’un être raisonnable.  Il s’efforçait de convaincre, persuadé qu’un esprit bien fait devait céder à la force d’une argumentation sans défaut.  Cet aspect de son caractère s’extériorisait dans ses écrits et ses discours.  On y retrouvait la logique du raisonnement et la perfection de l’expression, dans une langue qu’il connaissait et maniait avec un rare bonheur.  Ses collaborateurs ont appris à rude école à raisonner clairement, à se juger sans complaisance, à s’exprimer avec précision.

Mais c’est dans ses rapports avec le personnel de l’Institut que se révélaient le mieux les tendances profondes de son caractère.  D’une grande sensibilité, sous des dehors réservés, il savait parler à tous ses collaborateurs, jusqu’aux plus modestes, le langage qui convenait à chacun.  Il faisait sentir à tous qu’il y avait une tâche à accomplir en commun, à laquelle chacun pouvait apporter sa part, petite ou grande, mais nécessaire.  Laissant aux chercheurs la plus grande liberté, il n’exigeait d’eux que la rigueur et l’honnêteté dans leurs travaux toujours prêt à les aider de ses conseils, s’ils le souhaitaient. Le souvenir qu’il a laissé à ses anciens collaborateurs porte témoignage de ce qu’il leur a apporté.

Cet homme éminemment raisonnable s’enthousiasmait pour les belles choses de la nature, de la science ou de l’art ; s’indignait de l’injustice, de l’intolérance ou du mensonge.

Sa sensibilité, sa délicatesse, sa bonté foncière en faisaient un ami sincère et fidèle, sous des dehors d’une grande réserve.

Pour ceux qui ont travaillé et vécu à ses côtés, c’est une présence qui s’est évanouie, mais un grand souvenir leur reste.

C’est en pleine conscience de la perte qu’ils ont éprouvée, que nous assurons de notre profonde sympathie sa sœur, ses deux filles, ses petits-enfants, ses neveux, et parmi eux notre confrère André Govaerts, sa nièce et tous les membres de sa famille.

L’Académie, debout, se recueille à la mémoire de son ancien Président.