Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Robert Dubois-Manne, membre honoraire

(Séance du 30 janvier 1988)   

Éloge académique du Professeur Robert DUBOIS-MANNE, membre honoraire,     

par Henri L. VIS, correspondant.  

Robert Dubois est né à Nivelles, le 16 octobre 1904.  Après avoir terminé, avec le plus grand fruit, l’enseignement secondaire à l’Athénée de Mons, il a entrepris des études de Médecine à l’Université libre de Bruxelles. Il fut proclamé, en 1929, docteur en Médecine avec la plus grande distinction, ayant été à la tête de sa promotion au cours des trois derniers doctorats.  Il reçut, par trois fois, le prix Fleurice Mercier. En cette même année 1929, il rejoignit, en tant qu’assistant étranger, le service de Pédiatrie du professeur Ribadeau-Dumas à la Salpêtrière.  Il obtint le diplôme supérieur de puériculture de la faculté de Médecine de Paris.

Dès son retour à Bruxelles en 1931, il fut nommé assistant au service universitaire de Médecine de l’Hôpital St-Jean, chez le professeur Paul Govaerts.  Il y eut la responsabilité  du secteur des maladies contagieuses, qui comprenait à la fois des patients adultes et des patients enfants.  Ils étaient enfermés à clef dans une série de petites chambres situées sous les combles de l’hôpital.  La sœur-monitrice gardait les clefs attachées à sa ceinture en un immense trousseau.  Robert Dubois fut extrêmement impressionné par cette image.  Il nous la rappela à maintes reprises et déjà germaient dans son esprit plusieurs idées pour améliorer le confort hospitalier des enfants malades.

C’était à l’époque où la Médecine était encore désarmées vis-à-vis de la plupart des maladies contagieuses, les vaccinations généralisées à l’entièreté de la population infantile n’étaient pas encore en vigueur, si bien que la mort était, souvent au travers de grandes souffrances, le lieu commun.  Plusieurs de ces maladies et leurs complications : les enfants étouffant de leur diphtérie ou mourant des complications de la rougeole ou de la scarlatine, ne sont pour les jeunes médecins, même plus un souvenir.

Parallèlement au service universitaire de Médecine interne du professeur P. Govaerts à l’Hôpital St-Jean, le service universitaire de Pédiatrie se développait sous la direction du professeur Ch. Cohen à l’Hôpital Brugmann.  Lors de l’ouverture, en 1935, du nouvel Hôpital St-Pierre à la rue Haute, les deux services se retrouvèrent dans le même bâtiment.  Paul Govaerts qui avait bien réalisé que les enfants n’avaient pas leur place dans un service pour adultes, proposa que Robert Dubois soit nommé comme assistant au service universitaire de Pédiatrie.

Pour des raisons évidentes, une collaboration étroite et fructueuse persista entre les deux services et ce, durant encore de longues années après la guerre, notamment dans le domaine de la cardiologie, de la poliomyélite, de la néphrologie…

En réalité, la véritable mutation à la Faculté de Médecine de Bruxelles du service de Pédiatrie en un réel service de Médecine interne pour enfants n’a pu se faire au fil des ans que grâce à l’appui compréhensif trouvé chez Paul Govaerts et ses collaborateurs.

En 1938, Robert Dubois fut nommé médecin adjoint auprès du professeur Ch. Cohen.  Durant les années passées à St-Pierre, il prépara un travail important sur la maladie coeliaque, notamment dans le laboratoire du professeur E.J. Bigwood.  Il fut proclamé agrégé de l’enseignement supérieur en mai 1939.  Sa thèse : « Clinique et physiopathologie des maladies coeliaques » fut publiée avec une préface du professeur E.J. Bigwood en 1939, chez Masson à Paris.

L’agent causal de la maladie coeliaque, l’intolérance à l’α-gliadine, n’a été décrit que peu après la deuxième guerre mondiale, par Weyers et Van de Kamer en Hollande.  Mais alliant à l’observation clinique des méthodes biochimiques complexes pour l’époque, la malabsorption de plusieurs vitamines a été bien analysée dans le travail et les bienfaits d’un régime alimentaire empirique à base de babeurre et de bananes, ont conduit à des améliorations spectaculaires.

Robert Dubois fut chargé de la direction du service universitaire de Pédiatrie à partir de mai 1940 et fut désigné comme suppléant du professeur Cohen, pour le cours de Clinique infantile, au mois de décembre de la même année.  Le Prof. Ch. Cohen décéda en Angleterre durant la guerre.

Nommé chargé de clinique en janvier 1945, Robert Dubois fut confirmé comme chef de service et promu au titre de chargé de cours en 1946.  Il devint, en 1948, professeur ordinaire pour la chaire de Pédiatrie à l’Université libre de Bruxelles.

Dès qu’il put se consacrer à temps plein à ses charges hospitalières et académiques, en 1949, Robert Dubois s’acharna à développer la Pédiatrie au sein de notre Faculté.  Il fut secondé, à partir de cette époque, par les docteurs van Wien et Namèche.

En 1945, le service ne dispose que de 85 lits placés en salle commune et occupe sept médecins, tous demi-temps.  Les salles sont alors cloisonnés en petites chambres, un service permanent de garde et d’urgence pédiatriques est établi, la pédiatrie néo-natale est créée en collaboration avec le service de Gynécologie-Obstétrique du professeur J. Snoeck.

De 1946 à 1950 se situe l’expérience de la méningite tuberculeuse.  Cinq cent enfants atteints de cette affection, mortelle dans tous les cas, furent soignés pour la première fois dans notre pays par la streptomycine, le premier antibiotique efficace contre cette maladie.  L’expérience, qui fut un succès, était nationale, les premiers lots de l’antibiotique, fournis par les Etats-Unis, étaient destinés au service de Pédiatrie de Bruxelles.  Pour être efficace, le traitement devait être administré pendant une très longue durée : 12 à 18 mois.  Aussi, pour n’enregistrer que la moindre perte de scolarité possible, deux classes d’une école primaire sont installées dans le service pour les enfants malades, en 1949.  L’école est reconnue par le ministère de l’Education nationale en 1951 et dépend depuis lors de la ville de Bruxelles.  En 1949, fut également créé un centre médico-psychologique.

Le nombre de lits augmente sensiblement et passe à 166, y compris le service de néonatologie.  Il y a intégration d’un service de kinésithérapie.  Le laboratoire de l’Hôpital St-Pierre s’adapte aux micro-méthodes, seules applicables à la condition pédiatrique.

Entre 1950 et 1960, un secteur spécial, s’occupant de la maladie fibrokystique du pancréas, voit le jour.  Le laboratoire de recherche pédiatrique se structure.  Le nombre d’enfants hospitalisés s’accroit notablement au cours de la décennie, passant de 2.000 à 3.700 par an.

Entre 1960 et 1970, le secteur néonatal se développe.  La cancérologie pédiatrique est regroupée dans un département qui fonctionne en relation étroite avec l’Institut Bordet.  Les subspécialités pédiatriques se multiplient : pnemologie, cardiologie, néphrologie, endocrinologie…

A partir de 1964, s’est développé un centre de dépistage pour la recherche, en période néonatale, de la phénylcétonurie.  Cette affection, classée dans les « erreurs innées du métabolisme », entraîne une arriération mentale irréversible, sauf si le jeune patient, qui paraît normal à la naissance, est placé le plus tôt possible sous un régime diététique strict, pauvre en phénylatamine.  Ce centre de dépistage se développera par la suite, permettant ainsi le diagnostic d’autres maladies métaboliques.  En 1981, dans le service du Professeur Hermans, à l’aide de la même organisation, le dépistage de l’hypothyroïdie a été installé.  En 1969, est créé un secteur de soins intensifs, exclusivement pédiatriques.

En 1970, au moment où Robert Dubois succède à l’honorariat, il lègue à ses successeurs un grand service de Médecine interne pour enfants.  Le cadre du service comporte 41 médecins, dont 28 sont plein-temps et quatre ont acquis le titre d’agrégé de l’enseignement supérieur en Pédiatrie.  En outre, 15 médecins sont en formation, car durant les dix dernières années de son mandat, l’enseignement de la Pédiatrie (licence spéciale en Pédiatrie) a été concrétisé et développé.  La recherche pédiatrique s’est amplifiée.    

A la fois, de par sa propre réflexion, et aussi de par l’exemple qu’il avait pu observer à l’étranger, notamment à Paris, à Londres en 1962, au cours de son voyage d’étude aux Etats-Unis (Philadelphie, Boston, Houston) et au Mexique (Mexico) en 1963, le professeur Robert Dubois était arrivé à la conclusion de la nécessité impérieuse, pour l’agglomération bruxelloise, de disposer d’un hôpital exclusivement réservé aux enfants.  Il se battit et se débattit pour cette idée dès 1955 et il poursuivra jusqu’à ses derniers jours ce que Robert Debré, dans ses mémoires intitulés l’ « Honneur de vivre », appellera le projet de ses rêves.  Soutenu et encouragé d’une façon permanente par la fondation Princesse Marie-Christine, créée par S.M. le Roi Léopold III et S.A.R. la Princesse Lilian, le projet, après beaucoup d’aléas, finit par aboutir en 1986.

Presque toutes les équipes étaient prêtes, lors du passage du professeur Robert Dubois à l’éméritat en 1970, à assurer le bon fonctionnement d’un hôpital pour enfants.  Ses successeurs devront néanmoins se battre encore pendant une décennie pour qu’enfin, grâce à la persévérance du CPAS de Bruxelles et à l’appui de la fonction Princesse Marie-Christine – dont Robert Dubois assura encore la présidence durant de longues années, cédant à un certain moment la place à M. le Ministre De Croo, qui poursuivit son œuvre – apparut la certitude de l’érection de l’hôpital tellement attendu. Le Professeur Robert Dubois se plaisait à rappeler le nom des principaux éminents mécènes qui l’encouragèrent tout au long de sa carrière, tels le comte de Launoit et le gouverneur Nokin.

Finalement, l’Hôpital universitaire des Enfants Reine Fabiola (HUDERF) fut inauguré en octobre 1986.  Il est évident que sa conception n’est pas ce qu’imaginait le Maître en 1955 ou même en 1970.  Il tient compte de l’évolution impressionnante des sciences médicales au cours des deux décennies.  Il s’agit d’un établissement de 150 lits répondant aux critères modernes d’activités médico-chirurgicales de Pédiatrie.  L’Ecole est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était à l’Hôpital St-Pierre, elle porte le nom d’Ecole Robert Dubois.

Le Professeur Dubois et son épouse eurent l’occasion de visiter les locaux vides de l’HUDERF, peu avant son ouverture.  Déjà malvoyant depuis plusieurs années, M. Dubois est devenu brusquement totalement aveugle, quelques semaines avant la mise en route des différentes activités.  Il ne put jamais voir l’animation qui, dès les premiers jours, régnait dans l’établissement, mais par commentaires verbaux il eut la satisfaction d’apprendre que son idée s’était enfin réalisée et que l’école de Pédiatrie, qu’il avait créée, allait se perpétuer de façon dont il l’avait enseignée.  Robert Dubois eut plusieurs dizaines d’élèves dont beaucoup ont assumé par la suite des postes de responsabilité au sein des hôpitaux de la capitale et en province.

Depuis longtemps, déjà au temps de l’ère coloniale, Robert Dubois attirait l’attention de ses collaborateurs et de ses élèves sur les problèmes médicaux des enfants du tiers-monde.  Il encouragea très fermement ceux qui, médecins – pédiatres ou élèves-pédiatres -, eurent l’initiative d’œuvrer en alternance à la station de l’IRSAC à Lwiro, au Kivu, étudiant tout particulièrement les problèmes de malnutrition de l’enfance défavorisée.  Robert Dubois effectua le voyage en 1959.  Les impressions qu’il recueillit à cette occasion restèrent à ce point vivaces que sa dernière grande monographie, publiée en 1970, traite essentiellement de ce problème.  L’ouvrage s’intitule « Quelques problèmes de la Pédiatrie.  Dénutrition et malnutrition ».  Il s’agit d’un volume de 672 pages paru aux imprimeries Lesigne à Bruxelles.  Tout médecin belge se destinant au tiers-monde ou tout médecin étranger, originaire de ces régions, a toujours trouvé le meilleur accueil auprès de M. Dubois.

Outre son dévouement à la clinique et à l’enseignement de la Pédiatrie, le professeur Dubois s’attacha à remplir plusieurs tâches qu’il estimait nécessaires à la défense de l’enfance : il a assuré la présidence ou la vice-présidence de plusieurs organismes comme la société belge de Pédiatrie, le conseil d’administration de la ligue nationale belge contre la poliomyélite, le comité médical supérieur des œuvres de l’enfance, la commission scientifique du centre d’études « Princesse Joséphine-Charlotte », l’association belge de lutte contre la mucoviscidose et finalement en 1968, il fut nommé président du comité médical de l’œuvre nationale de l’enfance, ce qui lui pemit d’encore œuvrer activement pour l’enfance, après son accession à l’éméritat.

Robert Dubois était Chevalier de l’Ordre de Léopold, Commandeur de l’Ordre de la Couronne, Grand Officier de l’Ordre de Léopold II et également Chevalier de la Légion d’Honneur.  Il était membre de plusieurs sociétés étrangères de Pédiatrie : suisse, française, anglais et italienne.  Il reçut en 1967 le titre de docteur honoris causa de l’Université d’Orléans-Tours. Il était membre honoraire régnicole de notre Académie.

Le professeur Robert Dubois était un humaniste au sens propre du terme.  C’était un plaisir et un honneur d’être reçu dans sa propriété de Linkebeek.  Il possédait une importante bibliothèque, une cave d’excellents vins.  Son amour pour les couleurs vives se reflétait dans la passion qu’il avait pour les fleurs de sa propriété, dont il s’occupait lui-même, et pour son choix éclectique d’œuvres aux couleurs brillantes de peintres modernes ou contemporains.   Certaines pièces de sa collection de tableaux étaient remarquables tel le magnifique « Toits d’Ostende » ou la « Marine » de James Ensor, ou l’admirable gouache de Chagall, ou encore, pour ne pas les citer tous, les débauches de couleurs de Marie Howet.  Je ne suis pas peu fier de l’avoir tout de même entraîné à apprécier les couleurs plus sombres de l’expressionnisme flamand, que ce soient celles de Constant Permeke ou de Rik Slabbinck.

Bien que son activité professionnelle accaparât son temps durant une grande partie de son existence, Robert Dubois réussit à trouver, surtout vers la fin de sa carrière, un juste équilibre entre sa vie familiale et sa vie professionnelle.  Ce ne fut possible que grâce à l’appui qu’il trouvait, d’une façon constante, chez son épouse Mme le docteur Manne.  Lorsqu’au mois d’août 1975 éclata le terrible drame du décès brutal et prématuré de son fils Jacques, au seuil d’une carrière de Pédiatrie pleine de promesses, il lui fut extrêmement difficile ainsi qu’à Mme Dubois-Manne de surmonter cette injustice du sort.  Une fois de plus, à côté d’eux, leur fis André, l’ingénieur, - et de loin, parce qu’il oeuvrait dans les pays en voie de développement – leur fils Pierre, l’enseignant, se dépensèrent sans relâche, ainsi d’ailleurs que tous les anciens disciples et collaborateurs, pour leur apporter l’affection et la solidarité dont ils avaient tant besoin dans le malheur.

A la fin de sa vie Robert Dubois a pu se dire qu’il avait accompli ce qu’il se proposait de faire.  Il avait fondé une école de Pédiatrie qui continue à évoluer et à se perpétuer, et qui influence toujours, d’une façon importante, non seulement la Médecine des enfants dans notre pays, mais également à l’étranger.  Il prit encore des dispositions en faveur de la Pédiatrie à l’Université libre de Bruxelles, notamment en renforçant la fondation Robert et Jacques Dubois au sein de son université.  La certitude qu’il avait de l’importance de son œuvre, confortée par ses convictions philosophiques, l’aida à supporter avec lucidité et courage les derniers mois de sa vie, qui furent physiquement très pénibles.  Il s’éteignit le 25 mars 1987 ; entouré de l’affection de tous les siens.