Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le mémoire déposé par M. Pierre Fredericq, de Liège, sous le titre : "Rapports entre colicines et bactériophages"

La Commission était composée de MM. R. Bruynoghe et E. Renaux ; rapporteur.

            Le problème exposé par le Dr P. Fredericq, quoique étudié depuis de nombreuses années déjà, reste d’actualité : en effet, si les premières constatations pouvaient faire admettre que les antibiotiques élaborés par certaines souches d’Escherichia Coli, le coli V spécialement, ne pouvaient être confondues avec les bactériophages, on devrait cependant reconnaître que les Colicines (comme les ont appelées Gratia et Fredericq) présentaient avec les phages certaines analogies telles que l’on pouvait se demander s’il n’existait pas malgré tout des relations étroites entre l’antibiose et la bactériophagie.

            Une première série d’études effectuées par Gratia concluait à de simples ressemblances et écartait toute idée d’identité.

            Dans une première partie de son travail, le Dr Fredericq revient sur les analogies des deux groupes de principes.

            Tout d’abord, il décrit ce qu’il appelle la « morphologie » (j’aimerais mieux « l’aspect » ou même le « dessin ») des zones d’inhibition. Il paraît assez inutile de s’arrêter à cet élément qui est commun à tous les inhibiteurs de la croissance microbienne. Je n’aime pas non plus la phrase : « le bord des taches comme celui des zones d’inhibition, peut être net ou progressif ».

            Un fait important est ce que P. Fredericq appelle la spécificité des mutants résistants qui consiste en ceci : lorsqu’une colonie résistante est apparue dans une zone d’inhibition par le fait d’une colicine A, par exemple, la résistance reste acquise dans les subcultures vis-à-vis de la colicine A mais pas vis-à-vis d’autres colicines. Il en résulte que si sur une souche devenue résistante à la colicine A on fait agir une colicine B, il apparaîtra des résistants sur lesquels les colicines A et B sont l’une et l’autre sans action et l’on peut continuer ainsi en supprimant la sensibilité des résistants à toute une série de colicines différentes qui étaient actives sur la souche sensible originelle. L’auteur en conclut qu’une souche sensible possède donc des récepteurs d’antibiose « spécifiques de chacune des colicines auxquelles elle est sensible et indépendants les uns des autres ». Il rapproche ces faits de ceux observés lorsqu’une souche est sensible à divers bactériophages : la résistance à un bactériophage donné se traduit par la perte du seul récepteur correspondant.

            Cependant, la perte de sensibilité à diverses colicines a parfois entraîné la résistance à certains bactériophages (P. Fredericq, 1946) et, inversement, l’acquisition de la résistance à un bactériophage peut entraîner la perte de sensibilité à une colicine (P. Bordet, 1947).

            L’auteur analyse minutieusement ce phénomène, montre qu’il peut y avoir résistance croisée pour certaines colicines et certains bactériophages mais le phénomène semble pourtant limité à des principes bien déterminés.

            La deuxième partie réexpose les différences entre colicines et bactériophages. Après avoir montré que les colicines qu’il dénomme E. et K. différent des bactériophages II et III avec lesquels elles ont cependant des récepteurs communs, l’auteur éprouve la sensibilité de ces quatre principes à l’action de protéases élaborées par un Proteus. Alors que les colicines sont détruites par ces protéases, les bactériophages ne le sont pas. Par ailleurs, revenant sur l’aspect des zones d’inhibition déterminées par les colicines, l’auteur nous dit que « l’aspect morphologique de ces zones d’inhibition, régulièrement circulaires, traduit mieux la diffusion d’un antibiotique soluble que celle d’un bactériophage. Les bactériophages sont, en effet, peu diffusibles dans la gélose… ». Nous estimons que c’est une affirmation qui, par son caractère trop absolu, est quelque peu aventurée car il existe des bactériophages diffusibles. Ceci n’enlève d’ailleurs pas leur pertinence aux considérations émises à la suite de cette affirmation.

            L’auteur a trouvé comme l’avait fait Beumer une souche antibiotique qui élaborait en même temps un bactériophage et une colicine, les deux principes pouvant être isolés l’un de l’autre sans discussion possible.

            Cette observation conduit le Dr Fredericq à rechercher, dans une troisième partie de son mémoire, l’induction spécifique de la production d’une colicine sous l’effet de certains bactériophages. Soumettant la souche de Coli V à l’action de divers bactériophages qui sont actifs sur elle, il obtient douze résistants différents qui, tous, ont conservé leur aptitude à élaborer une colicine active sur le coli φ mais dont certains ont, en outre, acquis la propriété de fabriquer une colicine nouvelle active sur un coli φ résistant à la colicine V. Ce phénomène est lié à l’action de trois bactériophages déterminés, à l’exclusion de tous autres. La même souche de coli V entre les mains de P. Bordet, avait donné lieu à l’apparition d’un mutant antibiotique spontané qui ne peut être confondu avec ceux décrits par Fredericq.

            Si le travail du Dr Fredericq aboutit, en dernière analyse, à confirmer les points de vue défendus par ses prédécesseurs et notamment par Gratia, il a pourtant le mérite d’apporter un faisceau de preuves plus convaincantes. L’auteur s’est attaché à élucider les éléments qui pouvaient encore laisser quelque doute. Il l’a fait avec une minutie et un luxe de détails dont il convient d’affirmer la valeur. Par ailleurs, il apporte des faits nouveaux d’un intérêt indiscutable et susceptible d’ouvrir des horizons nouveaux.

            Cette contribution à l’étude d’un problème ardu doit être prise en très sérieuse considération.

            Notre Commission propose de féliciter et de remercier le Dr Pierre Fredericq et de publier son travail dans le Bulletin de l’Académie.

            Ces conclusions sont approuvées.

            Séance du 16 décembre 1950.