Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Ludo van Bogaert, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 31 mars 1990)   

Éloge académique du Professeur Ludo VAN BOGAERT, membre titulaire et ancien Président,    

par Joseph RADERMECKER, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Messieurs les membres du Bureau,

Mesdames, Messieurs et chers Collègues,

Né à Anvers le 25 mai 1897, fils du docteur Louis van Bogaert, médecin généraliste, Ludo van Bogaert, commence ses humanités gréco-latines au collège Saint-Barbe à Gand, pour les terminer en juillet 1914 à l’âge de 17 ans.  C’est à ce moment que la première guerre mondiale le surprend.  Dès le mois d’août 1914, il désire s’enrôler à l’armée, comme volontaire ; mais à cause de son jeune âge, son père refuse de le laisser partir.  Réfugié avec sa famille aux Pays-Bas, après la chute de la place forte d’Anvers, il fait à l’Université d’Utrecht, en un an, les deux années de sciences préparatoires à la Médecine, successivement avec distinction et grande distinction.  Agé de 18 ans, il rejoint néanmoins, comme volontaire, l’armée belge en France, via l’Angleterre.  C’est l’infanterie qui l’attire et la dernière année de la guerre, il la fait comme « patrouilleur ».  A deux reprises, il est alors blessé, la seconde fois grièvement par balle, au cours de la dernière offensive en septembre 1918.  Après avoir traversé le poumon droit, le projectile percuta violemment la colonne vertébrale, provoquant une paraplégie, heureusement transitoire.  Soigné à l’hôpital militaire de la Panne, il garda, jusqu’à la fin de sa vie, un très mauvais souvenir du traitement, classique d’alors, par ponctions lombaires journalières, au moyen des gros trocards en usage.  C’est grâce à l'intervention personnelle de la Reine, lors d’une de ses visites aux blessés, qu’il obtint comme « grande faveur » l’arrêt de ce type de traitement.

Promu sous-lieutenant auxiliaire d’infanterie, deux blessures et deux citations, il rejoint, à peine trois mois plus tard, les forces d’occupation sur le Rhin.  Dès mai 1919, il peut cependant reprendre ses études de Médecine et fonctionne successivement comme externe et interne des hôpitaux de Bruxelles.  Le 8 juillet 1922, il est promu médecin à l’Université libre de Bruxelles, avec la plus grande distinction.  Au cours de ses études de Médecine, il travaille dans le laboratoire du professeur Albert Dustin et se passionne déjà pour la cytologie nerveuse.  Son patron lui suggère de parfaire sa spécialisation à Paris, auprès du professeur Pierre Marie.  C’est ainsi qu’en septembre 1922 débute à la Salpêtrière, son apprentissage de la Neurologie. Trois mois plus tard, il est résident étranger à l’Ecole de la Salpêtrière, mais il travaille aussi à l’Hôpital de la Charité dans le laboratoire du professeur Marcel Labbé, grand ami de son père.  Dès janvier 1923, il y assume même les fonctions de chef de service adjoint au laboratoire du métabolisme basal dans le département du docteur Stévenin, puis dans le laboratoire de Pathologie générale à l’Ecole de Médecine.

Le Professeur Pierre Marie remarque et stimule sa passion pour les recherches morphologiques, nosoloiques et anatomo-cliniques en Neurologie.  Par ailleurs, le professeur Marcel Labbé l’initie aussi à l’étude des maladies du métabolisme et de la nutrition.  Chez Pierre Marie, professeur de Neurologie, alors au terme de sa carrière d’enseignant, il eut le privilège d’être encore un de ses derniers élèves et de collaborer à certains de ses derniers travaux.

Le séjour de van Bogaert à la Charité lui fait par ailleurs rencontrer les professeurs de Neurologie Georges Guillain et Théodore Alajouanine.  Aussi, lorsque le professeur Guillain succédera Pierre Marie à la Salpêtrière, il permit à van Bogaert d’y continuer ses travaux anatomo-cliniques en cours.  C’est pendant cette période, que s’établissent de fructueuses relations avec Charles Foix et que s’épanouit l’amitié de van Bogaert pour Alajouanine et aussi pour Ivan Bertrand, neuropathologiste.

Au cours des années 1924 à 1927, van Bogaert fait en outre de brefs séjours dans divers laboratoires et cliniques à l’étranger, notamment à Utrecht chez le professeur Winkler, chez Brouwer à Amsterdam, S.K. Wilson à Londres, von Economo à Vienne, puis aussi chez A. Jakob à Hambourg et von Monakoff  Zürich. 

C’est néanmoins l’enseignement et l’amitié de Spielmeyer et de Scholz à Munich, qui allaient lui permettre, au fil des années, de se pénétrer de l’esprit de la cytopathologie allemande, complétant ainsi harmonieusement la méthode anatomo-clinique, qu’il devait à l’Ecole de la Salpêtrière.  Il ne fut pas élève de Hallervorden, ni de Spatz, mais bénéficia largement de leur immense expérience en Neuropathologie.

Nommé dès 1924 officiellement assistant en Médecine interne à l’Hôpital Stuivenberg d’Anvers, van Bogaert crée, dans une cave désaffectée de cet hôpital, un petit laboratoire d’Histopatologie de fortune.  C’est là qu’il travaille jusqu’à l’ouverture de l’Institut Bunge en 1934.  Pour les techniques quelque peu spécialisées, il a néanmoins recours à l’amabilité de Rodolphe Ley, chef de travaux du professeur Dustin.      

Dès 1925, Ludo van Bogaert présente sa thèse d’agrégation à l’Université libre de Bruxelles.  Sa leçon inaugurale : « Introduction sur l’architectonie cérébrale et ses rapports avec la Neurologie et la Psychiatrie » souligne l’influence très grande, à l’époque, de von Monakoff et de von Ecoomo, ainisi que de Cécile et d’Oscar Voght.  Il désirait se préparer à une carrière d’enseignant, mais les circonstances devaient en décider autrement.  Convaincu néanmoins de l’utilité et même de la nécessité de diffuser les notions de Cytopathologie, van Bogaert se mit à traduire intégralement ce livre fondamental d’environ 500 pages sur : « Histopathologie des Nervensystems » publié en 1922 par Spielmeyer, professeur à l’Université de Munich.

Des propositions précises lui sont faites en Belgique, et même à l’étranger, mais il refusa chaque fois, parce que l’indépendance de la Neurologie à l’égard de la Médecine interne, de l’Anatomie et de la Physiologie, ne lui était pas garantie.  Néanmoins, il professa toujours sa conviction que la discipline neurologie se devait d’évoluer dans l’esprit de la clinique médicale au sens le plus large.  Cette ligne de conduite a été à la base de tous ses efforts pour le développement de la Neurologie.

Aussi dès 1925, avec ses collègues et amis Paul Martin et Rodolphe Ley, il met sur pied le groupement belge d’Oto-neuro-ophtalmologique et d’études neuro-chirurgicales.  Les réunions annuelles du groupe, présidées pendant dix ans par le professeur Victor Cheval, alors président de notre Académie, ont connu un très grand succès.

A la mort du professeur Crocq, van Bogaert reprend avec ses collègues Hoven et Rodolphe Ley, la publication du « Journal belge de Neurologie et de Psychiatrie ».  Il participe activement aussi à l’organisation des congrès de Neurologie et de Psychiatrie hollando-belges, qui permettaient de diffuser l’activité de nos centres vers nos voisins du Nord.  Il accepte par ailleurs de faire des conférences, sur invitation, qui lui permettent de présenter le fruit de ses recherches et ses travaux dans divers pays limitrophes.

Or, vers le début des années 1930, un événement vraiment imprévu se prépare.  Le docteur van der Stricht, chirurgien et médecin de la famille Bunge, faisait à l’époque pratiquer divers examens sanguins, et entre autres les Wassermann, à Cologne.  Monsieur Bunge père, riche armateur, estimait qu’une ville comme Anvers se devait de disposer des moyens nécessaires pour pratiquer sur place tous les examens biologiques indispensables.  Il se déclare même prêt à financer l’implantation d’une institution hospitalière, dotée des moyens permettant de faire tous ces examens techniques.  La proposition fut soumise à Ludo van Bogaert, dont la réputation à l’époque n’était déjà plus à faire.  La construction d’un centre hospitalier médico-chirurgical, d’une capacité d’environ cinquante lits, fut décidée et elle allait être dotée progressivement de tous les moyens indispensables au diagnostic, au traitement et à la recherche.  L’institut ainsi conçu et réalisé, fut inauguré le 4 juillet 1934.  Il paraît inutile de m’étendre sur les divers stades évolutifs de l’Institut Bunge, et, à cause de la personnalité de van Bogaert, de son caractère, finalement avant tout neurologique, disposant de tous les laboratoires spécialisés connexes, y compris un service de Génétique.

A cette époque, je fus désigné par le service de Santé de l’armée, pour l’hôpital militaire d’Anvers, et van Bogaert me permit de parfaire ma spécialisation en Neurologie à l’Institut Bunge. Malheureusement, moins de dix plus tard, des rumeurs de guerre et des mobilisations successives, allaient troubler le fonctionnement et l’évolution de la jeune institution : van Bogaert et la plupart des médecins furent mobilisés et se retrouvèrent en France, après la débâcle, avec les collègues neuro-psychiatres français, à l’hôpital de la Persagotière de Nantes, jusqu’à la fin des hostilités.

Au début de la guerre, en 1940, l’Institut Bunge avait eu la chance de sortir indemne du bombardement du champ d’aviation de Deurne et de Mortsel.  Il échappa aussi, après notre retour de France – mais de justesse – à la réquisition par le service de santé militaire allemand du champ d’aviation de Deurne, proche de l’Institut, et cela surtout lors de la bataille dite d’ « Angleterre ».

Par une circonstance inattendue, le professeur Hugo Spatz, neuropathologiste allemand mobilisé comme médecin général de la « Luftwaffe » passa par Anvers, dans l’intention de rencontrer van Bogaert et aussi pour visiter l’Institut Bunge : van Bogaert accepta de le recevoir chez lui, mais à condition que ce soit en habits civils.  A sa demande, le professeur Spatz rédigea un document interdisant la réquisition de l’Institut en raison du caractère scientifique de la maison.  Grâce à cette protection imprévue, l’Institut eut la chance de pouvoir fonctionner sans problèmes, jusqu’aux bombardements de la ville d’Anvers par V1 et V2, la dernière année du conflit.  

Très rapidement, aucune vitre ne fut épargnée et toute hospitalisation devint impossible.  Blessés et malades furent transportés en ville et hospitalisés à l’Institut tropical, encore pratiquement intact.

Dès la fin de la guerre, chacun reprit sa tâche et l’Institut fonctionnera de nouveau normalement, jusqu’à l’ouverture de l’U.I.A., le complexe des installations universitaires d’Anvers.  Ce fut van Bogaert lui-même, qui négocia le transfert de la Clinique Bunge aux installations universitaires, où elle a été réduite à une salle de malades, nommée « Institut Bunge ».

Les laboratoires gardent cependant leur autonomie, mais à condition d’être pris en charge par les fonds du mécénat Born-Bunge.  Il faut savoir que les collections du laboratoire de Neuropathologie de Ludo van Bogaert seules, comportent déjà plus de 30.000 coupes anatomiques.  Elles constituent une sorte de bibliothèque neuro-pathologique de référence et une source d’information précieuse pour tout candidat chercheur neurologue ou neuropathologiste.

C’est encore grâce à la personnalité et au dynamisme de Ludo van Bogaert, que le congrès mondial des Sciences neurologiques et des disciplines connexes s’est tenu à Bruxelles en 1957.  Cette grande manifestation, sous la présidence de mon Maître, le professeur Van Gehuchten, et tout à l’honneur de notre pays, rassembla plus de 1200 participants.  L’organisation du banquet de clôture nécessita, non sans quelques problèmes administratifs, l’autorisation de pouvoir se tenir dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, aucune autre salle de la capitale n’étant suffisamment spacieuse.

Cet énorme congrès international fut pour Ludo van Bogaert l’occasion de réaliser un rêve et de jeter la base de la « Fédération mondiale des sciences neurologiques ».

Pendant huit ans, il en demeura le président incontesté, ce qui lui permit de donner à la fédération sa forme et ses structures encore actuelles, et de la doter de divers sous-groupes de recherches.

Qu’il me soit aussi permis de rappeler qu’en 1962, Ludo van Bogaert fut titulaire de la chaire Francqui à l’Université de Liège, et de souligner qu’il jouissait de la confiance de la famille royale.  En mai 1962 le Roi le récompensa d’ailleurs, en l’honorant du titre de baron.

En 1980 la Province d’Anvers lui décerne le prix « Humanitas » pour souligner l’importance de son œuvre humaine, scientifique et culturelle.

Il fut fêté de façon grandiose en 1981 par la faculté de l’Université de Sienne, à l’initiative de son ancien élève et collaborateur, le professeur Carlo Guazzi.  Entouré de tous les anciens stagiaires italiens de l’Institut Bunge, van Bogaert reçut, du doyen de la faculté, son quatorzième doctorat « honoris causa ».

Le docteur van Bogaert acceptait aussi volontiers d’être appelé comme neurologue consultant du jardin zoologique d’Anvers.  Tous ceux de L’Institut Bunge se souviennent qu’un certain jour, un gardien du zoo amena à la clinique, un jeune gorille quadriplégique, à la suite d’une intoxication saturnine : il avait léché consciencieusement les barreaux de sa cage, fraîchement peints au minimum.  Ludo van Bogaert aimait aussi à évoquer son examen du fond d’œil et d’un tigre, atteint de tumeur cérébrale, mais préalablement drogué et endormi.

Mais van Bogaert était avant tout médecin et neuropathologiste.  Dans le cadre de cet hommage, il serait hors propos de faire le recensement de tous ses travaux et de ses contributions dans les domaines les plus variés de sa spécialité.  Qu’il me soit néanmoins permis de souligner qu’il identifia dès 1945 la « panencéphalite sclérosante subaigue » (dite « maladie de van Bogaert ») dans le groupe des scléroses diffuses, et qui depuis, semble avoir spontanément disparu.  C’est encore grâce à lui que nos connaissances des maladies dégénératives et plus particulièrement des hérédo-ataxies se sont considérablement élargies.

Par son travail personnel et celui de ses nombreux élèves, tant belges qu’étrangers, le docteur Ludo van Bogaert a aussi facilité les échanges et contribué à une réelle expansion de la Neurologie et de la Neuropathologie, tant notre pays qu’au-delà des frontières.  Il nous a quittés, mais il laisse à tous ceux qui l’ont approché, un impérissable souvenir de médecin consciencieux et d’homme de science, créateur de centres actifs de recherche et fondateur de la « Fédération mondiale de Neurologie ».

Par ailleurs, l’ayant personnellement bien connu, il me plaît de souligner que Ludo van Bogaert n’était pas seulement un médecin éminent, un neurologue mondialement réputé et estimé, mais aussi un grand humaniste, amateur et collectionneur de peintures, ainsi que de verreries et d’argenterie anversoises.  Dans sa demeure patricienne et dans son grand jardin en été, il lisait énormément.  Sa volumineuse bibliothèque comportait entre autres, en riches éditions, les œuvres de Balzac, de Henri Bosco, de François Mauriac, de Frédéric Mistral, d’Alain-Fournier, de Paul Claudel, de Rainer Maria Rilke, d’André Gide, de La Varende, d’Antoine de Saint-Exupéry et surtout de son ami Paul Valéry, parmi encore de nombreux autres auteurs français.

Par donation, Ludo van Bogaert vient d’enrichir le musée des Beaux-Arts d’Anvers de nombreuses œuvres importantes du peintre Rik Wouters.  Cependant, bien que van Bogaert, réfugié, ait séjourné au début de la guerre 1914-1918 deux ans à Utrecht, il n’a jamais rencontré personnellement le peintre Rik Wouters, prisonnier de guerre, interné à Amersfoort, mais séjournant par faveur spéciale à Amsterdam.  Il ne l’a connu qu’au travers de ses œuvres et par les témoignages de Nel, l’épouse du peintre.  Avec Roger Avermaete, van Bogaert s’est efforcé de recenser, de faire connaître et de sauvegarder l’œuvre de Rik Wouters.  Toute sa collection personnelle, van Bogaert l’a léguée au musée royal des Beaux-Arts d’Anvers.  A cette donation, il a encore ajouté onze œuvres de maîtres anciens, flamands pour la plupart. Cette collection, unique en son genre, provient du legs Ludo van Bogaert-Sheid.

La donation, couvrant les murs de trois grandes salles du musée d’Anvers, est, aux dires du conservateur, la plus importante faite au musée depuis plus de cent ans.  Elle témoigne de la volonté affirmée de ce grand neurologue et mécène, de rendre ses collections personnelles accessibles au plus grand nombre.

En terminant mon propos, je tiens à remercier le Bureau de l’Académie de m’avoir donné l’occasion de rendre à la mémoire de l’éminent neurologue, au Maître et Ami, Ludo van Bogaert, et à son épouse, Marie-Louise Sheid, ce dernier hommage et cet ultime témoignage de gratitude et d’affection.

A l'invitation du Président, l'assemblée, debout, se recueille à la mémoire de son ancien Président.