Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Gaston Lagrange, membre honoraire régnicole

 

(Séance du 24 octobre 1992)

Eloge académique du Professeur Gaston LAGRANGE, membre honoraire régnicole

par Léopold MOLLE, membre titulaire

 

Le 28 septembre 1991, au moment où elle célébrait son 150e anniversaire, notre Académie perdait un de ses membres honoraires, le Professeur Gaston Lagrange, dont il m'échoit aujourd'hui l'honneur et le privilège de retracer les principales étapes de la noble carrière.

Gaston Lagrange est né à Schaerbeek le 27 septembre 1911. Après de brillantes études secondaires à l'Athénée royal d'Ixelles, il s'inscrit à l'Ecole de Pharmacie de l'Université libre de Bruxelles où ses succès ne furent pas moins marquants: en effet, lorsqu'en 1934, il est proclamé pharmacien avec la plus grande distinction, il avait été choisi comme élève-assistant au service de Pharmacognosie et de Pharmacie pratique, dirigé par le Professeur Nestor Wattiez, et la médaille de l'amicale des pharmaciens issus de l'ULB lui avait été attribuée à deux reprises.

Aussitôt après avoir rempli ses obligations militaires, il est nommé pharmacien-adjoint au service pharmaceutique universitaire de l'hôpital Brugmann, fonction qu'il remplira jusqu'en 1937, date à laquelle le Professeur Henri Wuyts le propose comme assistant pour les enseignements de la chimie pharmaceutique organique. C'est une discipline pour laquelle Gaston Lagrange a toujours eu une prédilection et à laquelle il consacrera le meilleur de lui-même; il terminera d'ailleurs sa carrière universitaire comme directeur de cet important service. L'avenir s'annonce donc sous les auspices les plus favorables pour le jeune diplômé: sur le plan scientifique, il a déjà à son actif plusieurs publications relatives au dosage des alcaloïdes dans les préparations pharmaceutiques et à l'étude chimique et biochimique de deux plantes médicinales...et sur le plan sentimental, il vient d'épouser Mademoiselle A.Wuillot, pharmacienne, animée du même enthousiasme pour la recherche et qui, en collaboration avec le Professeur  E.J.Bigwood, apportera bientôt une contribution importante à la définition de la glycémie vraie.

Mais la guerre est là qui va bouleverser les projets et perturber bien des espoirs: en mai 1940, Gaston Lagrange est mobilisé au laboratoire central du Service de Santé de l'armée... Après la capitulation, il réintègre dès que possible son Alma Mater...pour y rencontrer de nouvelles inquiétudes car, l'Université libre de Bruxelles, en raison de l'indépendance d'esprit et de la large tolérance qui l'animent, est éminemment suspecte aux yeux de l'occupant nazi qui, dès le 31 octobre 1940, y nomme un commissaire allemand chargé de veiller à ce que professeurs et étudiants s'abstiennent de toute activité politique. Bien plus, celui-ci jette rapidement l'interdit sur plusieurs membres du corps professoral: ce fut précisément le cas pour notre éminent collègue Nestor Wattiez, qui présidera notre Compagnie en 1953, et que Gaston Lagrange, tout en conservant ses charges d'assistant, fut naturellement amené à suppléer dans sa mission d'enseignement. Le 25 novembre 1941 à 10 heures, ce dernier dirigeait les travaux pratiques de chimie pharmaceutique organique lorsque lui fut communiquée officiellement, en même temps qu'à ses étudiants, la décision du conseil d'administration de suspendre les cours, celui-ci considérant notamment "que, dans la situation créée par l'autorité militaire, l'Université libre de Bruxelles ne pourrait poursuivre son enseignement sans manquer  à ses devoirs envers la Patrie..." Cet événement tragique marqua profondément notre collègue: en particulier, il gardera un souvenir vivace de l'attitude digne et courageuse des étudiants qui firent preuve à cette occasion d'une solidarité totale avec leurs professeurs et les autorités académiques; aussi, l'intérêt des étudiants restera constamment le souci majeur de ses préoccupations.

C'est dès lors avec spontanéité et enthousiasme, mais aussi avec un dévouement exemplaire qu'il participe à l'organisation des cours clandestins, théoriques et pratiques, qui se donneront à partir d'avril 1942 et jusqu'à la fin de la guerre, en août 1944, aux étudiants désireux de présenter leurs examens  devant le jury central. Cette activité clandestine dont, dans sa grande modestie et son extrême délicatesse, il ne faisait jamais état, lui valut la Médaille de la Résistance de l'Université libre de Bruxelles.

Cependant, durant cette sombre période, Gaston Lagrange est accueilli dans les laboratoires d'un important groupe suisse de l'industrie alimentaire, où il entreprend des recherches qui lui permettront de présenter, le 27 juin 1945 -quelques mois après la reprise des cours- une thèse très remarquée intitulée: "Contribution au dosage de la créatinine en chimie alimentaire", pour laquelle le titre de Docteur en Sciences pharmaceutiques lui est conféré. La même année, l'Université lui confie, avec le titre de chargé de cours, les enseignements "Altérations et falsifications des substances alimentaires", en deuxième année du grade de pharmacien, et "Composition et altérations des denrées alimentaires" à l'Ecole de Santé publique, pour le grade de pharmacien-hygiéniste. Néanmoins, en raison des difficultés du moment, le nouveau promu doit continuer à exercer ses fonctions d'assistant en chimie pharmaceutique organique, et il en sera ainsi jusqu'en 1957, date à laquelle, comme collaborateur du Professeur J.Thomas, une partie de ce cours lui sera confiée, avec le titre de Professeur extraordinaire. C'est dire combien, dans ces années difficiles qui suivirent la Libération, étaient lourdes les charges que notre collègue assumait cependant avec une conscience scrupuleuse et un souci constant de la perfection. Seuls ses anciens élèves et collègues de l'époque, dont je fus, peuvent témoigner de la part prépondérante qu'il prit, avec un effacement total, dans la reprise des activités de l'Institut de Pharmacie.

Professeur érudit et écouté, il possédait de remarquables qualités pédagogiques dont bénéficièrent de nombreuses générations de pharmaciens; ses cours étaient vivants, clairs et précis. Il s'efforçait aussi de développer chez ses étudiants la confiance en soi, le goût de l'effort, le sens du réalisme et la ténacité; il aimait leur rappeler la pensée de Montesquieu: "Un beau temple serait celui que l'on érigerait à l'opiniâtreté". Par ailleurs, ses élèves dont il guidait l'inexpérience avec une patience et une indulgence jamais démenties, appréciaient la cordialité toute simple de son accueil, les judicieux conseils qu'il leur donnait ou les paroles d'encouragement qu'avec bienveillance il leur prodiguait. Pour beaucoup d'entre eux, il représentait une tradition universitaire qui allait bientôt devenir désuète et qui pourtant gardait toute sa valeur exemplative. Cependant, en collaboration avec Jacques Thomas, il mène des recherches sur des problèmes analytiques variés, allant du contrôle de qualité de nombreuses molécules utilisées en thérapeutique jusqu'à l'interaction des récipients en matières plastiques et des solutés pour perfusion. On sait aujourd'hui l'importance qu'il convient d'accorder à cet égard, notamment à la conservation du sang dans les poches plastiques. D'autre part, il continue ses relations scientifiques avec l'industrie alimentaire.

Promu à l'ordinariat en 1965, Gaston Lagrange espérait désormais pouvoir mener sereinement ses missions d'enseignement et de recherche: c'était sans compter sur les événements de mai 1968 qui perturbèrent à nouveau les milieux universitaires, particulièrement à Bruxelles. Elu à la présidence du "conseil de réforme" instauré par l'Institut de Pharmacie, il s'impose à tous par la patience et le calme avec lesquels il mène les débats ainsi que par la sagesse avec laquelle il suscite les décisions.. Plus anxieux de bien agir qu'heureux de briller, il hésite ensuite à accepter la présidence du conseil facultaire, nouvellement créé, de l'Institut de Pharmacie, mais l'homme de devoir qu'il était  ne se dérobe pas devant ses responsabilités. Il remplira cette fonction durant les années difficiles de 1970 à 1973, en même temps qu'il représente les pharmaciens auprès du conseil d'administration de l'Université; au sein de celui-ci, il gagnera rapidement la confiance et la sympathie de ses collègues et favorisera ainsi une intégration harmonieuse de l'Institut de Pharmacie parmi les autres facultés et écoles.

C'est aussi au cours de cette présidence qu'il participera intimement à toutes les émotions et à toutes les angoisses résultant du grave incendie qui, le 8 février 1971, détruisit la majeure partie des laboratoires de l'Institut de Pharmacie: il se dépensera alors avec un rare dévouement pour résoudre au mieux les difficultés des étudiants, des chercheurs et du corps enseignant. Il importe enfin de souligner son importante et précieuse collaboration à l'édification du nouveau bâtiment de l'Institut sur le campus de la Plaine, qui devient fonctionnel en octobre 1973.

En 1975, le Professeur Lagrange est nommé Directeur du Laboratoire de Chimie pharmaceutique organique et de Bromatologie, et peut enfin se consacrer paisiblement à ses activités jusqu'à son accession à l'honorariat en 1981.

Durant toute sa carrière, notre confrère s'est particulièrement dévoué à la cause pharmaceutique, n'admettant pas que l'on portât atteinte au prestige d'une profession à laquelle il était fier d'appartenir. Dès 1936, il organisa à l'intention des pharmaciens, de nombreux cours de perfectionnement et participa activement à Mons, en 1966, à un important colloque sur le rôle universitaire du pharmacien d'officine dans la société moderne. Il laisse ainsi le meilleur souvenir parmi les praticiens dont il a su conquérir l'estime et la confiance. La Société belge des Sciences pharmaceutiques l'a d'ailleurs appelé à sa présidence de 1962 à 1966; les trois importants colloques sur la chromatographie et l'électrophorèse, qu'il mit sur pied à cette occasion, rencontrèrent un succès évident et eurent un retentissement international.

Il était également membre du Conseil supérieur de l'Ordre national des Pharmaciens depuis 1976, membre effectif de la Commission de la Pharmacopée belge et expert auprès de la Commission européenne de la Pharmacopée au Conseil de l'Europe à Strasbourg. Il faisait aussi partie de nombreuses sociétés scientifiques dont la Société de Chimie biologique de France et la Société belge de Biochimie.

Appelé dans les rangs de notre Compagnie le 31 mai 1975, il sera élu par ses pairs pour représenter les correspondants au sein du Bureau durant les années 1977 et 1978. Il accédera à l'honorariat le 17 juillet 1982.

Outre la Médaille de la Résistance de l'Université libre de Bruxelles dont il était titulaire, la plaque de Commandeur de l'Ordre de la Couronne lui a été décernée.

Humaniste à large culture, Gaston Lagrange nourrissait un intérêt constant pour la littérature, la musique et les beaux-arts: bibliophile averti, il marquait une prédilection pour les ouvrages pharmaceutiques anciens et la présidence de l'association des amis de la bibliothèque de l'Université libre de Bruxelles lui fut confiée durant de nombreuses années; amateur de musique classique, il était un assidu du Concours Reine Elisabeth de Belgique. Il aimait beaucoup la nature: souvent, très tôt le matin, il traversait d'un pas alerte le bois de la Cambre pour aller de son domicile privé de l'avenue de l'Observatoire, à Uccle, jusqu'au campus universitaire.

Pendant les quelques mois de souffrance qui précédèrent sa mort, il n'a cessé de montrer ce courage, cette opiniâtreté et cette confiance en l'avenir qui le caractérisaient depuis toujours aux yeux de tous. Malgré sa santé déficiente, il vint jusqu'à l'extrême limite de ses forces assister aux séances de notre Compagnie. Sa modestie et sa tendance à l'effacement, sa probité intellectuelle, son dévouement inlassable à la mission humaniste qu'il s'était choisie, et ses qualités de coeur lui ont valu l'affection sincère et la profonde estime de ses collègues et de ses élèves, dont je m'honore de faire partie.

A cet égard, il ne m'est pas possible de taire ici la profonde émotion qui m'étreint: c'est qu'en effet, avec Gaston Lagrange disparaît le dernier des maîtres qui, avec Nestor Wattiez, Jacques Thomas et Louis Maricq -tous anciens membres de cette Académie- guidèrent mes pas dans ma formation universitaire. Qu'il me soit permis aujourd'hui de les associer tous quatre dans le même sentiment de profond respect et d'affectueuse reconnaissance.

L'Académie conservera de Gaston Lagrange le souvenir d'un confrère érudit et distingué, dont la vie entière fut vouée à l'enseignement et à la promotion de la Pharmacie. Au nom de ses membres, j'exprime à son frère et à sa belle-soeur, ainsi qu'à ses nièces et neveux, nos sentiments de condoléances émues.