Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Jean Hamburger, membre honoraire étranger

(Séance du 26 septembre 1992)   

Éloge académique du Professeur Jean HAMBURGER, membre honoraire étranger,    

par Pierre-Paul LAMBERT, membre titulaire et Charles van YPERSELE de STRIHOU, correspondant.

On ferait un petit livre bien émouvant en réunissant les hommages rendus à la mémoire de Jean Hamburger.  Les éloges formulés par tant de voix autorisées reflètent l’affectueuse et admirative considération dont il était entouré.  Leur qualité, leur unanimité confèrent au souvenir que nous garderons de lui la noblesse du marbre.

Nous retracerons les étapes de sa double carrière, scientifique et littéraire, mêlant au rappel de ses succès professionnels, quelques souvenirs personnels.

Dès la libération de la France, médecin des hôpitaux, Jean Hamburger désirait ardemment rattraper le temps perdu et replacer la clinique française au premier rang.  Quelques collègues partageraient cette ambition : groupés au sein du « Club des Treize », ils préparaient l’avenir dans les salons de l’hôtel du Pont-Royal.  L’aîné d’entre nous se rappelle J. Hamburger s’activant par une nuit de décembre à l’entrée de la vieille Ecole de Médecine pour qu’un portier peu pressé donne, aux membres de la naissante société française de pathologie rénale, l’accès d’un auditoire non chauffé où une fois, hommage du passé, passa la frôle silhouette du professeur Ambard, enveloppée d’une houppelande blanche.  Pour beaucoup d’entre nous, et J. Hamburger en était, la constante d’Ambard devait céder le pas au concept de « clearance », plus conforme  la réalité physiologique et de ce fait porteur d’avenir.

Le fait de partager les mêmes vues sur la validité de la théorie de la filtration-réabsorption, alors fort débattue, avait créé entre J. Hamburger et P. Govaerts, son aîné d’une vingtaine d’années, des liens privilégiés.  Ainsi fut-il, à Bruxelles, l’un des orateurs les plus attendus du congrès français de Médecine que Paul Govaerts présidait en 1951.  Peu après, celui-ci était appelé à la présidence de la société de Pathologie rénale, créée deux plus tôt.

C’est dans les années 50 que la personnalité de Jean Hamburger éclate littéralement, préparant son entrée sur la scène internationale.  Sa clairvoyance, toujours frappante, le porte à la pointe de nombreux progrès. L’application du rein artificiel lui apprend, selon la belle expression de Jean Bernard, à « transporter dans l’action le concept du milieu intérieur ».

Regroupant l’ensemble des techniques par lesquelles il est devenu possible d’écarter les menaces mortelles qui pèsent parfois sur les fonctions cardiaque, respiratoire ou rénale, il propose une nouvelle approche thérapeutique de ces situations urgentes qu’il appellera « réanimation médicale ».  Il importe peu que d’autres aient fait prévaloir ultérieurement l’appellation plus neutre de « soins intensifs ». 

En 1960, la maîtrise qu’il a acquise l’incite à réunir les chercheurs et les cliniciens qui, de par le monde, se consacrent à la néphrologie.  Il associe René Mach à cette entreprise.  Le premier congrès international se partage donc entre Genève et Evian.  Il connut un franc succès, groupant quelque six cents participants dans une atmosphère particulièrement conviviale.  J. Hamburger saisit l’occasion pour proposer la création d’une société internationale de Néphrologie.  Il s’en vit confier la présidence.

La rencontre fut l’occasion d’une première confrontation entre les équipes qui, en France et aux Etats-Unis, avaient commencé à transplanter des reins.  Demi-succès et échecs n’ont fait que renforcer leur persévérance.  La suite est bien connue.

Arrivé au sommet de sa carrière, le savant est souvent appelé à prendre une part active à l’élaboration de plans pour des bâtiments où se poursuivront de manière quasi routinière, des techniques nées de sa créativité et son dévouement.  J. Hamburger n’a pas échappé à ce devoir.  Depuis 1965, la nouvelle clinique néphrologique de l’hôpital Necker groupe, autour des malades, des laboratoires spécialisés et des unités de recherche longtemps animés par l’énergie parfois « impatiente » du maître ; l’expression est de J.F. Bach.  Combinant les acquis récents de l’Immunologie et les techniques morphologiques de pointe, J. Hamburger identifia avec ses collaborateurs, dans le groupe hétérogène des glomérulonéphrites, des entités anatomocliniques distinctes, contribuant à leur classification.  Non content d’avoir été parmi les premiers à réussir des greffes de rein, il veut comprendre les règles qui en gouvernent le rejet et la tolérance.  Les travaux de son école élucident les multiples mécanismes par lesquels l’organisme rejette le greffon, identifient les facteurs humoraux qui modulent l’immunité et s’attachent à la compréhension des maladies autoimmunes, le diabète notamment.

Nous ne pouvons quitter le terrain scientifique sans évoquer ses efforts en faveur de la promotion de la recherche et son œuvre pédagogique.  Il avait créé avec Jean Bernard la « Fondation pour la recherche médicale », contribué à la création de l’INSERM et à l’ « Association Claude Bernard ».  Enseignant hors pair, il laisse plusieurs traités de Néphrologie.  Sa capacité de communiquer l’essentiel fait aussi le succès de la « Petite Encyclopédie Médicale ».  qui, depuis 1950, à travers 17 éditions, reste le recours de tant d’étudiants et de médecins.  Pendant un quart de siècle, il préside les réunions de Néphrologie qui, chaque année, attirent à l’hôpital Necker, des centaines d’auditeurs et témoignent du rayonnement international de son école.  J. Hamburger était membre de l’Académie nationale de Médecine et de l’Académie des Sciences qu’il présidait au moment de sa disparition.  Il était membre honoraire étranger de notre Compagnie et docteur « honoris causa » de l’Université de Louvain.

Peu avant d’attendre l’éméritat, il aborda ce qu’on peut appeler sa seconde carrière, publiant en 1972, un premier essai intitulé : « La Puissance et la Fragilité » sous-titré « essai sur la métamorphose de la Médecine et de l’Homme ».  Il y explique la grandeur de l’aventure médicale et ses conséquences possibles, les unes chargées d’espoir, les autres lourdes d’inquiétude pour l’individu et pour l’espèce.  Le thème lui tient à cœur.  Il y revient vingt ans après.  La réédition du livre est l’occasion d’un approfondissement de son contenu philosophique.

Entre 1972 et 1991 paraissent six autres œuvres qui puisent leur inspiration dans les progrès de la science.  Menaçant de rupture certains équilibres naturels, ils compromettent l’avenir de la planète même.  Le conflit ne peut se résoudre que par une prise de conscience de tous les hommes et la poursuite d’efforts de recherche des plus éclairés, dans un but de prévention.  L’auteur conclut : « il n’y a pas de paix pour l’homme de bonne volonté ».

Magie de la pensée, magie des mots assemblés en propositions claires, denses parfois comme une formule mathématique, écriture ailée d’où toute trace d’effort est bannie, amour de la langue, lui ouvrent, en 1985, les ports de l’Académie française où l’accueille Jean Bernard, son « alter ego » en Médecine et Littérature.

Trois œuvres de caractère plus strictement littéraire expliquent ou justifient le choix de la Compagnie.  Son admiration pour William Harvey porte Hamburger à faire œuvre de mémorialiste.  Réunissant une documentation considérable, il imagine le « Journal » qu’eut pu tenir son héros à l’âge de 70 ans.  Art et érudition rivalisent pour recréer le climat d’intolérance dans lequel s’élabore, Cromwell régnant, l’œuvre immortelle de William Harvey.

D’évidentes affinités lient Hamburger à ses héros.  Emile Littré a renoncé à la Médecine pour faire œuvre d’érudit.  Après avoir publié une nouvelle traduction de l’œuvre d’érudit.  Après avoir publié une nouvelle traduction de l’œuvre d’Hippocrate en neuf volumes, ce bourreau du travail s’attelle à la rédaction de son célèbre dictionnaire.  Rédigeant la biographie de celui qu’il compare aux bâtisseurs de cathédrales, Jean Hamburger pressentait-il qu’il contribuerait un jour, avec zèle et efficacité, disent ses collègues, à la révision  du dictionnaire de l’Académie ?

En 1986, il use de la scène pour, dit-il «transmettre par la beauté et l’émotion des idées et des passions d’une évidente actualité ».  Il trouve ses personnages dans la mythologie grecque car il n’a rien oublié de sa formation gréco-latine et, sans doute, entend-il lui rendre justice.  « Le Dieu foudroyé » est le drame d’une révolte contre la mort, celle qu’Asclépios, demi-dieu et médecin, payera de sa vie ?

Peu après, Hamburger publie encore un petit « Dictionnaire promenade » pause apaisante et réfléchie au terme d’une vie consacrée à lutter contre la mort.

Voilà pour l’œuvre.

Qui pourra décrire l’itinéraire de l’homme ?  Jean Hamburger n’était pas homme à se livrer par la parole.  Son accueil fait de courtoisie scrupuleusement attentive, sa curiosité toujours en éveil, accueillant, voire provoquant l’opinion contraire, son culte de la rigueur et de l’élégance dans l’exposé impressionnaient, captivaient sans jamais trahir ses émotions et son extrême sensibilité.  Réservé, voire timide, Jean Hamburger restait secret.              

C’est plutôt dans l’écriture que transparaît sa personnalité.  Sa vie, nourrie des émotions et des doutes suscités par sa profession, l’avait amené à s’interroger d’abord sur le sens de la Médecine.  Témoin engagé des bouleversements provoqués par la Biologie, il reconnaît que les conquêtes de la Médecine, loin de menacer l’âme humaine, appellent un approfondissement du sens de la fie et de l’éthique.  Scientifique rigoureux, il écoute tout ce que sa sensibilité de médecin lui dit du devenir humain.  « Le médecin », écrit-il en 1974.  « est un homme écartelé qui a une moitié de son âme envahie de rigueur scientifique, et l’autre moitié attachée au côté nocturne de l’âme, à la face du miroir où se déroule la merveilleuse et terrible aventure des douleurs et des joies, des rires et des larmes, des croyances et des amours, des angoisses et des fureurs ».

Sans jamais réussir à résoudre ce paradoxe, Jean Hamburger poursuivit sa méditation sur le sens de cette aventure humaine dont il se sent tellement solidaire. « La mort est indispensable pour que la vie ne s’éteigne pas.  N’est-ce pas une invitation pressante à penser que la mort, si haïssable soit-elle à nos yeux, n’est qu’un incident dans une aventure grandiose à laquelle il nous a été donné de participer » écrivait-il dans son dernier livre « Les belles imprudences »  (Odile Jacob 1991) qui s’ouvrait par une citation de Paul Valéry « La vie est une chance ».

Ainsi se ramassait une vie qui a marqué ce demi-siècle finissant : un intérêt passionné pour notre monde et une réflexion optimiste sur son sens.  Oui, sa vie fut une chance, oui de façon exceptionnelle, il a participé à cette aventure grandiose qu’il nous a appris à aimer : celle de l’homme.  C’est pourquoi aujourd’hui notre tristesse s’éclaire de reconnaissance et d’admiration.