Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Vittorio Puddu (1909-1991), membre honoraire étranger

(Séance du 25 mai 1991)

par Jean LEQUIME, membre titulaire

L'Académie royale de Médecine de Belgique a perdu un de ses membres dont la valeur était internationalement reconnue, le Professeur Vittorio Puddu.

Pour ce qui me concerne, sa disparition a été cruellement ressentie car nous étions des amis intimes depuis plus de quarante ans.

Vittorio Puddu est né à Ancône en 1909. Docteur en Médecine de l'Université de Rome, agrégé en Pathologie médicale, agrégé en Clinique médicale, il devait très rapidement s'intéresser à la cardiologie: il a assisté à ses progrès spectaculaires au cours des cinquante dernières années, progrès auxquels il a largement contribué. Il compléta ses connaissances par un séjour prolongé à Vienne chez Eppinger (le successeur de Wenckebach) et chez Rothberger. Il devait, après cela, travailler pendant un an chez le professeur Laubry à Paris.

Son activité fut rapidement appréciée: déjà en 1933 -il n'avait que vingt-quatre ans-, il représenta l'Italie au premier Congrès international de Cardiologie organisé à Prague par le professeur Libensky. En 1939, il fut invité aux journées de cardiologie, alors à ses débuts, à Liège et à Spa; il y fit à cette occasion une conférence remarquable. La guerre mondiale interrompit son travail. Il fut appelé sur le front russe et ne reprit ses activités qu'après la fin des hostilités.

Persuadé de l'importance du travail en équipe, il créa un groupement dont le but était la lutte contre le rhumatisme et les maladies du coeur: le travail de ce groupement s'avéra rapidement fructueux.

Je me suis d'ailleurs inspiré de cette réalisation lorsqu'en 1949 j'ai créé le "Groupement scientifique pour le diagnostic et le traitement des cardiopathies". A la mort du professeur Colombi, secrétaire de la Société italienne de Cardiologie, Puddu lui succéda et donna à cet organisme un développement considérable.

Au cours des années 1945-1946, il vint me trouver à New York où je travaillais au Bellevue Hospital chez le professeur André Cournand, et tous deux nous fîmes un long pèlerinage aux grands centres cardiologiques des Etats-Unis: chez Robert Levy à Columbia, Robb et Steinberg (les pionniers de l'angiographie) au Mount Sinai Hospital; à Ann Arbor, chez Franck Wilson; à Chicago, chez Louis Katz.

Pendant cette même année eut lieu à Mexico le deuxième Congrès interaméricain de Cardiologie. Lors d'une réunion mémorable, tenue dans le bureau du professeur Chavez, directeur de l'Institut national de Cardiologie de Mexico, réunion à laquelle assistaient les délégués des pays américains et européens -dont Puddu et moi-même-, il fut décidé de créer un "Conseil international de Cardiologie" dont le but était d'étudier la possibilité de fonder une société internationale de cardiologie qui organiserait, tous les quatre ans, un congrès mondial. Ce fut chose faite à Paris en 1950 et le professeur Laubry fut élu président de cette société. Puddu en devint le secrétaire général.

Dans ce poste, il fit preuve d'une activité extraordinaire, multipliant les sociétés nationales et organisant les congrès mondiaux de cardiologie. En 1950, il n'y avait que dix sociétés nationales de cardiologie: il y en a maintenant soixante-cinq. Les congrès mondiaux connurent un succès grandissant. Ils se tinrent successivement à Paris, Washington, Bruxelles, Mexico, New Delhi, Londres, Buenos-Aires, Tokyo, Moscou, Washington, Manille.

En 1972, Puddu put enfin quitter son poste de secrétaire et devint président de la Société. Son rôle capital dans la Société internationale ne devait pas lui faire oublier ses occupations académiques et hospitalières, ni son travail de recherche. De 1945 à 1976, il fut directeur du Centre des maladies cardiaques de Rome. Dès 1955, il devint membre du groupe d'experts pour les maladies dégénératives chroniques et pour les affections cardio-vasculaires à l'Organisation mondiale de la Santé. Il a aussi été éditeur de divers journaux parmi lesquels "Cuore e circulazione", "Bulletin of the international society of Cardiology", etc.

Ses recherches, essentiellement cliniques, mais toujours poursuivies avec une rigueur scientifique remarquable, sont consignées dans deux livres et dans 304 articles parus dans des revues de haut standing. Elles ont trait aux divers domaines de la cardiologie: électrocardiographie (il organisa en Italie le premier enseignement de cette discipline), vectocardiographie, maladies rhumatismales, cardiopathies coronaires, cardiopathies congénitales, hémodynamique, etc. Mais les travaux qui lui assurèrent une renommée internationale sont ceux qu'il consacra à l'épidémiologie cardio-vasculaire: il est unanimement cité comme un des pionniers de cette science nouvelle dont l'intérêt fut rapidement reconnu par l'Organisation mondiale de la Santé.

En collaboration avec divers chercheurs intéressés par l'épidémiologie (Keys, Taylor, Blackburn, Paoletti, Menotti, Fidanza, White et bien d'autres), il entreprit une étude internationale approfondie qui s'étendit sur de nombreuses années, concernant les causes des affections coronaires. En 1975, alors qu'il venait d'être élu membre correspondant étranger de notre Compagnie, il y fit une lecture passionnante sur "La maladie coronaire: de l'épidémiologie à la prévention". Il fut promu membre honoraire étranger de la Compagnie en 1981.

Puddu était membre d'honneur de dix-neuf sociétés scientifiques réparties dans le monde. Les distinctions ne lui manquèrent pas: Chevalier de l'Ordre civil de Savoie, Chevalier de l'Ordre de Malte, Grand-Croix de l'Ordre du Mérite de la République italienne, Croix de Guerre, etc.

Vittorio Puddu était doué d'une intelligence brillante, s'adaptant de façon extraordinairement rapide aux situations nouvelles. Polyglotte, il avait visité presque tous les pays du monde, s'intéressant non seulement à leur activité scientifique, mais aussi à leur culture, à leur façon de vivre et à leurs coutumes. Amateur d'art, il était un admirateur fervent de la peinture et de la littérature italiennes.

Sa disparition est une grande perte pour la cardiologie internationale où il ne comptait que des amis. Son épouse, fille de l'Ambassadeur du Pérou à Rome, était une femme d'une grande distinction. Il avait eu la douleur de la perdre il y a quelques années, alors que lui-même voyait sa santé se détériorer. La maladie de Parkinson dont il était atteint n'avait pas modifié son intelligence mais il était devenu progressivement incapable de se déplacer.

Nous présentons à ses fils, Jean-Carlos, professeur d'orthopédie à Rome, spécialiste connu des lésions du genou, et à Alberto, biologiste, nos condoléances très émues.

L'Académie royale de Médecine conservera fidèlement son souvenir.