Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Jean Bobon, membre titulaire

par Charles MERTENS de WILMARS, membre titulaire.

(Séance du 27 juin 1992).  

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers collègues,

Chers amis,

Chère Germaine, merci pour votre présence parmi nous ; elle évoque tant de beaux souvenirs,

Mon cher David,

Il est une chose étrange mais admirable qui traverse en filigrane toute l’œuvre de Jean Bobon.  Admirable fut sa compassion pour l’infirme social : celui qui ne peut s’intégrer dans la société parce qu’il ne sait comment s’exprimer à lui-même.  Il entreprit cette compassion en focalisant toute son activité sur l’étude de l’expressivité et sur la thérapie expressive.  Cette option relevait certes d’un intérêt scientifique combien fertile ; elle tenait avant tout d’une indignation morale.  Ami de l’homme, lorsqu’il est créateur de l’autre, mais ennemi de l’inhumain, lorsqu’il est principe d’asservissement, Jean abhorrait ceux qui n’ont d’ambition que de suprématie.  Il affichait cette option de prime abord.  D’un caractère exigeant sans être vétilleux, autant que précis sans être précieux, nous dit, pour le particulariser, son collaborateur, le professeur Luminet, Jean était chaleureusement méfiant et prudemment volubile : il vous comblait de sa sympathie après avoir contrôlé votre identité.  Admirable aussi, sa détermination à maîtriser avant de les exploiter, toutes les formes du savoir, qui concourent à la promotion de l’expressivité.

Etrange fut sa prémonition de toutes ces sciences.  C’est à cette double qualité que j’aimerais consacrer mon éloge pour marquer votre mémoire de son identité propre.  Permettez-moi, pour mieux accéder à ce recueillement, de situer sa contribution dans l’évolution de l’anthropologie psychiatrique.

En 1950, Lord Bertrand, 3ème Comte Russel, reçoit le prix Nobel pour son œuvre littéraire et son approche multifactorielle des phénomènes humains.  Bien avant la publication de ces considérations méthodologiques, Jean, déjà responsable d’un service psychiatrique dans le département de Paul Divry, non content d’être promu docteur en Médecine de l’Université de Liège en 1938, se fait docteur en Anthropologie de l’Université libre de Bruxelles en 1944 et licencié en Criminologie, toujours à l’ULB, en 1946.  Trois grandes distinctions clôturent cet effort multidisciplinaire et augurent sa qualité de chercheur.

Sa prémonition méthodologique le porte à combiner les approches psychologique et pharmacologique de l’expressivité.  Son sens des progrès en psychologie n’attendra pas les acquis de la théorie préobjectale des années cinquante, pour saisir toute l’incidence de la psychogénèse sur la syntaxe affective.  Son pressentiment des progrès en sociologie n’attendra pas le développement de l’anthropologie culturelle des années soixante, pour entrevoir l’incidence de la sociogenèse sur l’expression affective.  C’est aujourd’hui que l’anthropologie distingue l’expression figurative (successivement gestuelle, rythmique, vocale puis picturale) de l’expression verbale.  C’est aujourd’hui que les sciences humaines précisent les étapes et les conditions d’une maturation individuelle de l’expressivité vers des modes littéraires.  C’est l’an dernier que l’anthropologie a défini les deux conditions nécessaires au développement de la syntaxe affective : (1) la sédentarité (la nidation), c’est-à-dire la sensation d’appartenance et l’identité qui en résulte ; en d’autres mots : la reconnaissance de l’image spéculaire : (2) l’ouverture de la conscience des sensations à autrui (Levinas 1991), c’est-à-dire l’intérêt pour la représentation de l’autre et l’identification à l’autre, entendons : l’apprentissage de l’échange.  C’est aujourd’hui que les sciences sociales savent comment les peuples affirment progressivement leur expressivité.  Israël nomade ne laisse aucun écrit (ni tombe, ni stèle) ; devenu semi-nomade vers le XIIe siècle avant notre ère, il transporte les rouleaux de sa loi et psalmodie sa foi (le Cantique de Debora date de 1123 A.C.).  Il faut attendre les grandes conquêtes (entre le XIème et le Xème siècle A.C.) pour qu’Israël se dise et mémorise son expérience ; ce sera « Le » livre (Biblos, en grec).  Jean Bobon n’a pas suivi le développement de l’Anthropologie psychiatrique ; il l’a précédé et il y a contribué de manière originale.  C’est lui qui assimile l’expressivité propre à l’enfance, à l’impressionnisme et à la psychose.  C’est lui qui en définit les formes spécifiques, pour en interpréter la dynamique, sans verser dans un verbalisme outre-cuidant et non conforme à la théorie psychodynamique contemporaine.

Il serait passionnant de suivre notre confrère dans les méandres de son exploration, mais il nous faut quitter l’anthropologue d’intuition pour découvrir le pharmacologue de raison.  Chose étrange et admirable, elle aussi, est la constance de ses options et de sa conscience professionnelle : en passant de l’anthropologue au neurologue, nous retrouvons le même enthousiasme intelligemment passionné, la même détermination savante, la même honnêteté scientifique.  C’est à l’un des nôtres que nous devons l’évocation de ce passage.  Evocation, très touchante, Monsieur Lecomte, et bien dans votre style : Jean Bobon, dites-vous (Acta Psychiatrica 1992), m’honora de sa confiance et de son amitié.  J’ai assisté aux premiers entretiens entre Zénon Bacq et Jean Bobon.  Et de nous dire combien les conceptions de l’un sur l’équilibre des neurohormones, régularisées par leurs récepteurs respectifs, furent profitables à l’autre.  Cette collaboration génératrice d’un progrès scientifique et d’une amitié, est tout à l’honneur de l’Université de Liège.

Dès 1954, notre Collègue Bobon entreprend un programme de recherches princeps sur les psychotropes.  Son souci primordial reste l’interprétation de l’infirmité relationnelle.  Secondée par Fernand Goffioul, Jacques Collard, André Pinchard, Emile Nols, il poursuit des travaux sur le largactil (1956), le nozinan (1957), les butyrophénones (1958), le tofranil (1959), le pertofran (1962) et le moclobémide (1980).

L’énumération de ses collaborateurs met en exergue un autre aspect de sa personnalité.  Plus soucieux de créer des hommes et un état d’esprit qui se perpétue, que d’édifier des bâtiments et des institutions qui se limitent à sa gloire, Jean fit collège et se survit. Rappelons qu’il avait initié un enseignement collectif où chacun donnait le meilleur de lui-même.

Conscient que toute science se fonde sur la spéculation et que toute inspiration naît d’un esprit qui s’éclaire (pour reprendre les expressions de Louis de Broglie et de Louis Pasteur), Jean se laissait aller à la fantaisie ; mais, trop compatissant à la souffrance du quotidien, il aimait partager son acquis et en cherchait les applications cliniques.  En collaboration avec Paul Divry, Jacques Collard, Emile Nols et André Pinchard, il présente, en 1966, au quatrième congrès mondial de Psychiatrie, sa taxonomie des neuroleptiques, dénommée les « Etoiles de Liège » : cette présentation sera maintes fois reprise par la littérature.  Secondé par Henri Pousseur, Fernand Goffioul et Daniel Bobon, il réalise le film « Psych’art » qui reçut un prix au 5ème festival du film médical à Bruxelles, en 1972.  Il charge Michel Breulet d’introduire la thérapie de relaxation dans son service, et demande à Elisabeth Crouffer, d’y instaurer la thérapie de groupe.  Conseillé par Remy von Frenckel et Christian Mormont, il confie à Daniel Bobon le perfectionnement du psychodiagnostic.  Ce travail autorisera Daniel Bobon à présenter une thèse d’agrégation ayant pour thème la validation du MMPI.  Il fit de Glain un centre psychiatrique très écouté et souvent visité.  C’est à son initiative que Liège devint un lieu privilégié pour les colloques de l’AMDP, de la Société royale de Médecine mentale, dont il fut président à l’occasion du cinquantième anniversaire (1964), du « college of Neuropsychopharmacology » et de la Société belge de Neurologie (1966).  Il sera fondateur et vice-président de la Société internationale de Psychopathologie de l’expression ; il fut membre du Bureau de la « World psychiatric association ».           

Il laisse quelque deux cents publications dont le « Grand Larousse » reprend celles qui marquent sa carrière : Introduction historique à l’étude des néologismes et des glossolales en Psychopathologie (1952) et Réflexions sur la psychologie et la psychopathologie de l’expression : néomorphismes, paramorphismes et stéréomorphismes (1972).

Ayant fait école pour promouvoir l’expression du vrai, Jean devait appartenir à notre Académie.  L’Académie française ne se définit-elle pas comme une coupole sous laquelle des immortels se réunissent pour admirer le nu (comprenons : le vrai) ?  Cela n’empêcha pas les immortels que nous sommes, de prendre beaucoup de temps pour découvrir sa vérité.  Jean fut élu correspondant en 1969 (il avait 57 ans) et titulaire en 1976.

Né à Thun (France) le 23 mai 1912, dans une famille de frontaliers, Jean Bobon nous fit l’honneur d’opter pour la nationalité belge.  Belge par option, il fut liégeois par affinité.  C’est à Liège qu’il fit ses études de Médecine, qu’il obtint la chaire de Psychiatrie (1964), qu’il devint émérite (1982) ; il y mourut le 4 décembre 1990.  C’est à Liège qu’il avait découvert ce que tout existant devrait pouvoir découvrir : une passion ; c’est à Liège qu’il exultait à la partager.  Et pourtant, les plus anciens parmi nous se souviennent du jour où il exhiba, ici même, sa collection de tableaux, illustrant sa théorie.  Il exultait, et sa passion autant que son savoir nous émurent.  Peu nous chaut de savoir si cette passion était une dîme à la chance ou une sublimation de son besoin d’être aimé.  L’œuvre et l’homme nous sont modèles.

Il éprouva beaucoup de peine à vivre six ans dans le deuil de son épouse dont nous tenons à évoquer ici le souvenir.  Là aussi, il fut grand.  Il n’est pas facile pour deux hommes qui s’aiment, de vivre face à face.  Et pourtant nous sommes là, mon cher Daniel, pour vous dire qu’il vécut en vous, ce qu’il admirait le plus : un homme acharné et ambitieux de vivre pour faire vivre les autres.  C’est en vous que notre Compagnie dépose son souvenir ; c’est à vous qu’elle adresse sa reconnaissance admirative.  Vous êtes son héritage.

L’Académie, debout, se recueille à la mémoire de ce confrère regretté.