Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Albert De Vuyst, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 25 juin 1994)  

Éloge académique du Professeur Albert DE VUYST, membre titulaire et ancien Président,

par Jules DERIVAUX, membre titulaire et ancien Président.   

Albert De Vuyst était mon aîné.  Nous nous connaissions par nos rencontres lors des réunions professionnelles quand, en 1950, nous fûmes chargés d’une mission conjointe dans ce qui était à l’époque le Congo belge, pour étudier, avec les responsables locaux, l’état du bétail indigène, ses conditions d‘exploitation, les possibilités d’en assurer l’amélioration et la rentabilité pour la population indigène.

Pendant plusieurs mois, nous avons parcouru les diverses régions de ce pays et cette fréquentation quotidienne fut pour nous l’occasion non seulement d’échanger nos opinions au plan technique, mais de mieux nous connaître au plan humain ; c’est ainsi que nos relations cordiales du départ se sont muées en une profonde et sincère amitié.

Ce n’est donc pas sans émotion que je vais essayer d’évoquer devant vous la forte personnalité de notre collègue en faisant appel à mes souvenirs personnels, mais également à ceux de certains de ses collaborateurs qui, quotidiennement, l’ont accompagné dans sa carrière d’enseignant et de chercheur.

Albert De Vuyst est né le 30 avril 1906, à Marcq-les-Enghien, région aux terres fertiles mais aussi pays de confins où la riche plaine hennuyère rejoint celle de Flandre en un lieu de rencontre de nos deux cultures nationales : c’est en celles-ci qu’il puisera les valeurs qui lui seront précieuses pour l’accomplissement de sa carrière et qui caractériseront sa forte personnalité.

Ses classes primaires accomplies dans son village natal, il entre au collège St. Augustin à Enghien où il parcourt le cycle des humanités gréco-latines.  Il restera très attaché à ce collège, il y retournera régulièrement et assumera plus tard, et ce pendant 25 ans, la présidence de l’association des anciens élèves pour en devenir finalement président d’honneur.

Participant dès son jeune âge aux préoccupations du monde agricole, il se sent attiré par la médecine vétérinaire. Aussi, ses humanités terminées, s’inscrit-il à l’Université catholique de Louvain où il accomplit la candidature en sciences naturelles, préparatoire à cette discipline, puis il poursuit les études vétérinaires proprement dites à l’Ecole de Médecine vétérinaire de Cureghem, d’où il sortira brillamment en 1930, porteur du diplôme de docteur en Médecine vétérinaire.

Après son service militaire, quelle sera son orientation ?  Certes a-t-il rêvé de la pratique rurale !  Le hasard, cet élément fortuit et inattendu, mais heureux en la circonstance, va en décider autrement.

La chaire de zootechnie de l’Institut agronomique de Gembloux est en quête d’un assistant vétérinaire ; ses titulaires, les professeurs Marcq et Lepoutre s’informent auprès des Maîtres de Cureghem qui leur recommandent le jeune vétérinaire De Vuyst dont ils ont pu apprécier l’intelligence, le sérieux, l’esprit de travail comme aussi la curiosité scientifique ; c’est ainsi qu’il est nommé assistant à la date du 1er avril 1931.

Il devra donc servir deux maîtres, mais ce sont deux maîtres de qualité et qui sont en parfaite harmonie.  Disciple de nutritionniste kellner, Lepoutre l’initiera et l’orientera vers les problèmes de physiologie et de nutrition animale et, en excellent pédagogue, lui inculquera la méthodologie de l’enseignement. 

Au contact du professeur Marcq, il approfondira ses connaissances en génétique, zootechniques générale et spéciale.

En janvier 1935, M. Marcq, ancien membre titulaire de notre Compagnie, présentera, en son nom et au nom de son jeune collaborateur, une lecture ayant pour sujet « Dystrophie osseuse chez les poussins par déséquilibre du rapport ca/p de la ration ».  Ce sera le premier contact de De Vuyst avec notre Compagnie.

C’est à cette époque également qu’au fil de ses lectures, De Vuyst prend connaissance des travaux de plus en plus nombreux se rapportant à l’insémination artificielle chez les animaux domestiques et spécialement chez les bovins.  La méthode est appliquée en Russie, aux Etats-Unis mais les pays d’Europe occidentale, hormis le Danemark, ne paraissent pas intéressés par la technique.

Albert De Vuyst perçoit les possibilités de la méthode, ses avantages sur le plan de l’élevage : amélioration du rendement, de l’efficience reproductrice, éradication des maladies transmises par l’accouplement, etc… Il rassemble les données acquises, en fait une synthèse qu’il publie dans les « Annales de Médecine vétérinaire » en 1938 et il présente un rapport général sur le même sujet au congrès international de Dresde en 1939.

Conscient de l’intime liaison des problèmes de production animale et des problèmes économiques, et estimant sa formation insuffisante en cette dernière matière, il s’inscrit aux cours de l’Institut agronomique et obtient le diplôme de licencié en sciences agronomiques.

Nous sommes en 1939, Albert De Vuyst vient d’être nommé chef de travaux.  Mais voici la mobilisation ; il rejoint son régiment et fera la campagne de 18 jours comme lieutenant vétérinaire.  Il reprend ses occupations mais, en 1941, un nouvel événement inattendu va changer non son orientation mais le lieu de ses activités, où il va pouvoir pleinement s’épanouir.

Le décès inopiné du professeur Molhant a rendu vacante la chaire de zootechnie de l’Institut agronomique de Louvain et la direction de l’Institut de recherches de Lovenjoul.  Le professeur Frateur, ancien membre titulaire de notre Compagnie, qui a occupé et illustré cette chaire par ses travaux de génétique et qui a fondé cette institution de Lonvenjoul, est préoccupé par cette vacance soudaine.  Il connaît Albert De Vuyst, ses travaux, son dynamisme, son jugement ; il se fait l’instrument de sa candidature auprès du recteur magnifique de l’Université qui lui réserve une réponse positive.

Albert De Vuyst est nommé chargé de cours ; il accédera à l’ordinariat deux ans plus tard, en 1943.  Il reçoit en charge l’enseignement complet de la zootechnie, régime français et régime néerlandais, ce qui se matérialise par 18 heures de cours par semaine.

La tâche est lourde, difficile, mais le jeune professeur est résolu à y faire face : il sait, suivant l’expression d’A. Camus, que « ce qui barre la route fait faire du chemin » et il a l’ambition de réussir.

Il prend conseil auprès de ses maîtres de Gembloux, mais aussi de son ancien professeur de Zootechnie de Cureghem, M. Zwanepoel, homme d’action et esprit d’avant-garde, et il dresse son programme qui se résume en trois points :

- donner un enseignement de qualité ;

- adapter et équiper, dès que possible, son laboratoire de recherches qu’il orientera vers la nutrition ;

- former et s’entourer d’une équipe de chercheurs compétents et enthousiastes.

La mise au point de ses cours sera donc sa première priorité, mais la fin de la guerre entraîne la réorganisation du pays, la reprise des activités normales, la création de nouvelles structures, notamment de l’IRSIA.

Le problème de l’insémination artificielle refait surface et c’est sous les auspices de l’IRSIA que sont créés trois centres expérimentaux dont celui de Lovenjoul.  Leur mission est de mettre la technique au point et de réaliser un début d’application sur le terrain car il importe d’éduquer et de familiariser les éleveurs avec cette technique qui, à l’époque, les surprend quelque peu et dans laquelle certains voient même une atteinte à leurs intérêts.  Ces essais s’étant révélés concluants, le gouvernement décide d’étendre l’application de cette technique à l’ensemble du territoire ; il prévoit l’organisation de neuf centres provinciaux outre celui de Lovenjoul qui est maintenu.  Albert De Vuyst est nommé membre du comité national de l’insémination artificielle et du comité national de zootechnie de l’IRSIA.  De son laboratoire sortiront une série de rapports sur les résultats obtenus sur le terrain et de travaux relatifs à la composition du sperme du taureau, à son métabolisme, à sa conservation, au comportement et à l’entretien des géniteurs, à l’infertilité bovine et aux pertes économiques qu’elle entraîne.

Il fut véritablement un des pionniers de l’insémination artificielle non seulement en Belgique mais aussi en Europe occidentale et c’est à bon droit que lui fut remise, en 1964, la médaille Lazaro Spallanzani.

En 1948, l’IRSIA crée le centre d’études des maladies et de l’alimentation animale.  L’occasion est opportune pour la réalisation de ses projets : étude de l’alimentation, principalement des protéines ; équipement de son laboratoire, recrutement du personnel scientifique.  Les crédits demandés et accordés, les recherches peuvent commencer.  Elles se poursuivront pendant toute sa carrière professorale avec l’aide de collaborateurs particulièrement compétents.

Dans le même temps, il établit des contacts fructueux avec le laboratoire du professeur Bigwood, ancien membre titulaire de notre Compagnie qui, préoccupé par les problèmes de nutrition chez l’homme, vient de fonder l’Institut belge de l’alimentation et de la nutrition, l’IBAN.

Le programme établi par M. De Vuyst peut se résumer en trois mots : composition, conservation, utilisation de l’aliment.  La première étape va consister dans l’étude analytique des céréales, fourrages et aliments divers produits en Belgique, région par région, et entrant dans l’alimentation animale.

Les résultats de ces analyses, poursuivies pendant une période suffisamment longue, de manière à neutraliser l’influence des variations annuelles, furent consignés et rassemblés sous formes de tables alimentaires, établies par régions, accompagnés de la méthode d’interprétation et du mode d’utilisation.  Ces tables représentent une source de documentation, jamais établie de manière aussi rationnelle jusqu’alors en Belgique.

Sont ensuite entreprises des études sur les modifications subies par l’aliment suite à sa conservation par séchage naturel, par déshydratation artificielle et surtout par ensilage.  A. De Vuyst et ses collaborateurs analysent les diverses composantes conditionnant la valeur de ces ensilages : nature et composition du fourrage ensilé, intensité des fermentations, nature des conservants.

Ils portent  leur attention sur les altérations possibles subies par les protéines suite à ce mode de conservation ; ils déterminent la valeur biologique de l’aliment conservé et les moyens d’en valoriser la fraction azotée.

Tous ces travaux donneront lieu à de nombreuses publications dans lesquelles seront fixées les règles de cette méthode de conservation ; celle-ci s’étendra progressivement et finira par se généraliser.

La valorisation de l’aliment étant fonction de son devenir dans l’organisme, le professeur De Vuyst et ses collaborateurs étudient les phénomènes biochimiques et microbiologiques au niveau du rumen et ils s’intéressent particulièrement à l’évolution à ce niveau des acides gras volatils.  Ils poursuivent leurs études sur l’utilisation des aliments par l’application de la méthode des bilans tant chez les monogastriques que chez les polygastriques.  Citons seulement parmi les travaux nés de ces études : le métabolisme des aliments au niveau du rumen, le métabolisme des minéraux et oligo-éléments dans la nutrition, la supplémentation des protéines par des acides aminés de synthèse, les maladies métaboliques et carentielles d’origine alimentaire, les incidences économiques des maladies métaboliques, etc…

La rencontre avec le professeur de Cuenca, ancien membre honoraire étranger de notre Compagnie, sera, pour notre collègue, le départ d’une nouvelle et prodigieuse activité mais, cette fois, au plan international.

L’un et l’autre enseignent la même discipline et sont au même point préoccupés par les problèmes de production animale au plan mondial.  Ils estiment qu’il serait opportun de les étudier à la lumière des ressources, des conditions d’évolution, des spécificités propres à chaque pays, de confronter ensuite les points de vue, les résultats de recherches et de favoriser de la sorte le développement et le rayonnement, au plan mondial, des sciences relevant de la zootechnie.

Le Professeur De Vuyst présente un rapport général sur le sujet au congrès de Madrid en 1951 et, à l’unanimité des délégations présentes, il est décidé de fonder une « Association internationale de production animale ».  Le lien de coordination entre les membres sera une publication mensuelle intitulée « Zootechnia ».  A la même unanimité, les professeurs De Vuyst et de Cuenca sont élus respectivement président et secrétaire général de cette association.

L’œuvre est importante mais nos deux collègues ont la même puissance de travail et la même volonté d’aboutir.  Tout réussira ; des journées de travail et des congrès internationaux seront organisés et ils auront pour thème la génétique, l’alimentation, l’environnement, l’éthologie, etc…  L’association est toujours en pleine activité.

Les actions d’Albert De Vuyst, au plan international conduiront les autorités de divers pays à solliciter ses avis et elles lui vaudront de recevoir le prix international de zootechnie, en 1976, et de se voir conférer, en 1985, par l’Université de Salamanque, le titre de vétérinaire européen pour l’année 1984.

Elu correspondant de notre Compagnie en 1957, il accéda au titulariat en 1968.  Son attachement à l’Académie était connu de tous ; à maintes reprises, il occupa la tribune pour nous transmettre le résultat de ses recherchez où perçait également tout l’intérêt qu’il portait à la nutrition humaine.  D’une régularité absolue aux séances, apprécié de tous, il siégea au Bureau en tant qu’assesseur de M. le secrétaire perpétuel et fut appelé à la présidence en 1984.

Il a dirigé nos débats avec cette autorité bienveillante que confère, entre autres qualités, la connaissance des réalités et il eut toujours le souci d’assurer le plus large rayonnement à notre Compagnie et la volonté d’y amplifier l’approche interdisciplinaire.

Lorsqu’en 1988, l’Académie décida la formation de nouvelles commissions, au nombre desquelles figure la « commission nutrition et environnement » il s’y engagea et la dirigea jusqu’à son décès.  Cette commission a témoigné de son activité par une série de rapports relatifs à l’alimentation de la femme enceinte, du nourrisson, de l’adulte, des personnes âgées, aux avantages et risques des technologies dans l’industrie alimentaire, aux dangers de nature allergique et toxicologique suite à l’introduction de substances variées dans les aliments à destination humaine.

On ne peut taire le souci du Professeur De Vuyst pour le rayonnement de son université.  Il est le fondateur, avec les professeurs Capron et Lacroix, de l’ « Association des amis de l’Université Catholique de Louvain » dont il assuma d’abord le secrétariat général puis la présidence pour en devenir finalement le président d’honneur.  On sait que cette association ne fut pas inactive dans la défense de la section française lorsque de graves périls la menacèrent.

C’est sous sa présidence que l’Institut agronomique obtint le statut de « faculté des sciences agronomiques » dont il devint ainsi le premier doyen.

Lors de son accession à l’éméritat, une séance d’hommage lui fut rendue au cours de laquelle ses anciens disciples, ses collaborateurs et ses collègues étrangers lui remirent, en gage d’estime et d’amitié, un ouvrage collectif intitulé : « Les protéines et leur utilisation en Médecine humaine et animale », en même temps que le recteur de l’université annonçait la création d’un prix annuel Albert De Vuyst, à  attribuer au meilleur mémoire de fin d’études de la faculté.  Le cumul dont s’accommodait sa solide constitution, ne nuisait à aucune de ses activités tant il réglait avec minutie ses heures de travail.

En tant qu’homme, il pouvait paraître à certains comme intimidant, distant même ; en réalité, il était d’une extrême délicatesse et chaleureux, dès qu’il avait reconnu la franchise de son interlocuteur.  Laborieux, plein de bon sens, il n’aimait pas les grands discours, sachant que le langage sans à propos est un bavardage en pure perte.  Apre et correct dans la discussion, sachant défendre ses convictions et objectifs lorsqu’il en estimait le bien-fondé, il respectait ceux de ses contradicteurs, mais n’ignorant ni sa valeur, ni ses mérites, il ressentait comme une offense personnelle le non-respect des règles professionnelles.

Les honneurs académiques et de nombreuses  distinctions devaient récompenser une aussi belle carrière.  A ceux déjà signalés, j’ajouterai qu’il était docteur honoris causa des Universités de Madrid et de Milan, correspondant étranger des Académies vétérinaires de France et d’Espagne, et de nombreuses autres sociétés scientifiques.

Il était Grand-Officier des Ordres de Léopold et Léopold II, Lauréat du Travail de Belgique avec médaille d‘argent, Commandeur de l’Ordre d’Isabelle la Catholique, Grand-officier de l’Ordre du Mérite d’Espagne, Officier de l’Ordre du Mérite d’Italie.  Il était également porteur de la médaille commémorative avec palmes de la guerre 1940-1945.

Notre Compagnie a perdu en la personne d’Albert De Vuyst une figure de marque dont nous saluons la mémoire avec gratitude et émotion ; il nous laisse le souvenir d’un homme de grandes qualités mises au service de sa famille, de son enseignement, de son université, de sa profession et de son pays. 

Je prie Madame De Vuyst et sa famille de bien vouloir agréer l’hommage de notre déférente sympathie et l’assurance que notre Compagnie gardera fidèlement le souvenir de son ancien Président.