Académie royale de Médecine de Belgique

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Voeu proposé concernant la nécessité de réglementer la pratique de la boxe

M. le Président. – La parole est à M. Titeca, pour nous fournir quelques explications sur une motion relative aux combats de boxe, qu’il a prié le Bureau de soumettre au vote de l’Académie.

            M. J. Titeca. – Il y a quelques mois, plus précisément en novembre 1952 – vous vous en souviendrez – j’ai exposé, du point de vue médical, le résultat d’examens électro-encéphalographiques sur les lésions susceptibles d’atteindre les boxeurs. Cette question est justement à l’ordre du jour du Parlement. En effet, le député Philippart a déposé un projet qui va être discuté ces jours-ci.

            Cette question a aussi été débattue dans d’autres milieux, à Liège notamment où MM. Philippart et Seeldrayers ont eu en public un échange de vues, dont vous avez lu le compte rendu dans les journaux.

            Il est donc bon d’avertir les pouvoirs publics que l’Académie s’est aussi occupée de ce problème, et que les autorités pourraient éventuellement se documenter auprès de gens spécialement compétents en la matière. On commet, en effet, souvent l’erreur de penser et de dire que le seul grave danger de la boxe ce sont les accidents mortels ; or, ce n’est pas là surtout que se trouve le danger, comme je l’ai démontré en 1952.

Je propose donc à l’Académie le vœu suivant :

« L’Académie royale de Médecine de Belgique,

» Après avoir examiné les conséquences des traumatismes crâniens répétés auxquels sont exposés les boxeurs, insiste sur la gravité des séquelles tardives pouvant conduire à un état de déchéance intellectuelle irréversible ;

» Ayant, d’autre part, été informée du dépôt d’un projet de loi ;

» Attire l’attention des Pouvoirs publics sur la nécessité de réglementer sévèrement la pratique de la boxe ;

» Décide de communiquer le présent ordre du jour à M. le Ministre de la Santé Publique et de la Famille, qui a dans ses attributions l’éducation physique et les sports. »

M. le Président. – Je vous remercie pour ces explications. Quelqu’un désire-t-il faire des observations au sujet de cette motion ?

M. M. De Laet. – Je voudrais signaler, Monsieur le Président, qu’il me paraît que cet ordre du jour sera le bienvenu. Je crois savoir, en effet, que le Gouvernement est favorable à une réglementation sévère. J’ignore toutefois ce qui résultera des débats parlementaires qui sont en cours sur cette question.

Telle quelle, la rédaction du vœu me paraît préférable à celle qui utilisait l’expression « commissariat aux sports ».

M. J. Bordet. – Si je prends la parole, c’est parce que mardi prochain le Conseil Supérieur d’Hygiène va discuter cette question également, avec un peu de retard, malheureusement.

J’estime qu’il faut mettre en lumière que la boxe n’est pas un sport, mais une école de meurtre, parce qu’elle n’a d’autre but que d’enseigner aux gens comment on abat commodément son prochain.

Certes, il y aussi d’autres sports qui, au point de vue hygiénique, sont assez critiquables, par exemple les courses cyclistes. Cependant, il n’y a aucun coureur cycliste ayant d’autre ambition que d’arriver le premier au but ; il fournit un effort surhumain, mais il ne se lance pas sur son compétiteur pour l’assommer, l’abattre et le mettre hors de combat.

Mais la boxe est une école où l’on apprend à assassiner son prochain, et elle a des conséquences extrêmement graves. Il est déplorable qu’un certain public se délecte à voir des gens se frapper avec une telle violence.

Je vois donc deux mesures à prendre : 1°) demander aux Pouvoirs Publics de ne jamais mettre les locaux qui leur appartiennent à la disposition des organisateurs de pareils combats. 2°) inviter l’I.N.R. à ne plus jamais entretenir le public des combats de boxe, qui constituent un spectacle dégradant.

M. H. Fredericq. – Je voudrais que l’Académie insiste davantage sur l’aspect social et moral du problème qui est en discussion. C’est pourquoi je propose à la Compagnie de compléter comme suit le texte du vœu proposé par notre Collègue M. Titeca :

« Considérant en outre que les combats publics de boxe constituent souvent un spectacle brutal et dégradant susceptible d’exercer une influence néfaste sur la formation morale de la jeunesse… ».

            M. H. De Stella. – Il s’agit bien, Monsieur Titeca, de réglementer et non pas d’interdire la boxe ? (Signe d’assentiment de M. Titeca) Alors, je crois que pareille réglementation ne donnera pas grand-chose. Pour arriver à un résultat sûr, pour faire comprendre le fait immoral de la boxe, il faudrait étayer notre vœu par des motifs scientifiques et sérieux, sinon on ne nous écoutera pas, si nous nous contentons d’affirmer que les boxeurs risquent de se casser la figure, les côtes ou le crâne.

Est-ce une réglementation que nous désirons ? Il faudrait donc préciser ce que nous voulons exactement.

J’ai vu beaucoup de combats de boxe, non parce qu’ils m’intéressaient, mais parce que je vis dans une ambiance, où j’ai pu assister à beaucoup de matches de boxe et où, par suite, beaucoup de boxeurs sont venus me consulter. J’ai toujours fait la différence entre un accident récent et un accident ancien.

Un œil poché, un nez écorché, ces accidents, le plus souvent, n’offrent aucune gravité, et le boxeur s’en remet parfois au cours de la même soirée. Un coup de poing à la figure est parfois suivi d’une commotion cérébrale avec knocked-out, mais souvent après 10 minutes on ne s’aperçoit plus de rien, et le boxeur lui-même revient dans la salle pour voir la suite combats.

Les accidents anciens sont beaucoup plus graves, et sont, dans la grande majorité des cas, provoqués par des coups directs sur la tête. M. Titeca nous a démontré dernièrement qu’il se forme dans le cerveau des altérations graves et non négligeables.

J’ai moi-même observé également chez des anciens boxeurs une déficience cérébrale, une diminution de leur état mental. Quand j’ai interrogé les entraîneurs à ce sujet, ils m’ont répondu : « Oui, auparavant c’était un bon technicien et un garçon intelligent, mais maintenant il ne vaut plus rien du tout à cet égard ». J’en ai compris la raison depuis que M. Titeca nous l’a expliquée. Ce sont là des arguments que l’Académie devrait présenter au Gouvernement et aux autorités compétentes.

J’insiste donc pour que la motion soit élargie, pour que nous proposions une réglementation sévère. Vous obtiendrez difficilement, en ce moment-ci, la défense absolue du sport de la boxe. Nous devrons donc nous contenter d’une réglementation. Je voudrais voir cette question plus profondément étudiée, et le vœu basé sur des arguments scientifiques et sérieux.

M. J. Bordet. – J’appuie fermement cette proposition tendant à demander au Gouvernement une sévère intervention concernant la boxe.

Mais il faut surtout que les Pouvoirs Publics ne se fassent pas les complices des organisateurs de ces combats de boxe en leur facilitant la tâche et en les encourageant. On ne doit pas oublier que les combats de boxe sont devenus des spectacles où le public est admis moyennant un droit d’entrée.

M. le Président. – M. Titeca m’a signalé que le vote de ce vœu présente une certaine urgence.

Après avoir entendu les orateurs qui sont intervenus dans le débat, il est incontestable que nous sommes tous d’accord sur les diverses opinions émises.

Sans apporter de profondes modifications au texte qui nous est soumis, nous pourrions insérer l’ajoute proposée par M. Fredericq, et relative au spectacle dégradant des combats publics de boxe.

Enfin, tenant compte des suggestions très intéressantes de MM. Bordet et De Stella, nous pourrions faire savoir à M. le Ministre – comme dans le vœu précédemment voté -  que des Collègues de l’Académie, MM. Titeca et De Stella par exemple, sont particulièrement compétents en la matière et qu’on devrait les consulter éventuellement.

Par ailleurs, nous pourrions envoyer à M. le Ministre le compte rendu de notre discussion d’aujourd’hui.

Le vœu se terminerait donc comme suit :

« Attire l’attention des Pouvoirs Publics sur la nécessité de réglementer sévèrement la pratique de la boxe. »

M. J. Bordet. – Dire qu’on doit réglementer c’est déjà tolérer la boxe, et admettre que c’est un sport.

M. le Président. – Préférez-vous : « légiférer sévèrement contre (ou sur) la pratique de la boxe » ?

M. J. Bordet. – Je voudrais surtout qu’il y ait une concordance suffisante du vœu de l’Académie et de celui du Conseil Supérieur d’Hygiène.

M. le Président. – Pensez-vous que le Conseil Supérieur irait au-delà de « légiférer sévèrement sur la pratique de la boxe » ?

M. J. Bordet. – Je lui proposerai le vœu de l’Académie et suis convaincu que je serai suivi ; mais le Conseil Supérieur d’Hygiène demandera sans doute aussi que l’I.N.R. ne diffuse plus de relations sur les combats de boxe.

M. H. Fredericq. – Je voudrais faire observer à M. Bordet qui semble ne pas aimer les mots « réglementer sévèrement la pratique de la boxe » et qui propose que le Gouvernement ne prête jamais de locaux pour l’organisation de ces spectacles…

M. J. Bordet. – J’ai dit « les Pouvoirs Publics » et non « le Gouvernement ».

M. H. Fredericq. - …que refuser des locaux c’est déjà réglementer, et ne signifie pas interdire.

Ou bien vous réglementez, ou vous ne faites rien du tout.

M. M. De Laet. – Je voudrais tâche d’apporter un peu de clarté dans le débat.

M. Fredericq me paraît avoir raison : si on légifère, de deux choses l’une, ou bien on interdit, ou bien on réglemente.

Lorsque nous voulons attirer l’attention sur le danger des conséquences des traumatismes crâniens répétés et des séquelles tardives conduisant à un état de déchéance psychique, nous ne cherchons pas à faire exclusivement le bonheur du boxeur. Notre but essentiel est de protéger la santé publique en combattant un danger social. C’est pourquoi je pense que l’expression « réglementer sévèrement » est à tous égards justifiée. Adopter le vœu qui nous est proposé ne constitue nullement une approbation des combats de boxe, mais un effort pour réduire les effets nocifs d’une pratique que nous sommes incapables d’empêcher.

Je propose donc d’admettre le vœu dans le texte modifié par la proposition de M. Fredericq et la mienne.

Pour terminer, je me permets de faire observer qu’il serait inutile de demander aux Pouvoirs Publics de ne pas prêter de locaux aux organisateurs de combats de boxe. L’Etat, en tout cas, ne prête jamais les siens pour l’organisation de ces combats, pas plus qu’il ne les subventionne.

M. le Président. – Comme l’a très bien dit M. De Laet, l’expression « réglementer sévèrement » ne préjuge pas du tout que nous approuvons la boxe.

Etes-vous d’avis, Messieurs, de suivre mes suggestions, c’est-à-dire voter le vœu proposé par M. Titeca après en avoir modifié le texte suivant les propositions faites par MM. Fredericq et De Laet ? En outre, envoyer à M. le Ministre notre prochain Bulletin donnant les détails de notre discussion d’aujourd’hui, tout en lui signalant le nom de nos Collègues particulièrement compétents en la matière ? (Assentiment)

Je mets donc aux voix le texte du vœu complété et modifié par les propositions faites par MM. Fredericq et De Laet.

-  Le vœu est adopté à l’unanimité des Membres présents.

Texte du vœu voté à l’unanimité par l’Académie concernant la nécessité de réglementer la pratique de la boxe.

            L’Académie royale de Médecine de Belgique,

            Après avoir examiné les conséquences des traumatismes crâniens répétés auxquels sont exposés les boxeurs, insiste sur la gravité des séquelles tardives pouvant conduire à un état de déchéance intellectuelle irréversible ;

            Considérant en outre que les combats publics de boxe constituent souvent un spectacle dégradant, susceptible d’exercer une influence néfaste sur la formation morale de la jeunesse ;

            Ayant d’autre part été informée du dépôt d’une proposition de loi,

            Attire l’attention des Pouvoirs Publics sur la nécessité de réglementer sévèrement la pratique de la boxe ;

            Décide de communiquer le présent ordre du jour à M. le Ministre de la Santé publique et de la Famille, qui a dans ses attributions l’Education physique et les Sports.

Séance du 27 février 1954.