Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Raymond Vanbreuseghem, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 26 mars 1994)

Éloge académique du Professeur Raymond VANBREUSEGHEM, par Francis DE MEUTER, membre titulaire.  

Dans un article récent sur les mycoses superficielles, le docteur P. De Merlier et le professeur P. Dockx, du service de Dermatologie de l’Hôpital universitaire d’Anvers, écrivaient : « C’est grâce u zèle de certains pionniers de la Mycologie médicale, tels que le professeur R. Vanbreuseghem en Belgique, qui ont étudié les agents des mycoses, publié leurs observations et organisé des cours pour les transmettre, que les médecins et les scientifiques ont commencé à s’intéresser à cette branche de la microbiologie ».

Raymond Vanbreuseghem, né à Monceau-sur-Sambre le 21 décembre 1909, est décédé à Bruxelles le 27 novembre 1993.  Il allait avoir 84 ans.

Diplômé médecin par l’Université de Liège en 1934, il est déjà l’auteur de quatre publications dans les comptes rendus de la société de Biologie.  Il s’agissait d’études sur la coagulase du staphylocoque, effectuées dans le laboratoire du professeur André Gratia.  En 1935, il part pour le Congo où il est affecté au centre antilépreux de la Croix-Rouge, dans le district de l’Uelé.  Pendant les douze années qui vont suivre, il s’attachera surtout au diagnostic et au traitement de la lèpre.  Il s’intéresse également aux mycoses variées et fréquentes dans la région, et trouve sa voie définitive lorsque, retour d’Afrique en 1947, il effectue un séjour à l’Institut de Parasitologie de la faculté de Médecine de Paris, auprès d’un des grands maîtres de la Mycologie : Maurice Langeron.  L’institut de la recherche scientifique en Afrique centrale (I.R.S.A.C.) va confier à Vanbreuseghem la mission d’effectuer des recherches dans le domaine de la Mycologie médicale tropicale et le subsidier comme chargé de recherches pendant plusieurs années.  Grâce à cette intervention généreuse et grâce à l’aide quotidienne de l’Institut de Médecine tropicale d’Anvers, qui permit l’installation d’un laboratoire de Mycologie dans ses locaux, la Mycologie médicale put prendre un essor considérable.  Vanbreuseghem décrit plusieurs nouveaux dermatophytes tropicaux tels que microsporum langeroni (1950), m. rivalieri (1951) et trichophton kuryangei (1961).  Il met en évidence la phase saprophytaire de certains dermatophytes.  Sa nouvelle « Technique biologique pour l’isolement des dermatophytes du sol », parue en 1952, sera le point de départ de plusieurs centaines de publications d’autres mycologues dans le monde.  Elle fut également très utile pour l’obtention des formes sexuées de certains dermatophytes, par exemple arthroderma vanbreuseghemii, nouvelle forme sexuée de trichophyton mentagrophytes, décrite par un collaborateur du maître, Mitsuo Takashio.  Ce dermatophyte, qui faisait partie de la subdivision des deuteromycotina (fungi imperfecti), est depuis lors reclassifié dans celle des ascomycotina.   

A la demande de la veuve de Langeron, Vanbreuseghem participe à la rédaction de la seconde édition du « Précis de Mycologie » de Langeron, qui devient le « Précis de Mycologie » de Langeron et Vanbreuseghem, publié à Paris chez Masson en 1952.  Plus tard, Vanbreuseghem rédigera d’autres guides et traités de Mycologie et de Parasitologie tropicales publiés à Paris et à Londres.

L’histoplasmose classique – ou américaine – en fait cosmopolite, causée par histoplasma capsulatum, est connue depuis le début du siècle.  En 1952, Vanbreuseghem décrit l’agent d’une deuxième histoplasmose humaine en Afrique, auquel il donne le nom d’histoplasma duoisii, en l’honneur du professeur Albert Dubois, qui en avait publié les aspects cliniques. L’histoplasmose africaine, due à h. duboisii, se distingue de l’infection classique par une fréquence plus grande des lésions cutanées et osseuses, des manifestations pulmonaires plus rares, une forte production de cellules géantes, et la présence in vivo de formes levures plus larges, présentant une grosse paroi.

En 1972, Kwon-Chung, au N.I.H. à Bethesda, découvre le stade sexuel d’histoplasma capsulatum qui reçoit le nouveau nom d’emmonsiella capsulata, dans la subdivision des ascomycotina.  Le nom plus familier d’histoplasma capsulatum reste cependant utilisé.  Kwon-Chung parvient également à coupler histoplasma capsulatum avec histoplasma duboisii, dont la forme sexuée est identique à emmonsiella capsulata.  Cet auteur et d’autres mycologues américains sont d’avis que les deux agents se différencient uniquement par des caractères cliniques et que histoplasma Duboisii, qui a toujours été décrite comme une espèce particulière par Vanbreuseghem et son école, devrait être considérée comme une variété stable d’histoplasma capsulatum et porter le nom de h. capsulatum var. duboisii.

En 1987, une ancienne élève de Vanbreuseghem Mme le professeur Coremans-Pelseneer, au laboratoire de Parasitologie de la faculté de Médecine de l’ULB a démontré que h. duboisii peut donner une infection disséminée chez un patient atteint de sida, qui était déjà connu pour l’histoplasmose américaine.

L’école de Vanbreuseghem a beaucoup étudié une autre mycose profonde, la cryptococcose.  En 1970, Vanbreuseghem et Takashio ont décrit une variété gattii de cryptococcus neoformans, caractérisée par des formes allongées associées à des formes rondes classiques, in vivo exclusivement.  En 1979, Vanbreuseghem a pu confirmer le diagnostic histologique de cryptococcose chez un patient zaïrois, également atteint d’une toxoplasmose cérébrale et d’un Kaposi.  Cette observation de Rutsaert, à laquelle avaient également collaboré notre collègue, Mme le professeur Flament, et moi-même, était un des tout premiers cas rétrospectifs de sida en Afrique.  Ce fut un des derniers apports scientifiques de Vanbreuseghem dont la liste des publications, arrêtée en août 1982, comporte 352 titres.

La carrière académique de Vanbreuseghem débute en 1950, date à laquelle il obtient le grade d’agrégé de l’enseignement supérieur en sciences parasitologiques à l’ULB.  Quatre ans plus tard, il est nommé chargé de cours et désigné pour succéder au professeur Marcel Wanson comme chef du laboratoire de Parasitologie tropicale et médicale an sein de l’Institut de Bactériologie de la faculté de Médecine de l’ULB.  Dès 1959, le professeur Paul Brien, de la faculté des Sciences, obtint que fut confiée à Vanbreuseghem la mission de créer un laboratoire et un cours de Parasitologie animale en cette même faculté.

En 1961, parallèlement, il crée un enseignement spécial en Mycologie médicale et vétérinaire à l’Institut de Médecine tropicale d’Anvers (IMT) où il donnait déjà des conférences : c’est là que je rencontrai pour la première fois celui dont j’ai aujourd’hui l’honneur – et la tristesse – d’évoquer la mémoire.  Le cours spécial de Mycologie allait constituer en fait le premier exemple d’enseignement post-universitaire de Biologie clinique dans notre pays.  Vanbreuseghem a accueilli dans ses laboratoires de l’ULB et de l’IMT de nombreux chercheurs et stagiaires belges et étrangers.  Il fut le promoteur de plusieurs thèses de doctorat en sciences.  Il voulut bien m’accorder aide et conseils pour ma propre thèse d’agrégation.

L’étendue de ses connaissances en Mycologie médicale et la clarté de son expression l’amènent à être sollicité pour donner en Belgique et dans le monde entier des conférences très appréciées.  De nombreux organismes ont fait appel à sa collaboration et à ses avis autorisés ; il était membre-technicien de la commission administrative de l’Institut Pasteur du Brabant où je le rencontrais régulièrement.

De nombreuses distinctions académiques et honorifiques furent le complément mérité de cette longue carrière.  Vanbreuseghem avait été élu correspondant de notre Académie en 1959, il fut promu au titulariat en 1969 et occupa la présidence en 1987.  Il fut également membre titulaire, puis honoraire de l’Académie royale des Sciences d’Outre-Mer (ARSOM) où il asura la suppléance de M. F. Evens, Secrétaire perpétuel, du 23 janvier 1980 jusqu’au 9 mai 1981.

En tant qu’homme, Vanbreuseghem était un peu sévère d’allure et très direct dans ses paroles, mais ceux qui l’ont approché de plus près et bénéficié de ses conseils et de son appui, n’oublieront pas en lui l’homme de cœur.  Madame Peré-Claes, Secrétaire des séances de cette Académie, a bien typé la physionomie du maître : « Dans ses yeux il y a toujours comme un clin d’œil qui nous rappelle la relativité de toutes choses, et quand il vous dit des mots tranchants, il y a ce clin d’œil qui adoucit ses paroles ».

Vanbreuseghem aimait les arts et les lettres, il était grand admirateur de Paul Valéry.  Son compositeur préféré était Stravinsky.  Il a peint quelques tableaux dans sa maison de campagne à Ossogne, dans le Condroz.  Devenu professeur émérite, il continua à assister régulièrement aux réunions scientifiques et académiques.  Il supporta avec un courage indomptable l’inactivité partielle à laquelle un grave accident de santé l’obligeait depuis quelques années.

Il me plaît de rendre ici un hommage ému à la mémoire de Mme Lily Vanbreuseghem, décédée quelques mois avant son époux.  Elle fut constamment la plus compréhensive des compagnes.

Je prie la famille du professeur Vanbreuseghem d’accepter mes condoléances pleines de respectueuse émotion.  Raymond Vanbreuseghem laissera le souvenir d’un maître généreux et passionné par son métier.