Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr André E. Lambert

(Séance du 29 janvier 1994)

Éloge académique du Professeur André E. LAMBERT, correspondant,

par Charles van YPERSELE de STRIHOU, correspondant.

Sir William Osler aimait citer Platon qui dans le « Timée » affirmait « ce qui se déroule selon la nature est agréable tandis que ce qui lui est contraire est douloureux.  Ainsi la mort due à la maladie ou causée par des blessures est douloureuse et violente, tandis que celle qu’amène le grand âge et qui remplit les promesses de la nature est aisée ».

La mort brutale d’André Lambert le 6 avril dernier, alors qu’il venait d’avoir 56 ans, est douloureuse pour tous ceux qu’il laisse derrière lui, tant sa vie restait grosse de projets et de réalisations.  Ce matin encore nous restons un peu étourdis tant il reste présent dans nos esprits et en particulier dans cette Académie.  Elle l’avait élu correspondant en novembre 1987 et avait bénéficié de son concours actif comme représentant des correspondants au Bureau d’administration et, enfin, comme membre de la commission « nutrition et environnement » et de celle sur l’enseignement et la formation médicale.

Evoquer toute une existence est une gageure.  Qui peut pénétrer ce noyau incandescent qui, au cœur de chacun de nous, nourrit la diversité de notre présence au monde ?  Pourquoi retracer le cheminement d’une vie brusquement interrompue ?  Peut-être parce que, à travers chaque destinée, dans ses zones d’ombre comme dans ses plages de lumière, nous pouvons goûter le foisonnement incessant de la vie à laquelle il nous est donné de participer.  Evoquer la vie d’André Lambert c’est un peu contempler et méditer le sens de la nôtre.  « Tout comme l’avenir, écrivait Proust, ce n’est pas tout à la fois, mais grain par grain qu’on goûte le passé ».

Allons-y donc, grain par grain.

André Lambert naît à Ciney le 3 février 1937 dans une famille modeste dont il sera l’unique enfant.  Très tôt, il est fortement marqué par ses parents auxquels il restera profondément attaché sa vie durant.  Son père, représentant en machines pour travailler le bois, est une personnalité accusée, épargnée par le doute, marquée par le sens du devoir, des obligations.  Sa mère concentre affection et attentes sur ce seul fils.

Au cours de ses études secondaires, André Lambert prend brusquement conscience de la compétition scolaire, de l’effort qui permet à ceux qui sont doués de se hisser au premier rang.  Ce goût tout neuf de l’excellence, amplifié par l’attente familiale qui pèse sur lui, lui fera faire des études brillantes ainsi bien au Collège de Dinant qu’à l’Université de Louvain.  Il y termine ses études de Médecine en 1963 avec la plus grande distinction.

A cette époque, deux événements ont complété sa vie.  Le premier est la rencontre de celle qui devient en 1963 son épouse.  Leur foyer restera son lieu privilégié de ressourcement, dans une vie devenue très exigeante et absorbante.  Le second est la fréquentation, comme étudiant, du laboratoire de recherche du professeur J.P. Hoet, titulaire de la chaire de Clinique médicale.

A cette époque, le Professeur Hoet a 62 ans.  Il a gardé la jeunesse d’esprit et l’enthousiasme qui stimulent les jeunes, fascinés par le développement scientifique prodigieux du début des années 60.  Berson et Yalow viennent de découvrir le moyen de doser directement les hormones par des techniques radioimmunologiques.  Le Prof. Hoet saisit aussitôt que l’avenir est de ce côté ; il réoriente les activités de son laboratoire, constitue un groupe de chimistes et de médecins dont son fils, notre actuel président.

André Lambert est séduit.  Son enthousiasme et la qualité de ses études – la plus grande distinction était, à cette époque, octroyée avec plus de parcimonie qu’aujourd’hui – feront de lui un mandataire du FNRS.  Il s’applique d’emblée à mettre au point le dosage de l’insuline.  En 1965 et 1966, il signe ses quatre premiers articles dans « Diabetologia » : ils portent sur les déterminants de l’insulinémie, le rythme circadien et l’ingestion de sucre ; ils explorent les effets de la grossesse et de l’obésité.  Ces travaux lui valent d’être proclamé, en 1965, premier lauréat du concours des bourses de voyage du Gouvernement.

En octobre 1965, André Lambert quitte Louvain pour Genève.  Après une année passée dans le service du Professeur Martin à l’Hôpital cantonal, il rejoint le laboratoire de Biochimie d’Albert Renold.  Celui-ci, auréolé du prestige de son professorat à Harvard, anime depuis quelques années un groupe de recherche exceptionnel, creuset où une génération de futurs « académiques » trouve formation, inspiration, élan.  S’y renouvelle la morphologie grâce, entre autres, à la microscopie électronique à balayage, s’y développement les cultures cellulaires qui permettent l’étude in vitro de la production et du métabolisme cellulaire des hormones, s’y pratiquent, aussi bien l’expérimentation animale que la biochimie des organites subcellulaires.

André Lambert y vivra cinq années intenses de 1966 à 1971.  Le travail abattu est considérable.  Il s’exprime en plus de 25 publications et conduit André Lambert à déposer en 1970 une thèse pour l’agrégation de l’enseignement supérieur : « Biochemical and morphological studies of cultured fetal rat pancreas.  An in vitro model for the study of the regulation of insulin release ».        

En 1971, il revient dans le laboratoire du Professeur J.J. Hoet qui a pris la relève de son père.  Un jeune médecin, J.C. Henquin, s’associe d’emblée à ses travaux.  En même temps, André Lambert retrouve un département de Médecine qui s’est profondément restructuré sous la direction du Professeur Lavenne. D’emblée, il est séduit par la vivacité d’esprit de ce dernier, par la sûreté de son jugement et par sa largeur de vues.  Se noue ainsi une relation étroite d’estime mutuelle sui survivra à tous les aléas de la vie hospitalo-universitaire.  Témoin de cette affection, la photo de Franz Lavenne qui accompagne celle d’Albert Renold sur son bureau.  Lavenne l’engage à compléter sa recherche expérimentale par une activité clinique et le nomme consultant dans le service d’Endocrinologie de Michel De Visscher.  André Lambert découvre ainsi sa vocation de clinicien, vocation à laquelle il va faire une part croissante.  Nous y reviendrons.

En 1972, il est nommé chargé de cours, en 1973 chef de clinique adjoint, en 1979 professeur, en 1980 chef du service d’Endocrinologie et, en 1983 professeur ordinaire.

Dans un premier temps, son activité scientifique s’inscrit dans la ligne de sa recherche genevoise : elle cerne les mécanismes subcellulaires, et en particulier membranaires, qui déterminent la sécrétion d’insuline par les cellules bêta.  La préparation est une incubation à flot continu d’îlots isolés de pancréas de rat.  Jean-Claude Henquin y prend une part croissante qui le mènera en 1980 à l’agrégation de l’enseignement supérieur, la première dont André Lambert sera le promoteur.  Entre 1974 et 1979, André Lambert signe avec J.C. Henquin plus de dix publications originales.  Il les résume, en partie, en 1976, dans une revue extensive consacrée à la régualtion de la sécrétion d’insuline et publiée dans « Review of Physiology, Biochemistry and experimental Pharmacology ».  Son implication personnelle dans la recherche expérimentale s’atténue toutefois.  Il est captivé par des développements plus cliniques.  J.C. Henquin prend la relève au sein de l’unité qui est devenue indépendante.  André Lambert s’efface.  Il ne signera plus aucun des travaux poursuivis par J.C. Henquin : il estime que l’intérêt qu’il porte encore à ces recherches ne justifie plus son nom parmi les auteurs, un trait de caractère remarquable dans notre monde scientifique où la prolifération des coauteurs nuit parfois à la crédibilité des chercheurs actifs.  En 1978, l’évolution de sa cardiopathie, comme depuis de longues années, rend inévitable un remplacement valvulaire aortique.  L’intervention, longuement repoussée, ne paillera que partiellement les séquelles de la maladie initiale.  Celles-ci le marquent à jamais.

Est-ce une conséquence de cette opération, est-ce au contraire le reflet d’un intérêt croissant pour la clinique, le fait est que son énergie impressionnante s’oriente davantage vers la recherche appliquée, l’utilisation clinique du pancréas artificiel.  Entre 1977 et 1980, il est associé à une demi-douzaine de publications sur ce sujet.  Dans cette recherche apparaît pour la première fois le nom d’un de ses jeunes collaborateurs.  Martin Buysschaert, dont il guidera les travaux jusqu’à l’agrégation de l’enseignement supérieur en 1988.  Le sujet de cette thèse « Progrès vers un contrôle glycémique strict : attentes, succès, limites » marque bien l’évolution des préoccupations d’André Lambert depuis la thèse qu’en 1980 J.C. Henquin a consacré à « La régulation de la sécrétion d’insuline par les changements de perméabilité au potassium des cellules β ».

A-t-il a renoncé à la recherche ?  Certainement oui à titre personnel.  Certainement non comme responsable d’une unité de recherche.  Il se préoccupe d’élargir la base sur laquelle il pourra semer d’autres carrières universitaires.  Conscient de ses limites, il se met en quête de collaborateurs capables de développer l’infrastructure nécessaire à la recherche d’un service d’Endocrinologie universitaire.  En 1978, il rencontre J.M. Ketelslegers qui, revenu du NIH en 1976, travaille à Liège dans le service du Professeur Nizet.  Les perspectives de travail qui lui sont tracées par André Lambert et l’autonomie qui lui est promise, le séduisent : il accepte.  L’avenir démontrera combien ce choix avait été judicieux.

André Lambert reste convaincu de la nécessité d’une recherche fondamentale de qualité.  S’il ne peut plus l’assumer, en partie pour des raisons de santé, il continuera à la promouvoir en attirant vers elle les étudiants les plus brillants : il y réussit, habité qu’il est par l’enthousiasme et la certitude que c’est la voie royale vers une carrière académique.  J.M. Ketelslegers de même que J.C. Henquin accueillent de nombreux aspirants, puis des chargés de recherche du FNRS, et encadrent des thèses d’agrégation dont André Lambert sera parfois le copromoteur : la relève est assurée.

L’évolution d’André Lambert se traduit par une présence moindre dans les réunions nationales et internationales.  Dès la fin des années 70, il renonce aux congrès, en partie parce que la maladie réduit ses ressources physiques et en partie parce qu’il estime n’avoir plus grand-chose à dire.  En revanche, il se réjouit du prestige international croissant de ses associés.

En rentrant de Genève, il a accepté des responsabilités cliniques.  Son intérêt principal est et restera le patient diabétique.  Il s’attache non seulement aux problèmes médicaux, mais aussi au vécu parfois difficile des malades.  Avec les années, il développe une capacité d’attention qui touche le patient et lui permet de faire passer son exigence de rigueur thérapeutique.  A l’abri de doute, il sait clairement ce que le patient doit faire et il entend être suivi.  Le malade qui accepte et adopte ses conseils, peut compter sur un attachement sans faille et une fidélité à toute épreuve.  Si, au contraire, il est réticent, voire négligeant, André Lambert s’impatiente, devient sévère, secoue parfois vivement l’indifférence.  Le contrat thérapeutique peut alors se rompre.  Cette intransigeance lui vaudra la reconnaissance et l’attachement d’une multitude de patients, la critique voire la réticence de quelques-uns.

André Lambert affirmera que ce qui compte dans la vie, ce sont les certitudes qui la fondent.  Sa pratique médicale l’illustre bien.  Ces certitudes, il les impose fermement dans le traitement des malades et il les développe dans son enseignement.  Associé au cours de clinique médicale, puis à celui d’Endocrinologie, il s’impose très rapidement comme un enseignant de premier ordre.  Clair dans l’énoncé de problèmes complexes, insistant sur des schémas diagnostiques ou thérapeutiques simples, il professe un cours très vivant, voire pittoresque, émaillé d’anecdotes.  L’enseignement le fascine.  Il en aime l’aspect un peu théâtral, ne rechigne pas devant un peu de démagogie : il se donne tout entier, quittant l’auditoire exténué et souvent ravi.  Dans l’évaluation des cours faite par les étudiants, André Lambert est celui qui est le plus apprécié et de loin, parmi tous ses collègues.  Il consacre un temps considérable à la préparation de syllabus qu’il révise constamment.  Ce talent d’enseignant, largement sollicité dans les cours post-universitaires, marquera une génération de médecins.

André Lambert reste aussi attentif au vaste secteur de la diététique et de la nutrition.  Il prend en main le service diététique des cliniques St-Luc, crée une « licence en nutrition humaine » et suscite, avec son homonyme de la faculté des Sciences agronomiques, un programme sur l’agro-alimentaire.  Dans ce domaine aussi, il suscite des vocations, envoie des jeunes se former aux Etats-Unis et leur offre, à leur retour des moyens de travail.

Voilà de quoi remplir la vie d’un homme ?  Eh non ! Après son expérience de recherche et son retour en clinique, André Lambert se laisse tenter par la vie de la faculté.  En 1974, le nouveau doyen, Michel Meulders, lui propose la fonction de secrétaire académique.  André Lambert est rentré depuis trois ans en Belgique, le travail du laboratoire est déjà largement assumé par J.C. Henquin.  Il réfléchit, puis accepte.  A. Renold l’apprend avec étonnement car, quelques années plus tôt, André Lambert lui avait reproché d’avoir accepté à Genève d’importantes responsabilités universitaires au détriment de son activité scientifique.  S’il accepte, n’est-ce pas un peu arce qu’il a l’impression d’avoir déjà donné out ce qu’il pouvait à la recherche et que sa quête, parfois anxieuse, d’excellence, le pousse à chercher un autre terrain d’action ?  Quoiqu’il en soit, il apportera, dans ces fonctions, son énorme capacité de travail, sa personnalité un peu abrupte.  A la fin de son mandat, en 1979, il mesure le travail accompli et perçoit aussi bien l’estime que lui a valu son dynamisme que les réticences suscites par son tempérament à l’emporte-pièce.  Il s’est familiarisé avec les problèmes de la faculté de Médecine.  Il en a découvert la complexité, a mesuré sa capacité personnelle de les résoudre et s’est fait une opinion sur les directions à poursuivre.  En bref, il a pris goût à la politique universitaire.

Ses conceptions, il les développe dans un article publié en 1984 dans Louvain médical, intitulé « Plaidoyer pour l’élitisme ». Il nous y livre non seulement ses souhaits pour la faculté de Médecine mais aussi plusieurs traits de sa personnalité.  « L’élitisme » commence-t-il, « est habituellement considéré dans nos pays comme un concept désuet et potentiellement nuisible pour la société.  Une conception étriquée de la démocratie a rendu suspecte toute réussite et a progressivement conduit vers un nivellement de toutes les valeurs, y compris des qualifications intellectuelles … Cette attitude décourage inévitablement l’esprit de compétition, de travail ainsi que la volonté de réaliser des objectifs difficiles… ».  Cette référence à l’élitisme, à l’esprit de compétition, à la valeur du travail et de la volonté, exprime bien la personnalité d’André Lambert, monolithique, volontariste, éprise de qualité forgée au creuset de la compétition et du travail acharné, sceptique sur le processus démocratique qui est avant tout recherche de consensus.  Il poursuit « Il est donc vital que notre faculté continue à développer une recherche de qualité non seulement dans les disciplines fondamentales, mais aussi dans les différents secteurs cliniques, afin qu’elle exerce et enseigne une médecine de pointe ».  Nous avons vu tout à l’heure comment André Lambert s’y était employé dans le cadre de son « unité de Diabétologie et de Nutrition ».

Il ne devra pas attendre longtemps pour appliquer ces principes.  En 1984, la réforme des études élargit les prérogatives de la commission d’enseignement facultaire qui devient l’Ecole de Médecine.  André Lambert est élu président : la confiance de ses pairs le confirmera dans ce mandat jusqu’à sa disparition.  Son dynamisme ne semble pas affecté par la maladie qui le mine.  Bras droit du doyen, il rationalise le portefeuille de cours de la faculté, taillant et émondant des enseignements  devenus parfois désuets.  S’appuyant sur la délégation étudiante, il ouvre le débat sur la qualité des cours, encourage un enseignement plus synthétique, pèse de tout son poids sur l’évaluation de fin d’année, pourchassant les connaissances ponctuelles de détails et favorisant une perception plus globale des connaissances.  Les étudiants ne s’y tromperont pas, qui lui rendront publiquement hommage au cours du discours qui clôture la proclamation annuelle des nouveaux docteurs en Médecine.  Les procédures qu’il impose à la faculté de Médecine deviennent un modèle auquel le reste de l’université se conformera.  Ici encore, André Lambert démontre sa connaissance approfondie des dossiers, fait avancer le processus de décision parfois un peu lent de l’université. Suscite admirateurs et parfois détracteurs.                      

Cette vie devient cependant de plus en plus difficile à assumer.  Epuisé le soir, il ne retrouve l’énergie de reprendre le lendemain que dans sa certitude brute, massive, totale que la vie est faite pour le devoir, pour l’agir.  Cet homme d’action n’est pas homme de médiation.  Confronté à ses limites physiques, il décide donc de prendre sa retraite à  60 ans, ce sera en 1997.

Rêve-t-il  à ce qu’il fera une fois retraité ?  L‘échéance est suffisamment lointaine pour que ses réflexions ne soient pas encore très concrètes.  Il lit des biographies, s’attachant à certains personnages comme le Général de Gaulle don il admire la hauteur de vue, le refus du compromis, l’altière certitude qui mène les foules.  Il aime aussi Simenon et sa capacité de s’immerger dans une atmosphère, pour y retrouver la complexité des ressorts de l’âme humaine.  Pourquoi n’écrirait-il pas, lui aussi, un roman fondé sur le vécu des patients auxquels il s’est attaché ?  Il aimait peindre quand il était à Genève.  Pourquoi  ne pas repeindre ses pinceaux ?  Il pourra toujours savourer la musique grégorienne et son poète préféré Jacques Brel.  Il bricolera, renouant avec l’aéromodélisme qui a occupé parfois son adolescence.  Il se reposera, cela est sûr, au soleil, mais loin du bruit et des foules.  Il s’intéresse à ses petits-enfants pour lesquels il se découvre une sensibilité que sa  vie engagée lui avait fait ignorer : un domaine qu’il cultivera à l’aise.  Projets qui ne  se matérialiseront jamais.   

Qui était en vérité André Lambert ?  Quelle est la personnalité réelle, profonde, qui a donné  d’elle autant de reflets différents voire divergents ?  Comment répondre à une telle question en évitant le piège de la réduction, de la simplification ?

Pour l’aborder, prenons le chemin d’une intimité dont il est jaloux.  Quand il se marie en 1963, André Lambert sait que c’est pour  toujours : ses convictions ne laisseront jamais place au doute.  Il a hérité de ses parents la certitude que la vie s’enracine dans le terreau familial. Enfant unique, il souhaite une famille nombreuse : son épouse et ses quatre enfants seront, sa vie durant, son port d’attache, sa raison d’être profonde.  Lorsqu’un jour la santé d’un membre de sa famille est menacée, la profondeur de son désarroi lui fait mesurer combien il dépend de son foyer.  Il y partage ses convictions, ses certitudes, non pas tellement dans le discours ou le dialogue, mais surtout par sa façon d’être.  Il se sait emporter et parfois manichéen : il demande alors à son épouse d’être l’intermédiaire des temps difficiles. Sa vie, rigoureusement organisée, implique un rituel quotidien qui offre des repères et rassure.  Souvent il livrera à ses enfants ces deux mots clés : « avoir quelques valeurs de base » et « oser ».

Cet enracinement dans le vécu familial est pour lui le corollaire d’une foi profonde, monolithique, reçue de son enfance, une foi qu’il n’impose à personne.  Pour lui, elle fonde d’abord une morale, lui fait distinguer sans aucun doute le bien du mal.  Dans ce dilemme de l’homme contemporain, vérité et liberté, il est franchement du côté de la vérité.  Le rôle que peut jouer la liberté dans la définition de la vérité lui est totalement étranger.  Toute sa vie l’exprime.  Sa foi n’est pas tellement source d’interrogations que fondement de certitudes.  « Bienheureux l’homme qui a construit sa maison sur le roc… ».

Foi, famille : deux ancres qui fixent son navire.  Le vent pourra souffler, l’ouragan se déchaîner, rien ne le déstabilisera.  Ce qui ne protégera pas André Lambert de l’anxiété : sa vie durant, il se mesurera aux attentes qu’il a héritées de ses parents et qu’il garde vis-à-vis de lui-même.  Les valeurs qu’il propose aux autres : élitisme, volonté, devoir, il est le premier à les assumer et à souffrir de l’inévitable imperfection du résultat.  Il goûte peu la saveur de ses réussites et de l’estime de ses collègues, tenaillé qu’il est par un ailleurs, par un autrement : certitude sur les valeurs fondatrices, inquiétude sur la façon dont il les incarne.  André Lambert est une personnalité déchirée, qui comme le coureur de fond, ne trouve son équilibre que dans le déséquilibre de l’effort.  N’est-ce pas là que se fondent beaucoup de ses impatiences ?  N’est-ce pas aussi, d’une certaine façon, l’expérience de chacun de nous ?

Mais quelle richesse que cette tension !  C’est elle qui lui permet d’écouter le malade et de lui offrir le meilleur de lui-même.  C’est elle qui le pousse à éveiller les jeunes à leur potentiel créatif.  C’est elle qui lui fait sans cesse remettre sur le métier l’enseignement, tout autant le sien que celui de ses collègues.  C’est elle qui lui permet d’entraîner, de galvaniser ses collaborateurs, médecins, infirmières, secrétaires, laborantines.  C’est elle enfin qui lui fait surmonter les obstacles, en un mot « oser ».

C’est quand le chêne est foudroyé que la taille de sa couronne devient évidente.  Le vide laissé par André Lambert est énorme, que ce soit dans sa famille, que ce soit dans son service ou à la faculté.  Mais déjà, dans la clairière ainsi dégagée, apparaissent les pousses, témoins des fruits tombés en terre.  Ces pousses sont nombreuses et diverses : ce sont ses quatre enfants désarçonnés qui entourent leur mère et rendent déjà grâce de son héritage, des certitudes et des audaces qu’il leur lègue ; ce sont ses jeunes collègues Henquin, Ketelslegers, Buysschaert et tant d’autres qu’il a formés et stimulés, dont il a accueilli l’autonomie ; c’est aussi une faculté qu’il a rajeunie ; des milliers d’étudiants et de jeunes médecins qu’il a marqués de sa personnalité ; ce sont, enfin, les malades qu’il a accueillis, écoutés, aidés.

Oui, Platon a raison « La mort due à la maladie ou causée par des blessures est douloureuse et violente ».  Cette mort brutale nous laisse dans la peine mais, survenue trop tôt, nous donne à réfléchir sur une vie encore pleine de sève et de promesses.  Elle nous renvoie à l’ambiguité de la nôtre, quête de paix mais aussi promesse de tumulte.  Elle nous fait percevoir la richesse sans cesse renouvelée de la vie. A son chancelier qui lui répète que la jeunesse est le temps des illusions, le roi d’Espagne répond, dans le Soulier de Satin de Claudel  « Et je dis en effet que la jeunesse est le temps des illusions, mais c’est parce qu’elle imaginait les choses infiniment moins belles et désirables qu’elles ne sont, et de cette déception nous sommes guéris avec l’âge ».