Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport sur un Colloque consacré "au présent et à l'avenir des périodiques médicaux de langue française"

. M. Herlant. – J’ai l’honneur de représenter officiellement notre Académie au Colloque consacré au « Présent et à l’avenir des Périodiques médicaux de langue française » qui s’est tenu au Centre culturel de Pont-à-Mousson les 2 et 3 novembre 1978.

            Ce Colloque était organisé et présidé par les Professeurs R. Bénichoux, Chirurgien de Nancy et J. Heran, Pédiatre de Strasbourg.

            Outre des communications suivies de discussions, le programme du Colloque comportait trois Tables Rondes. J’ai participé à la première d’entre elles qui était consacrée à l’organisation des Périodiques médicaux de langue française. Cette Table Ronde était présidée par notre Collègue, le Professeur Jean Lequime.

            Comme me l’a demandé Monsieur le Secrétaire perpétuel, je vais faire pour les Membres de notre Compagnie, un résumé succinct de ce Colloque et j’insisterai plus particulièrement sur les communications et les discussions qui m’ont paru défendre de manière efficiente la langue française dans les publications scientifiques médicales. Bien qu’implicitement exprimé, c’était évidemment un problème de survie qui se débattait à ce Colloque et la Table Ronde à laquelle j’ai participé était essentiellement consacrée aux moyens susceptibles de maintenir, avec succès, la compétition avec les périodiques anglo-saxons et d’assurer la survivance à l’étranger, et même dans les pays francophones, des périodiques scientifiques de langue française.

            Les débats avaient été facilités par l’envoi au préalable à chacun des participants à la Table Ronde, d’un questionnaire qui posait les problèmes à envisager de manière claire. Je ne reprendrai pas, point par point, les différentes questions auxquelles il nous avait été demandé de répondre, en particulier sur les objectifs et la matière d’un périodique scientifique. Ces questions sont communes à tous les journaux scientifiques, quelle que soit la langue dans laquelle ils sont rédigés. De manière générale, il a été admis que pour tenter de lutter à armes égales avec les périodiques anglo-saxons, il convenait d’adopter la même rigueur qu’eux dans le choix des articles, dans leur mode de rédaction et dans la sévérité des comités de lecture. Il a été unanimement admis que pour que les périodiques francophones continuent à être lus et appréciés dans les pays anglo-saxons et dans les pays où ils entrent en compétition avec des périodiques anglophones, il est indispensable que chaque article soit accompagné de son résumé en anglais. Toutefois, ce résumé ne doit pas être squelettique comme il est trop souvent de règle ; il doit comporter un véritable condensé substantiel de l’article qui informe de manière précise le lecteur anglo-saxon de sa teneur. Je tiens à signaler à ce propos que deux de nos compatriotes, le Docteur Mainguet, qui édite en collaboration avec le Docteur Vicari de Nancy les « Acta Endoscopica » et le Docteur Chevalier, responsable du « Bulletin de la Société belge de Pédiatrie », ont fait l’un et l’autre des exposés démontrant qu’ils avaient adopté de longue date, dans leurs périodiques respectifs, les réformes suggérées au cours de la Table Ronde à laquelle j’ai participé. Comme l’a fait fort justement remarquer le Docteur Mainguet, le meilleur moyen de faire connaître à l’étranger les auteurs francophones, passe indubitablement par le bilinguisme.

            Cependant, si la majorité des participants a estimé admissible et même souhaitable que des journaux scientifique francophones ouvrent leur porte à des auteurs anglophones et leur permettent de publier en anglais, elle a, à juste titre me semble-t-il, dénié ce droit à des auteurs francophones. De même, une large majorité de participants s’est prononcée contre l’intention manifeste par certains éditeurs scientifiques médicaux français de faire paraître des revues intégralement rédigées en anglais comme il est devenu de pratique courante en Suisse, en Allemagne, dans les pays scandinaves. J’ai été parmi ceux très nombreux, qui ont estimé que l’admission de telles pratiques serait une véritable abdication vis-à-vis des Anglo-saxons et porterait un préjudice très grave aux périodiques francophones, car elle équivaudrait à admettre la supériorité des journaux scientifiques anglophones.

            La double publication d’une même revue en français et en anglais a été également envisagée. Bien qu’adoptée par certains éditeurs scientifiques comme nous l’avons appris, cette solution impliquerait, des charges financières insurmontables pour beaucoup de revues survivent avec peine. Cette solution serait logique s’il existait une réciprocité dans ce domaine, mais on peut affirmer avec certitude qu’une telle réciprocité apparaîtrait impensable à l’immense majorité des éditeurs anglo-saxons.

            Des débats parfois confus qui se sont déroulés au cours des deux journées du Colloque, des vérités essentielles se sont cependant dégagées. Ce serait nier l’évidence que de se refuser à admettre qu’il existe actuellement une baisse de prestige des périodiques scientifiques francophones par rapport aux périodiques anglo-saxons, mais il est trop facile d’invoquer comme unique raison la dominance présente de l’anglais dans le monde scientifique. Les auteurs francophones eux-mêmes en sont pour une large part responsable, beaucoup d’entre eux ayant adopté une attitude défaitiste et affirmant que pour avoir encore une audience internationale, il faut publier en anglais. Il est profondément attristant d’entendre, comme nous l’avons entendu à ce Colloque, des chercheurs déclarer que lorsqu’ils ont fait une découverte qu’ils jugent d’intérêt majeur, ils la publient de préférence dans une revue anglo-saxonne, tandis qu’ils réservent, pour être éditées dans les périodiques francophones des informations de moindre valeur.

            Cette conviction que l’on se ferait mieux connaître à l’étranger si l’on publie en anglais se répand de plus en plus chez les jeunes.

            Cette opinion demeure cependant discutable. Outre le tort certain que l’on occasionne à sa propre culture, on semble perdre de vue qu’une découverte de réel intérêt retiendra tout autant l’attention des scientifiques anglo-saxons si elle est publiée dans une revue francophone de réputation internationale. Elle ne sera peut-être pas lue en français, car il est incontestable qu’il existe une désaffection pour la langue française dans les pays anglophones, mais si elle a une originalité certaine, il y a de fortes chances qu’elle soit traduite, et elle aura de plus la perspective d’être mieux comprise, car on exprime plus facilement sa pensée dans sa langue maternelle que dans une langue étrangère. De l’aveu même des anglo-saxons d’ailleurs, l’expression anglaise des articles confiés à leurs revues par des auteurs francophones correspond, le plus souvent à du français plus ou moins bien traduit, mais reflète rarement la tournure d’esprit de la pensée anglaise.

            Il s’est aussi dégagé de ce Colloque la conviction qu’actuellement les périodiques médicaux de langue française se partagent dès à présent en deux classes : il y a ceux qui acceptent de se plier aux normes que l’on exige des publications et leur prestige à l’étranger n’est pas réellement compromis, et ceux qui se contentent de critères de sélection trop lâches et dont le comité de lecture, souvent mal constitué, continue à accepter des articles privés de rigueur dans leur fond et dans leur forme. En réalité, seule la destinée de ces derniers périodiques est menacée. Il existe par contre, tant en France que dans les pays francophones, de multiples périodiques s’adressant soit aux médecins généralistes, soit aux spécialistes, qui peuvent rivaliser de valeur avec leurs homologues anglo-saxons. Ils prospéreraient davantage si les auteurs francophones eux-mêmes leur faisaient plus confiance en leur livrant plus d’articles originaux que de la production de deuxième main. A ce titre, nous avons entendu des communications fort réconfortantes faites par des médecins qui avaient exercé à la fois à Paris et à New York, telles que celle du Docteur Nahas, spécialiste de grand renom des affections broncho-pulmonaires. Suivant ce praticien, certains périodiques médicaux français traitant de sa spécialité continuent à jouir d’un grand prestige aux Etats-Unis et, pour les Américains eux-mêmes, leur valeur ne le cède en rien aux périodiques anglo-saxons traitant des mêmes sujets.

            Le Docteur Nahas n’a pas hésité à blâmer le complexe d’infériorité injustifiée qui anime trop d’auteurs français.

            Parmi les multiples vœux émis à l’issue de la dernière Table Ronde qui avait pour objet l’analyse des moyens d’amélioration des périodiques médicaux de langue française, l’un d’eux mérite, à mon avis, de retenir l’attention. Il a été formulé le souhait que dans les universités mêmes, soit créé un cours de « Rédaction médicale » où seraient enseignées les règles rigoureuses auxquelles doivent répondre des articles scientifiques. Ces cours font défaut dans les pays francophones, mais ils existent aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Dans ces pays, comme nous l’a révélé l’un des orateurs, le Docteur Farfor de Paris, la rédaction médicale fait l’objet d’un enseignement universitaire et la responsabilité des principales revues médicales est confiée à des « éditeurs médicaux » professionnels à temps plein ayant reçu une formation spécialisée. Sans aller aussi loin que l’auteur de cette communication qui estime que sans cet enseignement les périodiques médicaux français sont sans avenir, il faut cependant voir dans cette lacune une des raisons de l’apparente supériorité actuelle des périodiques anglo-saxons. Cette lacune pourrait être aisément comblée.

            M. le Président remercie M. Herlant pour son rapport dont il souligne l’intérêt.

Séance du 25 novembre 1978.