Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Jules Derivaux

membre titulaire et ancien Président

par Francis ECTORS, membre titulaire.

(Séance du 26 février 2005)

 

 

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec beaucoup d’émotion et après une vie de travail passée à ses côtés que j’assume le triste privilège de faire l’éloge de mon Maître, le Professeur Jules Derivaux qui s’en est allé brusquement le 6 mai 2004, à l’âge de 91 ans.

Jules Derivaux est né à Scy, pittoresque petit village à vocation essentiellement agricole situé à la limite du Condroz et des premières marches de la Famenne.

Après de brillantes études secondaires, il opta pour les sciences vétérinaires au grand désappointement de ses parents qui le voyaient tout naturellement reprendre la direction de la ferme familiale. Dès la troisième candidature, il s’engagea à l’armée et termina ses études comme élève militaire. Il fut diplômé Docteur en Médecine vétérinaire avec grande distinction en 1936.

Remarqué par ses maîtres qui avaient pu apprécier le sérieux et l’étendue de ses connaissances, ceux-ci l’incitent la rude épreuve du concours imposé à l’époque pour l’obtention du certificat d’aptitude spéciale à l’emploi d’assistant.  Epeuve qu’il réussit brillamment dès 1937.  Après un court passage à la Chaire d’Anatomie, il fut nommé Agrégé dès 1942 et attaché à la Chaire de Pathologie médicale dirirgée par le Professeur Fernand Liégeois dont il parlait en ces termes : « méthodique, rigoureux mais toujours de commerce agréable, il m’a initié à la recherche, à l’observation et à la synthèse.  Je dois beaucoup au Professeur Liégeois que je considère comme mon père spirituel, mon Maître ».

Durant cette période, Jules Derivaux axe ses recherches sur le mécanisme physiologique de l’ossification.  Après avoir établi les normes sanguines des minéraux chez différentes espèces animales dont le porc, le cheval et le chien, il étudia l’influence du rapport calcium/phosphore dans l’étiologie des maladies telles que le rachitisme, l’ostéofibrose et les tétanies.  Ces recherches ont fait l’objet de quelque vingt-cinq publications et lui ont permis d’obtenir une bourse de l’IRSIA pour effectuer des stages chez les Professeurs Policard à Lyon, Roche à Tours, et Rutishauser à Genève ; tous trois spécialistes des maladies osseuses.  Ces travaux furent couronnés par le Prix Hamoir (1954-1957).

A cette époque, il établit de nombreux contacts avec la Faculté de Médecine de l’Université libre de Bruxelles située à deux pas de l’Ecole de Médecine vétérinaire.  C’est ainsi qu’avec le Professeur Deloyers, il poursuivit des recherches sur la pathogénie de l’ulcère gastrique en prenant le chat comme animal d’expérience ; avec André Duprez, il étudia la pathogénie de la bronchectasie chez le chien et avec le Professeur L. Desclin, il entreprit l’étude du mécanisme endocrinien de la lactation et particulièrement de l’influence des oestrogènes et des protéines iodées sur l’établissement et le maintien de celle-ci chez la ratte et la chèvre.  Ces études ont été subsidiées par le FNRS.

Mille neuf cent cinquante et un fut une année charnière dans la carrière de Jules Derivaux.  C’est en effet alors que fut créée la Chaire d’Obstétrique, de Pathologie de la Reproduction et d’Insémination artificielle.  Après beaucoup d’hésitation, il présenta sa candidature et en fut nommé le premier titulaire.

Travailleur infatigable, doté d’une intelligence remarquable, il donna très vite un développement considérable à cette Chaire tant du point de vue pratique que du point de vue de la recherche.  Il se dépensa sans compter pour alimenter sa clinique afin que chaque étudiant puisse disposer du matériel animal nécessaire à sa formation.  Tous les confrères se souviendront de ses leçons cliniques durant lesquelles il passait de la toxicologie à la médecine légale pour en revenir aux troubles de la fertilité.

A cette époque, il participa à la mise au point et au développement de la césarienne chez les bovins, opération qui permit le développement de la race blanc, bleu, belge, un des fleurons de notre élevage.

En collaboration avec le Ministère de l’Agriculture, il entreprit l’éradication de la maladie des génisses blanches, maladie héréditaire caractérisée par des malformations de l’appareil génital femelle qui risquaient de réduire à néant tous les efforts de sélection de la race bovine.  Il oeuvra, en outre, au développement de l’insémination artificielle et mit tout en œuvre pour que celle-ci soit considérée comme un acte médical réservé aux seuls vétérinaires.

Dès 1965, il entreprit de nombreuses études cliniques sur les progestagènes et la prostaglandine PGF2a afin de maîtriser le moment de l’ovulation et, par là, d’obtenir la synchronisation de l’oestrus chez les bovins. 

Clinicien hors pair, il ne négligea pas pour autant son enseignement en Chaire.  Il rédigea plusieurs ouvrages dont les principaux ont pour titre : l’Ostétrique vétérinaire (1957), la Physiopathologie de la Reproduction et de l’Insémination artificielle (1980), ouvrages qui furent l’objet de plusieurs éditions et traduits en plusieurs langues.  Ils servent encore aujourd’hui de base pour l’enseignement de ces matières dans de nombreuses facultés de par le monde.  Ajoutons encore à cette liste deux traités qui sont encore d’actualité, à savoir : les Eléments de Jurisprudence vétérinaire publié aux Editions Desoer (1966), et la Toxicologie vétérinaire en collaboration avec son Maître Liégeois (Editions Derouaux, 1973).

Du point de vue de la recherche, d’importants crédits IRSIA lui ont permis de créer le Centre d’Etude de la Reproduction des animaux domestiques.  L’activité de celui-ci était axée sur deux grands thèmes : d’une part, le dosage des stéroïdes et des hormones hypophysaires et, d’autre part, la transplantation embryonnaire, la congélation et la duplication des embryons bovins.  Ces recherches ont débouché sur de nombreuses publications et présentations de plusieurs thèses d’agrégation de l’enseignement supérieur.

A de nombreuses reprises, il fut chargé par le Ministère de différentes missions dans de nombreux pays.  Parmi celle-ci, nous épinglerons : une mission au Congo belge (1950) pour étudier l’influence des carences minérales sur la reproduction et le rendement du bétail ; plusieurs missions en Tunisie (1968-1974), où il participa à l’organisation et au développement de l’insémination artificielle. De 1975 à 1983, il oeuvra au Maroc comme conseiller scientifique auprès de la Chaire d’Obstétrique de l’Institut Hassan II à Rabat.  Et enfin, deux missions à Cuba (19740 et 1976), au terme desquelles des étudiants Cubains sont venus poursuivre leur formation en Belgique.

Malgré ses lourdes charges d’Enseignement, il se consacra pleinement à la défense et à la promotion de la médecine vétérinaire tant sur le plan nationa qu’Européen. En effet, il fut des membres fondateurs de l’Ordre des Médecins vétérinaires (1951) et participa à l’élaboration du code de déontologie et des règles de bonne marche de l’institution dont il fut président à trois reprises.  Durant ces mandats il s’est trouvé confronté à deux problèmes importants : celui de l’étude du projet de loi modifiant la loi du 4 avril 1890 régissant l’art de guérir ainsi que l’affaire dite « des césariennes » qui, de rebondissement en rebondissement, est encore d’actualité aujourd’hui.  Ces deux problèmes lui tenaient particulièrement à cœur car il voulait démontrer par ces actions que le Conseil de l’Ordre s’occupe de bien d’autres choses que de questions disciplinaires.

Et comme si toutes ces charges ne suffisaient pas, le Professeur Derivaux fut membre de la Commission belge des Médicaments et président du groupe de travail vétérinaire de celle-ci.  Jusqu’à sa retraite, il fut également membre de la Commission de la Pharmacopée belge.

Apprécié en Belgique, le Docteur Derivaux le fut également à l’étranger lorsqu’il s’est vu confier par ses collègues européens la présidence du Comité de Liaison vétérinaire.  Ce comité était chargé de l’harmonisation des études et des conditions d’exercice de la médecine vétérinaire dans les Etats Membres.                         

En 1970, il fut nommé membre titulaire de l’Académie de Médecine, dont il fut président en 1989.  Membre assidu de notre compagnie, il participa activement à ses séances et présenta lui-même, ou en collaboration, pas moins de sept lectures ayant trait à ses recherches.

Les pouvoirs publics tinrent à reconnaître ses mérites en lui octroyant plusieurs distinctions honorifiques telles que : Grand Officier de l’Ordre de la Couronne, Grand Officier de l’Ordre de Léopold et Croix Civique de première classe.

Admis à l’éméritat en 1976, il continua à s’intéresser aux travaux de son laboratoire et c’est avec un réel plaisir qu’il corrigeait de sa plume facile les travaux de jeunes chercheurs.  Poursuivi par le démon de l’écriture, il rédigea ses mémoires ainsi que les souvenirs de son village natal et de la vie à la campagne au début du sièle passé.

Professeur merveilleux, exigeant pour lui-même autant que pour les autres, il a su inspirer le respect et l’admiration de générations de vétérinaires parmi lesquelles il s’était fait de nombreux amis et était devenu, pour beaucoup le conseiller.  Il adorait les visites que nombre de confrères lui rendaient régulièrement et au cours desquelles il s’informait des dernières nouvelles de la Faculté et de l’évolution de la carrière d’un chacun.  Toujours à l’écoute des autres, il ne parlait que très rarement de lui-même et des nombreux malheurs qui l’ont frappé tout au long de sa vie.  Pour ses proches collaborateurs, il fut non seulement un Maître qui se dépensait sans compter pour assurer leur formation, mais un Père qui pendait toujours à préserver leur avenir.  Nous conserverons du Professeur Derivaux l’image d’un « Patron », d’un collègue qui a marqué l’histoire de la Vétérinaire de son empreinte.

Je prie la famille du Professeur Derivaux d’accepter mes condoléances pleines de respectueuses émotions.

L’Académie, debout, se recueille à la mémoire du regretté confrère disparu, le Professeur J. Derivaux.