Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner le voeu de M. P. Moureau relatif aux vaccinations antitétanique et antidiphtérique et à la responsabilité médicale

Suite au vœu proposé comme conclusions d’une brève note intitulée  « Sérum antitétanique et responsabilité médicale » présentée en la séance du 24 avril 1965 par M. Moureau, Membre titulaire, notre Compagnie a institué une Commission composée de MM. P. Bordet, P. Moureau, M. Millet, P. Denys et G. Bruynoghe.

Ce vœu transmis à la « Koninklijke Vlaamse Academie voor Geneeskunde van België » a été aussitôt adopté par elle.

Notre Commission, réunie les 29 mai, 26 juin et  17 juillet 1965, s’est rangée à l’avis favorable donné déjà par la « Koninklijke Vlaamse Academie voor Geneeskunde van België », en suggérant toutefois de légères modifications à ses conclusions. Elle propose, en outre, d’y ajouter les considérations suivantes :

1.     – Vaccination antitétanique.

a)     Certains groupes de la population sont déjà assujettis à cette vaccination, notamment les militaires pour lesquels elle a été rendue obligatoire, après la deuxième guerre mondiale, et les ouvriers agricoles, employés des entreprises d’élevage, battage des céréales, nettoyage des voiries, abattoirs, etc… depuis 1963.

C’est sans doute grâce à la première de ces mesures que le tétanos chez nous comme dans divers autres pays, tend à devenir une maladie frappant principalement les enfants et les sujets ayant dépassé la quarantaine.

b)     L’observation enseigne que l’apparition du tétanos n’est pas exceptionnelle après des lésions très minimes et que ces dernières sont quelquefois à ce point bénignes que rien n’incite à recourir à la séro-prophylaxie.

Or, l’emploi du sérum spécifique devenant de plus en plus fréquent en raison notamment des accidents de roulage, le nombre de personnes qui en ont subi une ou plusieurs injections augmente progressivement et on connaît les inconvénients inhérents à la répétition des injections de sérum laquelle du fait de l’intervention des anticorps élaborés contre les protéines de cheval expose à des accidents anaphylactiques et tend en outre à raccourcir dangereusement la durée de la protection conférée.

c)     Nous ajouterons, à titre documentaire, que la vaccination antitétanique est déjà obligatoire dès le jeune âge en France, en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie, au Portugal, en Hongrie et en République Démocratique Allemande.

En Italie, comme en Belgique, certaines catégories de travailleurs y sont assujetties, et notamment les ouvriers agricoles, les éleveurs, les jockeys, les asphalteurs, les chiffonniers, etc…

 II. – Vaccination antidiphtérique.

a)   Il est de plus en plus évident que la diphtérie frappe par excellence des sujets non vaccinés et que cette affection est assez régulièrement plus grave chez eux que chez les sujets qui ont subi une immunisation préventive. Les cas et les décès signalés à l’Inspection Médicales dans notre pays pour les trois dernières années se répartissent, en effet, comme suit, d’après les documents officiels :

 

 

Années

Personnes vaccinées

Personnes non vaccinées

 

Malades

 

Décédées

 

Malades

 

Décédées

 

1962

1963

1964

 

24

20

20

 

0

0

0

 

196

101

90

 

5

5

3

Il est admis par divers experts (voir Organisation Mondiale de la Santé – Vaccination antidiphtérique. Aperçu de législations comparées, 1957, page 4) qu’une certaine proportion d’enfants doit être immunisée contre la diphtérie pour que celle-ci soit jugulée dans une communauté nationale déterminée.

On estime, par exemple, que pour le Royaume-Uni, de taux doit être au moins de 70%. Il semble bien que dans notre pays, ce taux soit loin d’être atteint :

 Pour les années 1962 à 1964, par exemple, pour un nombre de naissances annuel variant de 155.000 à 160.000, on a vacciné successivement :

 En 1962, 70.000 enfants de 0 à 1 an,

En 1963, 66.000 enfants de 0 à 1 an,

En 1964, 84.000 enfants de 0 à 1 an.

 D’autre part, dans les tranches de 1 à 14 ans, on a pratiqué un nombre de vaccinations proportionnellement beaucoup plus faible, soit :

 En 1962, 84.000,

En 1963, 56.000,

En 1964, 57.000.

 Enfin, le nombre d’injections de rappel a été très manifestement insuffisant :

 En 1962, 19.000,

En 1963, 21.000,

En 1964, 28.000.

 b)   Nous ajouterons que l’immunisation antidiphtérique est aujourd’hui obligatoire dans les pays suivants : République Démocratique Allemande, France, Italie, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Portugal, Hongrie ; pour la Suisse, les cantons de Vaud, de Zürich et de Genève, et pour la République Fédérale Allemande, le territoire de Bade-Würtemberg.

 ***

S’il plaisait à notre Compagnie de suivre le vœu émis par M. le Professeur Moureau, il y aurait évidemment lieu d’étudier les modalités selon lesquelles ces vaccinations seraient rendues obligatoires (âge, rythme des injections, rappels, contre-indications) et si l’on s’arrêtait à ne recommander cette mesure qu’à l’égard des enfants, il conviendrait tout au moins pour la vaccination antitétanique, de suggérer qu’une large propagande soit faite en sa faveur auprès des adultes, sans oublier la nécessité des injections de rappel.

Enfin, dans la même hypothèse, nous suggérons que l’Académie fasse sien le vœu émis par M. le Professeur Moureau et repris par la « Koninklijke Vlaamse Academie voor Geneeskunde » et lui donne la forme suivante :

 

« Les Académies de Médecine de Belgique, considérant :

 

a)   que dans notre pays, les cas de tétanos et de diphtérie ont encore trop souvent une issue mortelle si on se réfère à la mortalité correspondante dans les autres pays ;

b)   que la vaccination contre ces maladies est pratiquement inoffensive à tous les âges pour l’anatoxine tétanique et du moins dans le jeune âge pour l’anatoxine diphtérique, alors que la thérapeutique est peu sûre et pas toujours efficace surtout dans le cas du tétanos et qu’elle s’accompagne quelquefois de complications ;

c)   que l’apparition de ces maladies et leur évolution peuvent provoquer des actions judiciaires qui sont aussi dommageables aux médecins qu’à leurs patients ;

 

1)   que l’Etat, par une propagande intensive, attire l’attention de la population sur le fait que ces affections devraient être définitivement éliminées de notre pays et que le seul moyen pour atteindre ce but est une vaccination inoffensive appliquée aux enfants en bas âge ;

2)   que les vaccinations en cause soient rendues légalement obligatoires :

a)   pour la diphtérie, à l’égard  des enfants en bas âge ;

b)   pour le tétanos, à l’égard de toute la population ».

Ajoutons qu’il va de soi que chez les enfants en bas âge, des arguments d’un ordre très voisin, militent en faveur de l’obligation de vaccination antipoliomyélitique conformément d’ailleurs au vœu formulé par le Conseil Supérieur d’Hygiène.

Séance du 25 septembre 1965.