Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Michel A. Gerebtzoff

(Séance du 28 juin 2003)

Éloge académique du Professeur Michel A. GEREBTZOFF, par Jacques BROTCHI, membre titulaire.  

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

Chers amis,

En 1963, voici 40 ans déjà, jeune étudiant, je poussais timidement la porte du laboratoire d’Anatomie du Système Nerveux, de la rue des Pitteurs à Liège, pour rencontrer celui qui venait, par son cours magistral de Neuroanatomie, d’éveiller chez moi l’amour du système nerveux qui allait plus tard me conduire à la Neurochirurgie.

Ce premier contact avec l’anatomie du système nerveux, durant ma troisième candidature en médecine, fut un tournant dans ma vie.  Je découvrais la complexité du cerveau et de la moelle épinière, j’appréhendais les bases élémentaires de leur fonctionnement et j’étais émerveillé.  C’est ainsi qu’en 1963, après les examens, je pris rendez-vous avec le Professeur Gerebtzoff qui m’accepta comme chercheur libre dans son laboratoire.  Sous sa direction éclairée, mon esprit se forgea à la rigueur de la Recherche, à la critique des résultats, à l’ingratitude du travail de laboratoire, à l’incertitude des résultats, et donc au doute qui anime tous les chercheurs.  Sous sa direction, je publiai mon premier travail en 1964 dans les comptes-rendus de la Société de Biologie, sur l’histoenzymologie du nerf sciatique du rat.  Chaque année, mon travail était récompensé par une nouvelle publication, grâce à l’intuition et à l’intelligence du Professeur Gerebtzoff qui guida mes premiers pas et qui fut un Maître de Recherche exceptionnel, que j’ai beaucoup apprécié.  Il fut un Professeur de Neuroanatomie réputé, à l’Université de Liège, qui l’avait nommé Professeur ordinaire ; un chercheur de niveau international, un membre de notre Compagnie très estimé de tous, et pourtant, son parcours fut loin d’être aisé et mérite d’être raconté.  Modeste et très discret de nature, rares furent les gens connaissant son parcours hors du commun.

Sa vie commença à Moscou où il naquit le 28 novembre 1913, mais bien vite, la révolution russe allait changer son destin car lorsque les armées blanches furent rejetées vers les côtes de la mer noire, son père, capitaine-aviateur dans l’armée des cosaques du Don, décida d’émigrer à Liège où des cousins de son épouse faisaient des études d’ingénieur.  C’est ainsi que le jeune Michel Gerebtzoff apprit le français à l’école communale de la Place Hocheporte.  Mais craignant qu’il ne perde le contact avec la culture russe, ses parents le placèrent dans un internat pour enfants d’émigrés russes à Namur.  Imprégné de la langue, de l’histoire et du folklore de son pays d’origine, tout en suivant les cours du Collège Notre-Dame de la Paix à Namur, il termina ses humanités gréco-latines en 1931 et reçut une bourse pour entreprendre des études de médecine à l’Université Catholique de Louvain.  Durant ses études, le virus de la recherche le contaminait déjà.  En effet il fut, en deuxième candidature, chercheur libre au laboratoire d’Histologie du Professeur Havet, puis il entreprit, dès la troisième candidature, des travaux d’Anatomie expérimentale du système nerveux, toujours comme chercheur libre, à la Clinique psychiatrique de Lovenjoul, sous la direction du Professeur Fernand D’Hollander.  Externe puis Interne en Psychiatrie, et Externe en Neurologie chez le Professeur Van Gehuchten, il fut diplômé Docteur en Médecine,  Chirurgie et Accouchements, au grade légal, en 1938.  Il devint immédiatement « Aspirant du FNRS » au laboratoire de la Clinique psychiatrique de l’Université catholique de Louvain.  Il défendit, en 1941, une thèse d’agrégation intitulée : « Les bases anatomiques de la physiologie du cervelet », tandis que sa leçon publique portait sur « La pathologie du sommeil », sujet très avant-gardiste pour l’époque.  Il croyait que sa carrière scientifique était toute tracée à l’Université de Louvain.  Hélas, pour reprendre ses propres paroles, on lui fit comprendre qu’il n’avait aucune chance car il n’était pas catholique !  Entretemps, son curriculum s’était étoffé d’une vingtaine de publications d’excellent niveau, dont, en 1939 déjà, un article dans le Bulletin de notre Compagnie sur « les couches optiques et leurs connections » en collaboration avec Fernand D’Hollander. Rejeté de l’UCL, Michel Gerebtzoff entreprit alors une nouvelle carrière à l’Université libre de Bruxelles, auprès du Professeur Frederic Bremer qui l’avait remarqué et invité à travailler dans son laboratoire.  Il y poursuivit ses recherches en tant qu’aspirant du FNRS, puis, avec un subside de la Fondation Francqui.  Lorsque la chaire de Psychologie expérimentale devint vacante à l’ULB, il postula avec l’appui du Professeur Bremer, mais il fut rejeté… parce qu’il venait de l’Université catholique de Louvain !  Lors de la fermeture de l’ULB par les Allemands, il alla travailler comme Chercheur au « Centre neurologique de Bruxelles » puis à la « Fondation médicale Reine Elisabeth » où il collabora avec le Professeur Nolf.  A la fin de la guerre, il partit comme médecin de groupe, puis médecin-chef de district en zone américaine d’occupation en Allemagne, où il fut chargé de la direction médicale des camps de personnes déplacées.  Il revint en Belgique en 1947, mais ne trouva aucun poste universitaire disponible.  C’est pourquoi l’idée d’émigrer au Congo lui passa par l’esprit, mais il ne connaissait rien à la Médecine tropicale.  Il en fallait plus pour le décourager et c’est ainsi qu’il s’inscrivit à l’ « Institut de Médecine tropicale » à Anvers pour suivre les cours et travailler au Laboratoire de Parasitologie.

En 1948, il obtint la nationalité belge et était sur le point de partir en Afrique, avec son épouse et son fils unique, quand, suite à l’accident mortel de voiture du Professeur Duesberg, l’Université de Liège fit appel à lui pour venir, comme Agrégé de Faculté, développer la recherche et l’enseignement de l’anatomie du système nerveux.  Il  créa le laboratoire de Neuroanatomie, situé à l’Institut d’Histologie et d’Anatomie.  A cette époque, le titulaire de la Chaire d’Anatomie était le Professeur Vandervael, à qui le Professeur Gerebtzoff succéda en 1969.  Son équipe était alors constituée d’un assistant, le Dr Pierre Duchesne – qui devint plus tard Professeur d’Anatomie à l’Université de Mons-Hainaut, - et de deux techniciennes et d’élèves-assistants ou chercheurs libres.  C’était l’époque où l’histoenzymologie était en plein épanouissement et le Professeur Gerebzoff au meilleur de sa forme.  Il apporta une contribution internationalement reconnue dans la détection des cholinestérases dans le système nerveux, mais aussi dans d’autres structures, telles le thymus ou le placenta.  En 1959, il publia chez « Pergamon Press » un livre de 195 pages, resté une référence incontournable à ce jour, ouvrage intitulé : « Cholinestérases.  A histochemical contribution to the solution of some functional problems ».

Nommé Professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université de Liège, titulaire de la Chaire d’Anatomie humaine systématique, il a toujours été fasciné par les hypothèses physiopathologiques et, plutôt que de donner une anatomie et une histologie descriptives, il s’est investi dans l’histoenzymologie des cholinestérases, puis des déshydrogénases, entraînant tout le laboratoire derrière lui, y compris les nombreux élèves-étudiants et visiteurs étrangers.  Son souci était de comprendre le fonctionnement neuronal, y compris les relations neuronogliales, matière en laquelle il fut un précurseur avec le regretté Professeur Schoffeniels.  Ses dernières publications, en 1986, portent d’ailleurs sur le complexe neurone-astrocyte dans l’épilepsie humaine et expérimentale.  Nous sommes nombreux à être passés dans son laboratoire et à avoir pu bénéficier de son enseignement, tels les Professeurs Dresse, Franck, Rorive, Reznik, Schoenen, Raftapoulos, les Drs Grieten, Timmermans, Martin, Pirotte, et bien d’autres, originaires de Belgique, de France, d’Europe de l’Est ou du Japon.

Admis à la retraite en 1983, le Professeur Gerebtzoff fut honoré de nombreuses distinctions. Elu Correspondant régnicole en 1970, il devint membre titulaire de notre Académie en 1976, dont il reçut d’ailleurs le Prix Alvarenga en 1936, à l’âge de 26 ans.  Rapporteur à de nombreux congrès internationaux, il fut aussi Président de la Société belge de Neurologie en 1955.  Son laboratoire bénéficia de plusieurs subsides du FNRS, mais aussi de la Fondation Rockefeller.

Membre d’Honneur de plusieurs sociétés nationales et internationales d’Anatomie et d’Histologie, il garda de solides attaches, sentimentales et scientifiques, avec les pays de l’Europe de l’Est, lui rappelant ses origines russes, auxquelles il était resté très attaché.

Monsieur Michel Gerebtzoff avait aussi un jardin caché : son vrai jardin, qu’il ne cessera d’aimer et d’embellir, avec l’aide de son épouse, qui a toujours veillé à l’entourer avec discrétion et amour, et qui a toujours veillé à l’entourer avec discrétion et amour, et qui fut toujours à ses côtés dans la joie comme dans l’adversité.  Il était aussi très fier de son fils Alic, qui mena de front ses études de Médecine avec une licence en Zoologie, puis se spécialisa en médecine interne avant de faire une carrière brillante en Suisse.

Monsieur Michel Gerebtzoff avait aussi un jardin caché : son vrai jardin, qu’il ne cessera d’aimer et d’embellir, avec l’aide de son épouse, qui a toujours veillé à l’entourer avec discrétion et amour, et qui fut toujours à ses côtés dans la joie comme dans l’adversité.  Il était aussi très fier de son fils Alic, qui mena de front ses études de Médecine avec une licence en Zoologie, puis se spécialisa en médecine interne avant de faire une carrière brillante en Suisse. 

Le Professeur Gerebtzoff était un homme sobre, discret, fuyant les honneurs, mais très sensible à l’esprit carabin.  D’ailleurs, ne déclarait-il pas, en 1988, dans un discours devant l’Association des Médecins de l’Université de Liège : « L’une des plus grandes joies de ma vie fut l’appréciation des étudiants en médecine, qui se manifesta par le premier Prix Orange qu’ils aient décerné ».  Et il ajoutait, en guise de conclusion : « Mais la raison d’être de toute ma vie fut la Recherche, et je puis dire que j’ai toujours été payé pour faire ce qui m’amusait le plus ».

Tel était le Professeur Michel Gerebtzoff, qui s’est éteint à Liège le 16 décembre 2002, et dont tous les membres du laboratoire et des collègues venus rendre hommage à sa mémoire aujourd’hui, n’oublieront jamais la gentillesse et le sourire qui éclairaient son visage.

Chère Madame Gerebtzoff, Cher Alic, au nom de l’Académie, je vous prie d’accepter, avec nos condoléances émues, nos très affectueuses pensées.

L’Académie, debout, s’est recueillie longuement en mémoire de notre confrère et collègue regretté.

La séance est suspendue pour permettre au Bureau de raccompagner Mme Gerebtzoff et sa famille.