Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique feu Pr Jean Lequime

(Séance du 25 novembre 2000)

Éloge académique du Professeur Jean LEQUIME, par R. BERNARD, membre titulaire.

Le 15 mai 1908 est la première date figurant dans le « Curriculum vitae » de Jean Lequime.  Voici près d’un an, le 11 novembre 1999, le baron Lequime est décédé à l’âge de 91 ans.

Il a terminé ses études de Médecine particulièrement brillantes à l’ULB en 1932, auréolé de lauriers universitaires : plusieurs fois « prix Fleurice Mercier » il est honoré du prix Armand Krefeld, décerné en fin d’études au jeune promu ayant récolté les meilleurs résultats au cours de son périple universitaire.  Sa première publication date également de 1932.  De 1932 à 1940, il séjournera plusieurs années à l’étranger, fréquentant les services des professeurs Laubry à Paris, Barcroft à Cambridge, Levine et White à Boston et Cournand à New York.  Il sera assistant au service de Médecine interne du docteur Paul Govaerts dès 1934, il est agrégé de l’Enseignement supérieur en 1940, professeur de Cardiologie dès 1952 (créant le premier enseignement du troisième cycle dans la spécialité), professeur de Pathologie interne en 1957, il dirige le département de Cardiologie de l’Hôpital universitaire Saint-Pierre à Bruxelles de 1952 à 1973, attirant par son rayonnement de nombreux boursiers étrangers ; il présidera le Collège de direction du service de Médecine interne jusqu’en 1978.

I. L’œuvre scientifique

L’œuvre scientifique du Professeur Jean Lequime comporte 300 publications et 14 livres.  Un fil conducteur nous aide à le suivre dans son parcours : il sera en effet toujours fasciné par l’étude des différents paramètres permettant d’évaluer la circulation du sang, et indirectement, l’état de la fonction cardiaque dans les conditions normales et pathologiques.  Pour la clarté de cet exposé, j’ai groupé ses principales recherches en fonction de leur orientation.

1) La mesure du débit cardiaque

La mesure du débit cardiaque est son sujet de prédilection.  Il débute ses recherches chez l’animal, et les poursuit chez l’homme normal et dans diverses pathologies, utilisant la méthode de Fick et la méthode à l’acétylène.  L’ensemble des résultats de ces travaux fera l’objet en 1941 de sa thèse d’agrégation, intitulée : « Le débit cardiaque.  Etudes expérimentales et cliniques », publiée cette même année chez Masson.  Il est revenu ultérieurement sur ce problème du débit cardiaque, affinant les résultats grâce aux nouvelles techniques et, en particulier, aux courbes de dilution obtenues à l’aide de colorants, d’isotopes radioactifs et enfin d’injections de sérum froid.

2) L’insuffisance cardiaque

L’insuffisance cardiaque fera l’objet de nombreuses recherches et publications dont on retiendra plus particulièrement un livre capital, publié chez Masson en 1952, en collaboration avec Regnier, de Gand, et Cournand, de New York, futur prix Nobel : « L’insuffisance cardiaque chronique.  Etudes physiopathologiques ».  Les auteurs montrent notamment que toute réduction du débit cardiaque s’accompagne nécessairement d’une élévation des pressions en amont ; dès lors les caractéristiques cliniques de l’insuffisance cardiaque s’expliquent aisément.  Cette conception s’est complétée avec le temps, mais est restée classique.

3) La circulation pulmonaire

Monsieur Lequime a soutenu l’intégration des recherches dans les domaines cardiaques et pulmonaires, favorisées par les nouvelles techniques d’investigation circulatoire (le cathétérisme veineux assurant la mesure des pressions intracardiaques et pulmonaires) et grâce aux nouveaux procédés d’exploration de la fonction pulmonaire.  Son équipe, dont faisaient partie les professeurs Denolin, Decoster et Englert, a investigué la circulation pulmonaire, les échanges gazeux et les répercussions cardiaques de diverses pathologies pulmonaires – et notamment du cœur pulmonaire chronique – de l’hypertension pulmonaire, des anévrysmes artério-veineux pulmonaires.

4) Les cardiopathies congénitales

Les cardiopathies congénitales ont retenu son attention tout au long de sa carrière ; c’est ainsi qu’il publie dès 1937, une étude sur la détection des shunts intracardiaques, en 1939, un travail consacré à la coarctation de l’aorte, et en 1941, il propose une classification des cardiopathies.

La technique du cathétérisme cardiaque, l’apparition de possibilités chirurgicales nouvelles favorisées par le cœur-poumon artificiel, induisent dans les années cinquante une véritable explosion de nos connaissances dans ce domaine.  De par son intérêt déjà ancien dans ce domaine, et disposant des techniques d’investigation nécessaires, le professeur Lequime jouera, avec son service, un rôle de tout premier plan dans ces nouveaux développements.  Par bonheur, il peut compter sur l’enthousiasme et l’excellence des équipes chirurgicales, dirigées par les professeurs Jean Govaerts et Georges Primo.

5) Les cardiopathies acquises   

Il n’’est guère de cardiopathie acquise qui ne se retrouve en bonne place dans l’analyse de son curriculum.  Dès la fin des années cinquante, il a perçu l’intérêt de la diététique, de la lutte contre le tabagisme, en un mot, de la prévention des cardiopathies coronariennes.  Il soutiendra des études nationales et internationales, dont l’importance pour la santé publique est actuellement reconnue.

6) Les radio-isotopes

Il se passionne pour l’utilisation des radio-isotopes en Cardiologie (mesure du débit cardiaque oblige), et les premiers travaux de recherche sont entrepris dans le service par les Drs Cleempoel et Bertinchamps, dès 1955 ; ils seront poursuivis par le Dr Lenaerts.

7) Divers

En fait, son esprit toujours en éveil, l’amène à s’intéresser et à impliquer son service dans pratiquement tous les domaines de la Cardiologie actuelle : les épreuves d’effort avec Mrs. Denolin, Messin et Degré, la phnomécanographie avec M. Polis, la coronographie avec M. Van Thiel, etc…

Comment évaluer l’importance de cette œuvre scientifique comparativement à nos connaissances actuelles ?  Je propose de laisser la parole à l’auteur.  Dans une lettre du 30.11.89, le professeur Lequime écrivait : « Il est extraordinaire de voir ce qu’est devenue la Cardiologie depuis 50 ans, et surtout depuis la dernière guerre.  Certaines de mes publications peuvent paraître dépassées, mais dans divers domaines (maladies congénitales, insuffisance cardiaque, complications cardiaques des affections pulmonaires etc…) elles font certainement figure de pionnier ».

II. La reconnaissance

La qualité de pareille œuvre scientifique sera reconnue au plan national et international.  Les titres et distinctions vont se succéder.  Le professeur Lequime sera : membre de six Académies dont la nôtre ; Docteur « honoris causa » de deux Universités ; membre d’Honneur de vingt-six sociétés étrangères de Cardiologie ; président de nombreuses sociétés savantes dont l’Académie royale de Médecine de Belgique, la Société belge de Cardiologie, la Société internationale de Cardiologie etc… Il fut anobli en 1965.

III. Les activités privilégiées

Plutôt que poursuivre cette énumération, je voudrais reprendre quelques activités de Monsieur Lequime qui lui tenaient particulièrement à cœur, et auxquelles il a consacré énormément de temps et d’énergie.

1) Les « Acta Cardiologica Belgica »

Co-fondateur de la revue « Acta Cardiologica » avec le Dr. Van Dooren, en 1946, il est restera l’éditeur en chef jusqu’à sa mort.  Il épluchait tous les articles retenus par le comité scientifique, corrigeait les coquilles et fautes de frappe, redressait certains problèmes linguistiques ; il revoyait ensuite les épreuves…, et cela jusqu’à la fin !

2) La « Société internationale de Cardiologie » 

La Société internationale de Cardiologie a été fondée en présence du professeur Lequime.  Il a fait partie du Bureau, en a été vice-président, puis le président, au total une activité de plus de vingt années.  Soucieux de l’isolement scientifique de nos collègues des pays de l’Est, il déploya des efforts considérables pour permettre à des cardiologues de ces pays d’assister aux réunions internationales, usant de trésors de diplomatie, trouvant aussi les fonds nécessaires aux voyages et séjours.

3) La « Fondation cardiologique Princesse Lilian »

La Fondation cardiologique a été créée en 1958 par la Princesse Lilian elle-même.  Le professeur Lequime en fut l’animateur et le conseiller scientifique, tâche actuellement assurée par notre confrère le professeur Ch. Van Ypersele de Strihou.  Cette Fondation a permis l’envoi aux Etats-Unis de jeunes enfants atteints d’affections cardiaques, considérées à l’époque, comme inopérables en Belgique.  Elle a également aidé les équipes chirurgicales de nos différentes Universités à effectuer des séjours prolongés dans les meilleurs centres des Etats-Unis, favorisant ainsi le développement rapide d’une chirurgie cardiaque de très haut niveau dans notre pays.  C’est grâce à l’appui de cette Fondation, et à l’intervention de généreux mécènes, que Monsieur Lequime a pu inaugurer en 1961, en présence du Roi Léopold III et la Princesse Lilian, le nouveau laboratoire de recherche cardiologique de l’Hôpital universitaire Saint-Pierre.  

4) L’Académie royale de Médecine de Belgique

Monsieur Lequime fut élu correspondant de l’Académie en mai 1956, promu membre titulaire en 1969. Il devient membre du Bureau de l’Académie en 1984 et est élu Président pour l’année 1986, après avoir rempli la fonction présidentielle de l’exercice 1985 suite au décès du professeur P. Bastenie, en février de cette même année, membre particulièrement fidèle, il assistait à pratiquement toutes les séances, organisant ses déplacements et ses vacances en fonction du fameux « dernier samedi du mois ».

5) La « Fondation Professeur Pierre Rijlant pour l’Electrophysiologie cardiaque » 

Le Professeur Lequime a présidé la « Fondation Professeur Pierre Rijlant », rendant ainsi hommage à notre ancien président, un des pères de l’électrophysiologie cardiaque et un des promoteurs de l’utilisation des ordinateurs en Médecine.

Quatre jours avant son dernier séjour à l’hôpital, Monsieur Lequime présidait encore l’assemblée générale de cette Fondation, dont les membres avaient été priés de se rendre à son domicile, en raison de son état de santé.  En dépit de sa faiblesse extrême, Monsieur Lequime avait tenu à rédiger lui-même le procès-verbal de la précédente assemblée générale de 1998, qu’il eut la force de lire entièrement malgré sa fatigue et son réel épuisement.  Ce fut sa dernière action officielle, ce message, cet ultime souhait qu’il voulut, malgré son état, nous transmettre très personnellement.

IV. Le Patron – l’Homme     

Mais, quel homme était le Professeur Lequime ?  Il n’est guère aisé de répondre à cette question, je ne puis qu’en tracer quelques images.  Il était en effet réservé, distant, n’encourageant pas la familiarité.  Dans le service, c’était un patron exigeant, impatient, mais particulièrement indulgent vis-à-vis des jeunes médecins.  Sa porte nous était toujours ouverte, que ce soit pour discuter du travail quotidien, d’un projet de recherche ou d’un problème personnel.  Tout le contraire du mandarin !  Ecrivain soucieux de l’élégance de la langue française, c’est un orateur dont les interventions délicatement ciselées retenaient l’attention.  Ses cours étaient des modèles de clarté, de précision et de concision.  Homme de grande culture, il appréciait particulièrement la littérature, les grands classiques, les belles éditions.  Il apprécia tout autant la vie, et en société, pouvait animer toute une soirée de sa verve intarissable, de ses citations drôlatiques, de son humour déconcertant !

Il y a quelques années, son nom fut donné à la bibliothèque de son ancien service.  « Auditoire Lequime » est la dénomination attribuée à ce nouveau local.  La réunion annuelle du service de Cardiologie de l’ULB porte désormais le nom de « Journées cardiologiques Jean Lequime ».  En outre, la Société belge de Cardiologie a décidé de rendre hommage à son ancien Président en organisant une « Jean Lequime Lecture » qui sera présentée chaque année à l’occasion de son congrès.

Chère Madame Lequime, vous avez aidé votre époux, vous l’avez accompagné tout au long de son parcours.  Vous l’avez soigné avec une attention et un dévouement total.  Notre Maître avait pour vous la plus grande admiration.  Puisse l’affection et l’amour qu’il vous témoignait vous aider à surmonter la perte d’un tel époux qui devrait prendre une telle place dans votre vie.

Nous conservons du Professeur Jean Lequime l’image d’un patron, et d’un collègue, qui a marqué de son empreinte l’histoire de la Cardioloige.

L’Académie, debout, s’est recueillie longuement au souvenir de notre confrère le Professeur Jean Lequime, membre titulaire et ancien Président.

La séance est suspendue pour permettre au Bureau de prendre congé de Madame Lequime et des membres de sa famille.