Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique Pr Pierre Paul Lambert

(Séance du 25 mars 2000)

Eloge de feu le Professeur Pierre-Paul LAMBERT, par Jean-Louis VANHERWEGHEM, correspondant.  

C’est devant une assistance particulièrement nombreuse, que s’est déroulé dans la salle de séances Roi Baudouin de l’Académie royale de Médecine, véritablement bondée, l’hommage au professeur P.-P. Lambert, membre titulaire et président pour l’année 1983.

Sa famille ainsi que tous les invités à cette partie de la séance étant introduits en début de la réunion, la parole est donnée à M. le professeur J.-L. Vanherweghem, recteur de l’Université libre de Bruxelles et membre de l’Académie.  Il s’exprime en ces termes :

Né le 17 octobre 1910 à Saint-Josse-Ten-Noode, Pierre-Paul Lambert fut diplômé « docteur en médecine » en 1935, à l’Université libre de Bruxelles.  Ses études médicales furent brillantes puisqu’il obtint quatre fois le prix Fleurice Mercier et qu’il fut classé premier, en 1935, au concours des bourses de voyage du gouvernement.

Interniste, Pierre-Paul Lambert, a accompli une carrière classique de clinicien hospitalier.  D’abord assistant (1936-1946), et ensuite adjoint (1947-1955) de Paul Govaerts (1889-1960), au service de médecine interne de l’Hôpital universitaire Saint-Pierre (Bruxelles), c’est en 1955 qu’il accéda la direction du service de médecine interne de l’Hôpital universitaire Brugmann et, en même temps, à la direction du laboratoire de médecine expérimentale annexé à ce service.  Il occupera ces fonctions jusqu’à sa retraite en 1975.  Il poursuivra cependant encore ses activités de recherche comme directeur de la Fondation médicale Reine Elisabeth (1976-1986) et ensuite comme président du conseil scientifique de cette même fondation (1896-1990).

P.P. Lambert laisse le souvenir d’un clinicien clairvoyant, prudent et précis.  Il aimait prendre en défaut ses confrères plus pressés ou plus superficiels par le contrôle minutieux de l’anamnèse et de l’examen du patient.  Il se montrait ainsi capable d’éclaircir d’un seul coup, la confusion des uns et des autres, le diagnostic d’un ictère par la mise en évidence d’un ganglion de Troisier, ou celui d’une hypokaliémie par un toucher rectal révélateur d’une tumeur villeuse.  Sa conscience professionnelle était un exemple pour tous et contraignait les plus jeunes à un « sens du devoir » parfois difficile à assumer.  Ainsi, s’excusant d’avoir été absent aux séances de l’Académie de Médecine, il écrivait, en 1968, à son secrétaire perpétuel Albert Dalcq : « Je sais que mon assiduité n’a pas été exemplaire par le passé.  A dire vrai, je ne puis me débarrasser d’un enseignement clinique que je donne aux étudiants du premier doctorat le samedi de 9 heures à 10 heures, ce qui reporte à la fin de la matinée un tour des malades sortants.  Je me demande parfois comment font mes collègues pour se libérer et venir si souvent à Bruxelles ; j’ai, quant à moi, déjà le sentiment d’être trop peu dans mon service ».

Très attaché à la pratique clinique « au chevet du patient », il sut cependant percevoir et utiliser immédiatement les nouveautés thérapeutiques.  Il fut, ainsi parmi les premiers, à utiliser en 1940, l’implantation sous-cutanée de cristaux d’acétate d’hydrocortisone dans le traitement de la maladie d’Addison.  Ce fut aussi, sous sa direction, que furent réalisés à l’Hôpital Brugmann, pour la première fois en Belgique, l’utilisation d’un rein artificiel en 1955 et d’une transplantation rénale en 1960.

Pierre-Paul Lambert a rejoint le corps enseignant de l’ULB en 1955, comme chargé de cours d’abord, et ensuite comme professeur ordinaire en 1960.  Il avait en charge l’enseignement de la clinique médicale et de la sémiologie médicale.  La Faculté de Médecine de l’ULB lui doit une réforme de l’enseignement de la sémiologie mettant l’accent sur les démonstrations pratiques au chevet du patient.

La carrière de chercheur de P.P. Lambert commence dès 1932 alors qu’il était encore étudiant.  Il étudie, alors, dans le laboratoire de morphologie de Paul Gérard, le rein de la salamandre qui a la particularité, comme tous les reins d’urodèles, d’avoir des néphrons ouverts et des néphrons fermés. Il démontre ainsi, dès 1932, les potentialités de résorption protéique du tube contourné proximal.  Comme il le confiera lui-même plus tard, avec humour, cette étude du rein des urodèles lui vaudra d’être reconnu d’emblée comme « néphrologue » par ses aînés, au point de se voir confier, quelques mois à peine après l’obtention de son diplôme, la charge clinique de deux jeunes brightiques.  Jeune médecin clinicien P.-P. Lambert tira avantage de son activité clinique auprès de Paul Govaerts, et de son activité de laboratoire auprès de Paul Gérard pour développer l’étude physio-pathologique et morphologique de la maladie rénale polykystique.  Il étudia ainsi en parallèle, d’une part, la morphologie des kystes, reconstruite graphiquement après examen minutieux des coupes sériées des prélèvements autopsiques, et, d’autre part, la fonction des kystes, tantôt par l’injection intrakystique de colorants, tantôt par l’administration d’insuline au patient, quelques heures avant le décès, suivies de l’analyse clinique des contenus des kystes au moment du décès.

Il démontre ainsi que les néphrons kystiques s’ouvrent dans les canaux excréteurs et conservent effectivement une fonction résiduelle.  Ces études furent l’objet de sa thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur, obtenue en 1945.  Les résultats, publiés en 1947, sous le titre « Polycystic disease of the kindney » dans les « Archives of pathology » (Arch. Pathol 44 : 34, 1947) font toujours autorité.

Dans le rapport scientifique à la Faculté de Médecine, concernant sa thèse d’agrégation, Pierre-Paul Lambert est décrit comme étant la parfaite illustration de la recommandation de Sir Thomas Lewis : « la possibilité pour un même homme de poursuivre l’étude de la maladie tant au lit du malade qu’à la salle d’autopsie et au laboratoire, est la condition fondamentale du progrès de la clinique scientifique ».  Par la suite, accédant à la direction du laboratoire de médecine expérimentale de l’Hôpital Brugmann, P.-P. Lambert diversifiera ses axes de recherche dans les domaines de la physiopathologie rénale, grâce aux différentes orientations choisies par ses collaborateurs.   La Chaire Francqui, qui lui fut conférée par l’Université Catholique de Louvain en 1967, fut l’occasion de dresser un bilan.  Il en fit une monographie : « Acquisitions récentes de physiopathologie rénale », publiée aux Editions Desoer en 1968.  On peut citer ainsi ses contributions significatives sur l’étude de l’hémodynamique rénale (avec André Schoutens, Robert Kahn et Paul Gottignies), de l’excrétion rénale du sodium (avec Pierre Vereerstraeten et Maurice Abramow), de la régulation de la pression artérielle et du système rénine-angiotensine (avec André Verniory), de l’excrétion rénale des phosphates (avec Jacques Corvilain), du déficit en potassium (avec Maurice Abramow et Michel Cremer), de la protéinurie (avec Jean-Pierre Gassée et Robert Askenasi), de l’hyperlipémie du syndrome néphrotique (avec Claude Malmendier et Guy Stoffels), de l’érithropoïétine (avec Jean-Pierre Naets et Marie Wittek), de l’homme anéphrique (avec Charles Toussaint, André Verniory, Jean-Pierre Naets et Jacques Corvilain) et de la physiopathologie du rein transplanté (avec Charles Toussaint et André Verniory).

Enfin, P.-P. Lambert s’est concentré sur l’étude des courbes de tamisage des macromolécules par le rein normal et pathologique, en clinique et au laboratoire.  Ses observations le conduisirent à établir un modèle mathématique, dérivé des courbes de tamisage macromolécules définissant les paramètres déterminants (pression de filtration glomérulaire définissant les paramètres déterminants (pression de filtration glomérulaire et coefficient de perméabilité) de la fonction glomérulaire.  Le développement de modèles expérimentaux de protéinurie l’on amené à étudier la pathogénicité rénale des protéines cationiques et à créer un modèle expérimental du syndrome hémolyseurémie. La fin de sa carrière de recherche fut consacrée à tenter d’établir un modèle descriptif des propriétés électriques de la paroi glomérulaire.  Devant le constat, ainsi qu’il l’écrivit lui-même avec la lucidité qui lui était était coutumière, qu’il s’agissait là d’un exercice pour virtuose de l’analyse mathématique plutôt qu’un outil pour le physiologiste, il estima le temps venu de mettre fin à sa recherche personnelle.

Cette remarquable carrière scientifique fut reconnue par des prix prestigieux.  Citons, en 1954, le prix quinquennal des sciences médicales « Lucien Stiénon », en 1952, le prix de la société de pathologie rénale (Paris), et en 1982, le prix quinquennal des sciences médicales des Académies royales de Médecine de Belgique.  Membre de nombreuses sociétés savantes, P.P. Lambert fut, en particulier, président de la Société de Néphrologie (Paris) de 1960 à 1962, président de la Société belge de Médecine interne, de 1963 à 1964, vice-président de la Société internationale de Néphrologie de 1963 à 1966.

Ce fut dans le souci d’informer les médecins praticiens belges des avancées récentes en médecine, et de leur donner l’occasion de publier leurs propres observations qu’il fonda, avec Jean Lequime, en 1946, les « Acta Clinica Belgica ».

En ce qui concerne plus particulièrement l’Académie royale de Médecine de Belgique, il en était correspondant depuis 1955, membre titulaire depuis 1968 et il en fut le Président en 1983.

Indépendamment de cette carrière de clinicien, d’enseignant et de chercheur, P.-P. Lambert eut aussi le souci de se préoccuper du rôle socio-économique des médecins et de la médecine.  Il présida, ainsi, en 1966-1967, la Commission universitaire du Conseil des Hôpitaux du Ministère de la Santé publique et il fut, de 1964 à 1972, le président de l’Union professionnelle des Médecins des Hôpitaux de Bruxelles (UPMHB).  Dans ce cadre, il milita en faveur de la reconnaissance du statut particulier du médecin hospitalier universitaire, associant les fonctions de clinicien, de chercheur et d’enseignant.  Sa force de persuasion fut opérative auprès des pouvoirs publics, et fut à la base du statut de salarié plein temps des hôpitaux du CPAS de Bruxelles.  Lors de son départ à la retraite, l’UPMHB, le CPAS de Bruxelles et l’ULB reconnurent ces mérites en construisant un nouvel amphithéâtre sur le campus Brugmann, et en lui donnant son nom.

En 1959 confronté concrètement au problème d’un enfant handicapé mental, P.-P. Lambert s’inquiète de la situation des handicapés mentaux, à l’époque, rejetés par la société et souvent inactifs et internés.

Il fonde et assure la première présidence de l’ANAHM (Association Nationale d’Aide aux Handicapés Mentaux) et en 1960, son épouse et lui créent dans les sous-sols de leur habitation privée le premier atelier protégé pour handicapés mentaux de Belgique (APAM).  Son épouse en est l’administrateur délégué.  Il lui succède en 1986.  Le combat fut incessant pour le développement, la reconnaissance et la protection légale de cette initiative.  Il obtiendra ainsi un statut social pour l’ouvrier handicapé (1963), des subsides pour leur reclassement social (1963) et leur adaptation au degré du handicap (1997).

En parallèle avec son épouse, il fonde le premier home pour handicapés mentaux adultes (HAMA I) en 1965.

Gestionnaire scrupuleux et clairvoyant P.-P. Lambert a porté l’APAM de sept ouvriers handicapés mentaux en 1963 à une entreprise de travail adapté, de 120 ouvriers et 1575 m².

Pour conclure, revenons au professeur de médecine.  P.-P. Lambert, qui aimait à répéter qu’il reconnaissait immédiatement un clinicien qui avait pratiqué la recherche de laboratoire, à la manière dont il abordait les problèmes diagnostiques et thérapeutiques, fut encore un de ces maîtres capables de créer une école.  Cette école était celle d’une approche particulière des questions, qu’elles soient scientifiques ou cliniques.  Cette approche fut magnifiquement décrite par Jean Hamburger (préface à « Acquisitions récentes de physiologie rénale » - Ed. Desoer 1968) : « Pierre Paul Lambert est du moins, sinon davantage (que Paul Govaerts), épris de rigueur mais il use d’armes différentes : l’esprit de finesse, la longue et prudente réflexion, l’imagination sans cesse en éveil, mais sans cesse tenue en laisse par l’analyse critique… et pour finir une pudeur, une courtoisie, une modestie vigilante dans l’expression de sa pensée ».  P.P. Lambert symbolisait la rigueur.  Il imposait à tous le défi de mériter son estime.  Ce n’était guère aisé, mais l’école fut excellente.  Merci à Pierre Paul Lambert.   

 

Evocation du souvenir de P.-P. LAMBERT

par G. RICHET, membre honoraire étranger (Ancien Président de la Société française de Néphrologie (1968-1970) et de la Société internationale de Néphrologie (1981-1984) ; membre de l’Académie nationale de Médecine (Paris).

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Confrères,

La réserve naturelle de P.-P. Lambert conférait à son amitié une rare sincérité et donnait du poids à ses interventions scientifiques, mesurées mais riches d’arguments.  Néphrologues et Néphrologie lui doivent beaucoup.

En digne héritier de Paul Govaerts, il fut homme de laboratoire et en même temps inspirateur d’équipes de recherches cliniques et expérimentales, se soutenant les unes les autres.  Membre fondateur de la Société de Pathologie rénale, devenue de Néphrologie, il y était assidu et ses présentations régulières y ont stimulé l’esprit d’investigation et la soif d’oser penser de générations de jeunes médecins, néphrologues ou non, leur procurant les joies intellectuelles les plus pures.

Sans la personnalité de P.-P. Lambert, la Néphrologie naissante n’aurait pas eu l’essor qui fut le sien en Europe occidentale.  L’ancien se souvent et tient à le dire avec émotion et reconnaissance.

La séance est suspendue quelques instants pour permettre aux membres du Bureau de raccompagner les membres de la famille du professeur P.-P. Lambert, ainsi que ses nombreux élèves et collaborateurs présents à cette occasion.