Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Jacques Beumer

(Séance du 29 juin 2002)

Éloge académique du Professeur Jacques BEUMER, membre titulaire, par Frans DE MEUTER, membre titulaire.

Monsieur Beumer a obtenu son diplôme de médecin à l’Université libre de Bruxelles en 1937.  Durant l’année académique 1938-1939, il séjourne successivement au « Statens Serum Institut » à Copenhague, à l’Institut Pasteur de Paris et au « Lister Institute » à Londres.  Le 1er juin 1939, il est engagé comme assistant à l’Institut Pasteur du Brabant  par le Professeur Jules Bordet, fondateur et directeur.  L’Institut était situé au 28 rue du Remorqueur, près du Parc Léopold.  Ce magnifique bâtiment, dans lequel Monsieur Beumer a passé toute sa carrière, ainsi que l’ancienne habitation de la famille Bordet et les écuries pour les chevaux, producteurs de sérums, seront heureusement conservés : ils sont actuellement restaurés en vue d’y héberger une Représentation étrangère auprès des Communautés européennes.  Monsieur Beumer fut promu chef de laboratoire en 1947, sous-directeur en 1948, et directeur en 1971.  Il prend sa retraite en 1978.

L’on sait que vers 1915, Twort et d’Hérelle découvrirent, indépendamment, que les bactéries pouvaient être victimes d’agents ultra-filtrables appelés bactériophages.  A partir de 1920, le Professeur Jules Bordet, soit seul, soit en collaboration, consacre de nombreux travaux au phénomène de la bactériophagie. Monsieur Beumer, entré comme assistant à l’Institut Pasteur du Brabant en 1939, fera une étude approfondie des récepteurs aux bactériophages.  En 1942, en collaboration avec Paul Bordet, il établit l’existence d’une corrélation, chez une espèce microbienne sensible, entre la reproduction du bactériophage et la formation du récepteur correspondant, par la bactérie.  Dans sa thèse d’agrégation, présentée en 1948, Jacques Beumer démontre, d’une part, que la sensibilité d’une bactérie à deux phages distincts se traduit par l’élaboration de deux récepteurs différents, dont il analyse les caractères distinctifs, et d’autre part que, chez des bactéries différentes, mais sensibles à un même phage, les récepteurs correspondant à ce phage, sans être identiques puisque les sérums anti-récepteurs les distinguent, sont cependant fonctionnellement interchangeables.  Chacun de ces récepteurs est en effet capable d’inhiber l’action du phage, non seulement vis-à-vis de la souche bactérienne dont le phage provient, mais aussi vis-à-vis des autres bactéries, sensibles à ce phage.  Monsieur Beumer démontrera encore, dans sa thèse, que c’est sur les récepteurs aux phages que les sérums antibactériens agissent dans le phénomène de Da Costa Cruz : une bactérie, sensible à un phage également actif sur d’autres bactéries, peut, en effet, être protégée temporairement contre ce phage, non seulement par le sérum antibactérien homologue, mais aussi par les divers sérums correspondant aux diverses bactéries sensibles au même phage.

Monsieur Beumer, soit seul, soit en collaboration avec Jacques Dirkx, chimiste de l’Institut Pasteur, consacrera de nombreux travaux à l’étude de la nature et de la localisation des récepteurs des bactériophages dans la paroi cellulaire de certaines Entérobactéries.  Les deux chercheurs réussiront à isoler, sur quatre souches de Shigella, les récepteurs spécifiques des phages Lisbonne, auxquels ces bactéries sont sensibles.  Les souches de Shigella étudiées étaient : Sh. Flexneri F6 (formes S et R), Sh. Flexneri F263 (forme S) et Sh.dysenteriae SHPB (forme R).  Deux méthodes leur ont permis d’isoler les récepteurs : celle de Boivin, extraction à froid, par l’acide trichloracétique, n’est applicable qu’aux souches S ; celle de Westphal et collaborateurs, extraction à chaud, par le mélange eau-phénol, convient à la  fois aux bactéries S et R. Ces deux méthodes extraient des Entérobactéries des lipopolysaccharides spécifiques, et les études approfondies de Monsieur Beumer ont pu démontrer que ce sont ceux-ci qui portent les récepteurs des phages Lisbonne chez les Shigella, qu’il a étudiées.

Poursuivant ses recherches, le Professeur Beumer a tenté de localiser de façon précise les récepteurs de phages dans l’architecture de la paroi cellulaire des Entérobactéries. Cette paroi comporte une couche externe lipoprotéique et une couche interne à deux étages : une lipopolysaccharide recouvrant une macromolécule rigide qui assure le maintien de la forme bactérienne.  Des extraits de Shigella Flexneri F6(S) ont été préparés par les deux méthodes citées ci-dessus et par deux techniques supplémentaires : celle de Jesaitis et Goebel, extraction par H20 à 65°C, qui extrait l’antigène somatique complet ; celle de Weidel et collaborateurs, qui se fait en plusieurs étapes et conduit à l’obtention des différents constituants de la paroi.  Les recherches de Monsieur Beumer démontrent que c’est la couche lipoprotéique externe de la paroi de Shigella Flexneri F6(S) qui contient les récepteurs des phages T2 et T6 du système T.  En raison du fait que cette dernière souche n’est sensible qu’à ces deux phages de la série T, Monsieur Beumer a également analysé la paroi d’un mutant de Shigella Flexneri F6(S), sensible à tous les phages T, le mutant F39, obtenu par Madame Beumer-Jochmans, son épouse, elle-même chef de laboratoire à l’Institut Pasteur du Brabant.  Signalons que l’isolement et la caractérisation de ce mutant important ont fait l’objet d’une publication dans la revue Nature en 1965.  L’analyse de la paroi du mutant par Monsieur Beumer a montré clairement que les récepteurs des phages T3, T4 et T7 se trouvent dans la couche interne lipopolysacharidique, alors que le récepteur du phage T5 se trouve, comme les récepteurs des phages T2 et T6, dans la couche lipoprotéique externe.

Monsieur Beumer a encore pu prouver que les récepteurs des phages Lisbonne, bien que portés par le même édifice moléculaire, l’antigène glucido-lipidique de Shigella Flexneri F6(5), n’en sont pas moins distincts ; il y a lieu de se représenter ces récepteurs comme des sites distincts d’un même édifice chimique.  En 1951, le laboratoire du Professeur Beumer devient le « Centre national de lysotypie », technique qui s’occupera du typage, par la sensibilité à une gamme de bactériophages, de différentes Salmonella, de Pseudomonas aeruginosa et de Saphylococcus aureus.  Cette technique permettra de caractériser très précisément des bactéries pathogènes, responsables d’infections hospitalières, vétérinaires ou alimentaires.  Le Professeur Beumer, soit seul, soit en collaboration avec des cliniciens ou des services d’épidémiologie, publia de nombreux travaux appliquant cette méthode.  La liste complète des publications scientifiques de Monsieur Beumer, arrêtée en 1988, comporte 99 titres.

Avant de retracer la carrière académique de notre Collègue, le Professeur Beumer je souligne qu’il a coordonné, pendant des années, les travaux de construction des laboratoires du nouvel Institut Pasteur à Uccle-Verrewinkel.  Le « déménagement » se fit après sa retraite, à partir de 1982.

C’est en 1948, que Monsieur Beumer obtient la garde d’agrégé de l’enseignement supérieur en sciences bactériologiques à l’Université libre de Bruxelles, après avoir présenté une thèse intitulée : « Les rapports entre bactériophages et bactéries ».  Il sera nommé agrégé en 1951, chargé de cours en 1957, professeur extraordinaire en 1962, professeur ordinaire en 1968, professeur honoraire en 1983.  Il fut chargé d’un grand nombre d’enseignements à la Faculté de Médecine, à l’Ecole de Santé publique et à l’Institut supérieur d’Education physique.  A partir de 1971, il fut également directeur du laboratoire de « Microbiologie du milieu » à cette Ecole de Santé publique. Il fut le promoteur de plusieurs thèses d’agrégation de l’enseignement supérieur.

De nombreuses distinctions académiques et honorifiques furent le complément combien mérité de sa double carrière à la Province du Brabant, et à l’Université.  Le Professeur Jacques Beumer avait été élu correspondant de notre Académie en 1962, et sera promu au titulariat en 1976.  Il avait aussi été lauréat du « Concours ordinaire de notre Académie » (Ive Section) en 1962, et sera promu au titulariat en 1976.  Il avait aussi été lauréat du « Concours ordinaire de notre Académie » (Ive Section) en 1960, pour un travail intitulé : « Isolement et étude chez les Shigella, des récepteurs aux bactériophages du bacille de Lisbonne ».

Soulignons encore que Monsieur Beumer était modeste et discret. Il aimait également les voyages, le théâtre et appréciait la tranquillité de sa maison de campagne à Isières, près de Ath.  Rappelons aussi qu’il fut fort affecté par le décès de son épouse, le 1er novembre 1998.

Le Professeur Jacques Beumer laissera le souvenir d’un maître juste, dévoué à son Institut et à son Université.

L’Académie, debout, se recueille en hommage à la mémoire du Professeur Jacques Beumer.

La séance est suspendue pour permettre au Président et au Secrétaire perpétuel de raccompagner la famille de feu notre Confrère regretté.