Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Henri Van Cauwenberge

par P. LEFÈBVRE, membre titulaire et ancien Président

Le Professeur Henri Van Cauwenberge, membre titulaire et ancien Président de notre Compagnie ne laissait nul indifférent.

L'honneur m'appartient ce jour de prononcer son éloge académique. Je suis à cette tribune le porte-parole des très nombreux confrères qui ont été ses élèves et ses collaborateurs directs: le Baron Paul Franchimont, prématurément décédé il y a plus de dix ans, MM. Charles Lapière, Georges Franck, Henri Kulbertus, Georges Fillet, Gustave Moonen et Georges Rorive, membres titulaires; André Scheen, correspondant, sans oublier Paul-Henri Lambert, membre honoraire étranger. Peu de confrères peuvent s'enorgueillir d'avoir à ce point contribué à peupler les rangs de notre Compagnie...

Né à Liège le 24 mai 1923, Henri Van Cauwenberge entama ses études médicales à l'Université de Liège en 1941 où il obtint le diplôme de candidat en Sciences naturelles et médicales en 1944. En raison de la guerre, il effectua son premier doctorat en médecine à l'Université libre de Bruxelles et il évoquera souvent le souvenir de ses maîtres bruxellois. De retour à Liège en 1945, il fut proclamé Docteur en Médecine, Chirurgie et Accouchements avec la plus grande distinction en juillet 1948 et Médecin-hygiéniste en juillet 1949. Au cours de ses études médicales, il fréquenta les laboratoires de Marcel Florkin et de Zénon Bacq, ce qui eut une influence déterminante sur sa future carrière.

Dès 1949, le jeune Van Cauwenberge rejoignit la Clinique médicale A de l'Université de Liège, dirigée par le Professeur Jacques Roskam. Il y obtint sa reconnaissance en tant qu'interniste en 1955 et rhumatologue en 1957. En 1956, il fut à l'unanimité proclamé agrégé de l'enseignement supérieur. Sa carrière à l'Université de Liège était maintenant tracée: chargé de cours en 1961, professeur ordinaire en 1964 et titulaire de la chaire médicale A, directeur du Département de Clinique et Pathologie médicales de 1964 à 1985 à l'Hôpital de Bavière, puis, de 1985 à 1988, au Centre hospitalier universitaire du Sart Tilman. Parallèlement à cette brillante carrière hospitalo-universitaire, le Professeur Van Cauwenberge exerça des fonctions importantes au niveau national. Il fut membre de la Commission de remboursement des médicaments auprès de l'Institut national d'Assurance Maladie Invalidité (INAMI), de 1958 à 1986, et membre de la Commission d'enregistrement des médicaments, de 1963 à 1994. Après sa retraite universitaire en septembre 1988, il assura de 1990 à 2000 la lourde tâche de Président de la Commission de transparence près du Ministère de la Santé publique.

Il était un membre assidu de notre Compagnie où il avait été élu en tant que correspondant en 1961 et promu au titulariat en 1969. Il assura la présidence de l'Académie au cours de l'année 1990. Il était assidu à nos séances et y intervenait souvent, toujours avec pertinence, sur les sujets les plus variés. Par ailleurs, il était correspondant étranger de l'Académie nationale de Médecine (Paris).

Le Professeur Van Cauwenberge fit plusieurs séjours scientifiques à l'étranger. En 1957, il séjourna un an au "Peter Bent Brigham Hospital" de Boston puis, grâce à une bourse du "Canadian Research Council", pendant six mois à Saskatoon chez M.Jacques et, enfin, à Montréal. En fin de carrière, il fut promu Grand Officier de l'Ordre de Léopold et Chevalier de la Légion d'Honneur.

Plutôt que de poursuivre l'énumération chronologique des activités de Henri Van Cauwenberge, nous souhaitons évoquer ce matin quelques aspects marquants de sa personnalité en tant que professeur, médecin, chercheur, organisateur et peut-être surtout en tant qu'homme.

Le Professeur Henri Van Cauwenberge était un enseignant doué et rigoureux. Possédant de la médecine une connaissance encyclopédique, il aimait partager celle-ci avec ses étudiants, agrémentant ses cours de multiples anecdotes tirées d'une expérience médicale étendue. Souvent, il se faisait assister dans son enseignement par un de ses élèves plus spécialisé mais, toujours, il s'imposait d'être présent durant toute la leçon, un moyen élégant et efficace de se tenir au courant des nouveautés diagnostiques et thérapeutiques. Régulièrement, il dialoguait avec les étudiants pour lesquels sa porte était toujours ouverte. Il possédait une mémoire phénoménale et, comme nous l'a rappelé André Scheen, il impressionnait lorsqu'il interpellait par leur nom, voire leur prénom, certains de ses étudiants qu'il n'avait parfois plus vus depuis plusieurs années. Tous ses élèves gardent de lui le souvenir d'un professeur, certes rigoureux, mais surtout attentif et généreux. Lorsque venait, à l'époque en juin et en septembre, le temps des examens, le Professeur Van Cauwenberge interrogeait les étudiants un à un, leur consacrant parfois plus d'une heure... Lorsque son opinion était négative, il lui arrivait de demander à l'un de nous de réinterroger l'étudiant défaillant. De 1974 à 1988, j'ai eu le privilège et la charge d'interroger comme lui tous les étudiants de quatrième doctorat, à l'Université de Liège. Le jury nous avait demandé de remettre une note commune. Il y avait souvent parfaite concordance, mais lorsque discordance il y avait, il demandait que la note la plus favorable, à vrai dire souvent la mienne, fut retenue.

Le Docteur Van Cauwenberge possédait un diagnostic sûr, fondé sur une grande connaissance de la médecine. Il sélectionnait avec rigueur les examens complémentaires nécessaires et définissait précisément le traitement à mettre en oeuvre. Il avait des médicaments une connaissance difficile à égaler. Il était attentif à la santé de nombreux membres du personnel et était devenu le "médecin traitant" de plusieurs de ses collègues. Il a pratiqué la médecine jusqu'au bout. Nombreux sont les patients qui, aujourd'hui, le regrettent.

Le dernier malade à soigner fut lui-même. Il prenait connaissance avec lucidité du résultat des examens le concernant, il n'hésitait pas à en suggérer d'autres et tous ceux qui l'ont pris en charge se souviennent d'avoir négocié avec lui chacune des étapes médicales ou chirurgicales le concernant. Je garde personnellement un souvenir ému des conversations au cours desquelles le Docteur Van Cauwenberge évoquait les aléas et les difficultés auxquelles était soumis le patient Henri Van Cauwenberge.

Henri Van Cauwenberge, le scientifique, a mis la recherche au coeur de son activité universitaire. Formé, nous l'avons vu, à Boston et au Canada, il se consacrera, en précurseur, à la compréhension du mécanisme d'action du médicament le plus célèbre au monde qu'est l'aspirine, au sujet de sa thèse d'agrégation de l'enseignement supérieur. Il étudia de façon approfondie les mécanismes de l'inflammation sous ses diverses modalités aiguës et chroniques, en analysa les divers médiateurs (à l'époque histamine, sérotonine et bradykinine) et les substances susceptibles de les inhiber. Il poursuivit aussi des recherches sur la réactivité de l'axe hypothalamo-hypophyso-corticosurrénalien et au laboratoire du Professeur Vivario, en étroite collaboration avec son ami de toujours, notre confrère Camille Heusghem, fut le premier en Europe à mettre au point, en 1953, le dosage des 17-hydroxycorticostéroïdes surrénaliens.

Dès l'instant où il prit la direction de la Clinique médicale A au début des années soixante, sa recherche personnelle passa au second plan pour favoriser celle de ses collaborateurs. Tous ceux-ci étaient tenus de poursuivre une recherche expérimentale ou clinique. Beaucoup d'entre eux sont devenus par la suite chefs d'école dans leurs disciplines respectives.

Henri Van Cauwenberge était auteur ou co-auteur de quelques 450 publications dans des revues de renom national et international et de plusieurs livres dont, en 1963, "L'eau et les électrolytes en médecine interne" publié chez Masson avec Marcel Florkin et Pierre Lefèbvre et, en 1970, "Assay of Protein and Polypeptide Hormones" réalisé avec Paul Franchimont et publié chez Pergamon. Ses recherches ont été couronnées par le Prix Léon Fredericq, le Prix du Concours ordinaire de notre Compagnie et le Prix de la Fondation Pfizer, toujours de notre Académie.

Le chef de service Van Cauwenberge était exigeant pour lui  comme pour ses collaborateurs. Il imposait à tous, comme à lui-même, d'être présent chaque matin à huit heures au "colloque du service" où les médecins de garde faisaient rapport, où les directives et consignes étaient précisées et où un sujet médical d'actualité était exposé. A l'époque, nous trouvions tous cela exigeant certes, mais simplement normal... Très tôt, il a réparti les responsabilités entre ses collaborateurs devenus "chefs de secteur". A la tête de la Clinique médicale A, il a développé et entretenu des relations cordiales et efficaces avec le titulaire de la Clinique médicale B, notre confrère le Professeur Nizet et, à partir de 1974, avec votre serviteur, titulaire des enseignements de policlinique médicale. Avant son accession à l'éméritat en 1988, il avait jeté les bases de ce qui devait devenir le Département de Médecine, comptant aujourd'hui une quinzaine de services et des activités réparties sur quatre sites hospitaliers. C'était un plaisir de l'accueillir chaque année, à l'automne, au dîner du Département de Médecine.

Enfin, l'homme ne laissait nul indifférent par son charisme, son enthousiasme communicatif, sa générosité, sa remarquable fidélité en amitié. Lors de ses obsèques à l'église de Seraing, près de son domicile, les assistants nombreux lui ont rendu hommage. Ils ont entendu le programme musical qu'il avait lui-même choisi. Un de ses airs était "My way" de Frank Sinatra. En l'entendant, plusieurs d'entre nous ont échangé un sourire de connivence. Certes, Henri Van Cauwenberge a vécu sa vie "his way", qui pourrait le lui reprocher?

Après avoir été notre maître, puis notre collègue, Henri Van Cauwenberge était devenu un ami, un confident des bons et des mauvais jours. Son amour de la vie était sans limites. Jusqu'au bout, il a fait preuve d'une volonté et d'un optimisme sans faille. Il s'est éteint le 15 avril 2004 à Bormes-les-Mimosas où il avait coutume de passer ses vacances en famille.

L'Université de Liège, sa Faculté de Médecine, notre Académie royale de Médecine, la communauté médicale en général se voient aujourd'hui privées d'un grand maître. Nous mesurons la peine immense que représente son départ pour son épouse Martine, notre consoeur, que nous assurons de toute notre sympathie, et pour tous ses enfants. Jean-Remy, Geneviève, Dominique, Françoise, Henry, Isabelle et Philippe, votre papa a marqué de nombreuses générations de médecins et vous a, pour la plupart, transmis son amour de l'art de guérir. Soyez assurés de l'estime, du respect et de l'amitié qu'avaient pour votre père les membres de l'Académie royale de Médecine de Belgique.