Académie royale de Médecine de Belgique

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Résumé de Isidore Pelc (Séance du 15 juillet 2006)

DE L’USAGE DUR DE DROGUES DOUCES

par I. PELC (U.L.B.), invité, et P. VERBANCK (U.L.B.), coll.

La dangerosité de l’usage de drogues est régulièrement l’objet de controverses. Les indicateurs qui sont en général mis en exergue sont, d’une part, le risque d’induction d’une dépendance physique et, d’autre part, la toxicité organique de ces produits. Si aujourd’hui le débat, dans cet ordre d’idées, est principalement centré sur le cannabis, il est bon de rappeler que des questions du même ordre ont été posées, il y a plusieurs décennies déjà, à propos de la cocaïne et, plus récemment, l’ecstasy.

Le cannabis, sous ses différentes présentations, a pour particularité de n’entraîner qu’exceptionnellement une létalité, ce qui est à l’origine de sa réputation de « drogue douce » ; ce concept a toutefois été rapidement assimilé à celui de « drogue sans danger » et en particulier, « sans danger d’induction de dépendance physique ». Dans le même temps, d’autres données tant expérimentales que cliniques, sont à l’origine de messages parfois très alarmistes sur le plan de la santé. Aussi, se prononcer sur la dangerosité de telles drogues nécessite une approche particulièrement nuancée.

 Ainsi, bon nombre de consommateurs réguliers de cannabis estiment ne pas être « sous l’effet d’une drogue » et effectivement ne présentent aucun signe manifeste d’intoxication. Pourtant, l’évaluation objective de leurs fonctions cognitives à l’aide de techniques d’électrophysiologie montre des altérations importantes chez la plupart d’entre eux. Dans le même temps, un grand nombre de ces mêmes sujets se caractérisent, à un degré plus ou moins important, par des difficultés à concrétiser leurs objectifs sur le plan personnel ou professionnel, ce qui les amène à un important isolement social.

Ces observations indiquent qu’il n’est vraisemblablement pas opportun d’augmenter l’accessibilité du cannabis par une modification de la législation. En effet, il apparaît que la prévalence des problèmes de santé liés à l’usage d’un produit, sont en relation directe avec la quantité moyenne consommée par habitant. Cette règle a été définie il y a de nombreuses années par Lederman, dans le domaine de la consommation d’alcool. Ce dernier produit est pourtant aussi un candidat « drogue douce » dans la mesure où de nombreuses personnes en font, pendant leur vie, un usage qui apparaît comme non problématique . Son abus laisse pourtant des traces indélébiles sur le  plan neurophysiologique et neuropsychologique, comme nous avons eu l’occasion de l’étudier.

Ainsi, l’estimation du danger de drogues sur la seule base de leur toxicité, au vu des critères habituels de la médecine, ne prend vraisemblablement en compte qu’un aspect marginal du problème. Les conséquences sur le développement des capacités cognitives, émotionnelles, et du comportement des individus nous apparaissent comme des indicateurs de risque beaucoup plus pertinents, quoique souvent sous-estimés par le consommateur et le corps médical. Signalons enfin, qu’une consommation régulière de ces drogues est, dans bon nombre de cas, un indicateur majeur de grandes difficultés d’investissement social.

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