Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge académique Pr Charles Maurice Lapière (Séance du 31 mai 2008)

Feu le Professeur Charles Maurice LAPIÈRE, membre titulaire, par le Professeur Jean-Michel FOIDART, membre titulaire.

Charles Lapière nous a quittés le 8 novembre 2007.  Professeur émérite de dermatologie à l’Université de Liège et fondateur du Laboratoire de Dermatologie Expérimentale et de Biologie du Tissu Conjonctif, Charles Lapière eut une carrière exceptionnelle de chercheur, de clinicien et d’enseignant.  Il était, depuis le 27 novembre 1982, membre titulaire de notre Compagnie.    

Né à Liège, le 19 juin 1931, il entreprend, après des humanités gréco-latines à l’Athénée Royal de Liège, des études de Médecine à l’Université de Liège.

Etudiant, il est un membre très actif du Comité Estudiantin du Fonds Malvoz.  Il y siège avec son frère Maurice et avec Pierre Lefèbvre, de trois ans son cadet.  La tuberculose fait des ravages pari les étudiants.  Ensemble, ils se dévouent pour leur venir en aide.

Elève-assistant, il fait ses premiers travaux de recherche au Laboratoire d’Histologie, sous la conduite du Professeur Chèvremont.  Il y travaille avec Pierre Lefèbvre, Paul Franchimont, Georges Franck et Narcisse Lisin.

Après un internat en médecine, il est diplômé Médecin en 1956 et d’emblée recruté comme Assistant du Professeur Roskam.  Il y côtoie Henry Van Cauwenberge, Jean Hughes et Jean Lecomte.  Ses collègues sont Armand Deleixhe, Jacques Salmon, Georges Franck, Paul Franchimont, Maurice Radermecker et Pierre Lefèbvre.  Ses travaux de recherches concernent l’inflammation aiguë et chronique de la patte de rat.  De là, naîtra son intérêt pour le collagène.

En 1961, il est Spécialiste en médecine Interne.  Il rejoint le laboratoire de Jérôme Gross à la Harvard Medical School de Boston.  Il y succède à Charles Nagant et obtient en 1963 un Master en Biochimie.

Il y découvre la collagénase animale ou MMP1.  Cette découverte est fondamentale.  Elle ouvre un nouvel axe de recherche extrêmement fécond : celui des enzymes capables de remodeler la matrice extracellulaire.  A ce jour, vingt-trois métalloprotéases matricielles ont été décrites chez l’être humain.  Elles sont impliquées dans l’embryogenèse, dans le remodelage de la trame conjonctive de la peau, du cartilage, des dents et de l’os, ainsi qu’au cours de la cicatrisation ou de l’angiogenèse.  En pathologie, elles jouent un rôle essentiel et sont des cibles thérapeutiques dans la pathologie cancéreuse ou anévrysmale par exemple.

Il est le père incontesté de cette découverte essentielle et à ce titre, le Professeur Lapière reçut en juillet 2007, l’Award des Gordon Research Conferences pour la découverte des métalloprotéases, au cours de la réunion annuelle consacrée à ce thème de recherche.

C’est à Boston dans le laboratoire de Jerry Gross, qu’il fait la connaissance de sa future épouse, Barbara.  Ils auront quatre enfants, Dominique, Brigitte, Jean-Christophe et Olivier, et plusieurs petits-enfants.

De retour en Belgique en 1963, il devient Agrégé de l’Enseignement Supérieur en 1964 après la défense d’une thèse intitulée « Contribution à l’étude du comportement du tissu conjonctif ».  Il est successivement Chef de travaux et Chargé de cours associé en Médecine interne et collaborateur du Professeur H. Van Cauwenberghe.  Il crée le Laboratoire de Dermatologie expérimentale dont le sujet de recherche principal est le métabolisme osseux et la biochimie du collagène de la peau.

En 1967, il travaille aux Etats-Unis dans plusieurs laboratoires et devient Visiting Professor de Dermatologie auprès du Professeur Th. Fitzpatrick au Massachusetts General Hospital de Boston.  En 1968, il est chez le Professeur R. Degos à l’Hôpital Saint-Louis de Paris, centre d’excellence de la dermatologie française.  En 1970, il est nommé Professeur ordinaire et Chef du service de Dermatologie et de Vénérologie, succédant à son père, le Professeur Spartacus Lapière, titulaire de la chaire depuis 1945.

Sa carrière de dermatologue a été profondément influencée par sa double formation d’interniste et de biochimiste.

A l’époque en effet, la dermatologie est encore une science contemplative et essentiellement descriptive.  Charles Lapière est un des pionniers à lui donner ses lettres de noblesse.  Il développe un enseignement scientifique original de la dermatologie basé sur l’étiologie et la pathogénie des affections cutanées plus que sur la morphologie traditionnelle.

Son attention se porte vers une maladie cutanée génétique, bovine, la dermatosparaxie.  Les animaux affectés souffrent d’une fragilité cutanée sévère.  Le travail extraordinaire de Charles Lapière conduit à deux avancées majeures dans la compréhension du métabolisme du collagène.  Il découvre en effet que le collagène existe sous forme de peptides précurseurs et que les animaux dermatosparaxiques ont perdu l’enzyme qui normalement clive l’extrémité amino-terminale peptidique du procollagène.

C’est la première maladie génétique du tissu conjonctif dont le mécanisme moléculaire est élucidé.  Vingt ans plus tard, la même maladie est identifiée chez l’homme : elle porte le nom de syndrome d’Ehlers-Danlos type VIIC.  Cette maladie est la conséquence de mutations inactivatrices du gène de la procollagène peptidase humaine, l’ADAMTS-2.  Le gène codant cette enzyme sera cloné pr Alain Collige, son collaborateur.

Charles Lapière fut le premier en 1980 à montrer que la matrice extracellulaire transmet une information mécanique essentielle aux cellules, et que cette transduction de la pression de des tractions membranaires affecte considérablement les activités des cellules.  Il devient un acteur essentiel des programmes de recherche biologiques de la NASA et de l’ESA et son laboratoire participe aux programmes de recherche sur les conséquences de l’apesanteur sur la santé humaine et sur la régulation par la microgravité des RhoGTPases.

Une des applications cliniques essentielles de ces travaux est le développement de peaux artificielles pour les grands brûlés.   

Charles Lapière fut aussi un mentor enthousiaste stimulant et encourageant la créativité et l’intérêt scientifique de ses jeunes collaborateurs, scientifiques et médecins, qui à présent, dirigent des laboratoires de recherche ou des unités cliniques dans des universités belges ou étrangères.

Editeur de huit journaux scientifiques internationaux importants, il a publié soixante-cinq chapitres de livres et traités, plus de trois cents articles dans des revues scientifiques renommées et 350 abstracts internationaux.

Il a obtenu de nombreux prix prestigieux : Académie royale de Médecine de Belgique, Compte de Launoit, Princesse Jean de Mérode, Fulbright Foundation, European Federation of Pharmaceutical Associations, Alexander von Humboldt Foundation et, en 2006, la consécration mondiale pour sa carrière en dermatologie expérimentale par l’International Ligue of Dermatological Societies.

Il participa à la création de la FECTS (Fédération européenne des sociétés d’étude des tissus conjonctifs) et de l’ISMB (International Society for the Study of Matrix Biology).  Il était membre fondateur de l’European Society for Dermatological Reserarch, de l’European Tissue Repair Society, et de l’International Society for Matrix Biology.  Il était membre d’honneur de diverses sociétés internationales, entre autres : l’European Academy of Dermatology and Venereology, New-York Academy of Sciences, American Academy of Dermatology, Society for Investigative Dermatology, American Dermatological Association, National Committee of Space Research.  Il fut aussi le premier Président de l’European Tissue Repair Society.

Il reçut de nombreuses distinctions scientifiques.  Il a été président de la Société royale belge de Dermatologie et de Vénérologie.  Il était titulaire de nombreuses distinctions honorifiques dont celle de Grand Officier de l’Ordre de Léopold.

Il fut au printemps 2007, nommé Docteur Honoris Causa de l’Université de Cologne.

Sa vie extraordinairement remplie ne fut seulement professionnelle.  Il avait une passion sans borne pour les orchidées, dont il cultivait, hybridait et sélectionnait des centaines d’espèces.  Il était un amoureux de la nature, de la pêche et de la chasse.  Il jouait avec passion au squash et au tennis, et cultivait avec amour son énorme jardin.  Il aimait les voyages en famille, notamment au Pérou, et avait un cercle étendu d’amis sincères.

Esprit curieux, enjoué, créatif, Charles Lapière fut une personnalité chaleureuse et riche, doté d’un esprit ouvert.  Nous avons perdu un maître, un conseiller et surtout un ami.

A son épouse Barbara, à ses enfants, Dominique, Brigitte, Jean-Christophe et Olivier, à son frère Maurice et à toute sa famille, ainsi qu’à ses proches collaborateurs et à ses amis les Professeurs Thomas Krieg et Monique Aumailley de l’Université de Cologne, qui sont parmi nous, l’Académie rend hommage à Charles Lapière et nous vous présentons nos condoléances émues.