Académie royale de Médecine de Belgique

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Allocution de M. Hervé Hasquin, Secrétaire perpétuel de l'ARB

 

Allocution de M. H. HASQUIN,  Secrétaire perpétuel de l’ARB

On va abandonner, Madame, toute forme de cérémonial quand on parle d’un ami, et Jẚnos est un ami de trente ans exactement, puisque cela fait trente ans que nous nous sommes connus.

C’est le fruit d’une amitié à la fois philosophique et universitaire, une amitié culturelle et aussi un certain partage lié au politique.  Tout cela nous a rapprochés pendant ces trente ans.  Pourtant nos relations professionnelles étaient émaillées par les tempêtes parfois, lorsque,  pendant presque une dizaine d’années, je fus Président du Comité de Gestion de l’Institut Bordet, et lui était Médecin Directeur et vous n’ignorez point Mesdames et Messieurs, et vous les médecins nombreux dans cette assemblée, combien le rôle d’un Médecin – Directeur est difficile puisqu’il doit servir d’intercesseur entre deux forces ; comme souffre-douleur parfois du Comité de Gestion, tout en étant le porte-parole du Corps médical.  Et c’est ce type de relation fait à la fois d’amitié, et j’allais dire d’amitié virile, qui nous a fait nous rencontrer Jẚnos et moi.  Et je m’en veux vraiment de lui avoir causé autant de soucis.  Je me souviens que, vers 1990, excédé par une forme d’incivisme administratif du Corps médical qui faisait perdre beaucoup d’argent à l’Institution, j’en étais arrivé à faire suspendre le versement des indemnités cliniques du Corps médical de Bordet.  Cela a duré quelques mois et puis les choses sont rentrées en état.  Il y avait eu un électrochoc et je sais qu’à ce moment-là les relations pouvaient être tendues, mais elles se sont arrangées parce qu’il y avait aussi bien d’autres choses que nous avions en partage.  Et oui, l’historien et le médecin d’origine hongroise peuvent avoir beaucoup en partage, quand on se souvient notamment que nos régions au 18ème siècle participaient à cet extraordinaire Empire Hongrois, une Hongrie dont Jẚnos n’a jamais cessé, à juste titre, de devancer la grandeur, d’abord la grandeur géographique à l’époque jusqu’à la guerre 1914, la grande Hongrie, Mesdames et Messieurs, qui comportait la Croatie, une grande partie de la Serbie, de la Slovaquie, la Transylvanie, même une partie de l’Ukraine d’aujourd’hui.  

C’était là quelque chose d’assez extraordinaire au cœur de l’Europe et il y avait une vitalité, une vitalité qu’il ne s’est jamais manqué de me rappeler, au sein de cet Empire de souche hongroise, notamment au 19ème Siècle, cette Mitteleuropa, cet Empire au milieu du cœur de l’Europe, où les communautés juives assimilées exerçaient une influence considérable et donnaient un rayonnement exceptionnel à cette partie de l’Europe, et j’ose avoir perçu, et je crois même ne pas me trahir en disant qu’encore aujourd’hui lorsqu’il nous arrive de parler de cette région-là d’Europe, Jẚnos, tu as comme une forme de nostalgie en pensant à cet admirable ensemble qu’était Vienne, Budapest et Prague pour ne citer que ces grandes capitales, ce triangle magique qui animait la vie intellectuelle et culturelle de l’Europe jusqu’avant la guerre 1914-18.

Enfin, je voudrais terminer sur une note plus politique, parce que Jẚnos c’est aussi cela, c’est un homme, Mesdames et Messieurs, et Monsieur Malaisse y a fait allusion tout à l’heure.  Je me permets de revenir sur le soulèvement des étudiants hongrois de 1956.  La mémoire avec le temps se dissout, on oublie, on  a tendance à relativiser à l’excès un certain nombre de phénomènes qui ont pu se passer dans l’histoire.

Je voudrais rappeler que Jẚnos, par son courage, a montré ce que pouvait être la résistance jusqu’au péril de son existence, la résistance à un régime totalitaire.

Prendre seul ses responsabilités, puis émigrer pour finalement venir en Belgique et mordre à pleines dents la liberté; il était un représentant digne de ces étudiants hongrois de 1956.  Le temps évolue depuis les idéologies d’origine communistes, mais beaucoup d’hommes encore devaient les supporter dans les années 1980.  On a la mémoire courte.  Je me souviens des discours encore à la même époque, parfois de certains de ses Collègues, qui avaient le culot de nier que p.e. Katyn fut l’œuvre de l’Union Soviétique, qui se berçaient d’illusions sur cette expression fantasmagorique extraordinaire « les démocraties populaires », expression qui cachait des régimes totalitaires, à parti unique.  J’allais dire que c’était à la même époque qu’il était convenant de parler d’antisionisme, pour ne plus oser d’utiliser le mot antisémitisme, mais l’on savait très bien que les deux se confondaient plus souvent.

Et bien Jẚnos Frühling, par son comportement, par son existence, était un témoin de ce que la liberté pouvait être au moment où certains, avec un certain mépris, parlaient des libertés bourgeoises dans les années 1970 et 1980, faisaient preuve d’un mépris condescendant à l’égard de celui dont certains se disaient qu’après tout il n’était peut-être qu’un renégat lui, affirmait haut et clair ce qu’il était. Il avait fait le choix de la liberté et c’est peut-être le plus bel hommage qu’on puisse rendre à Jẚnos Frühling.        

Il fut un homme libre et il nous a montré ce que pouvait être la liberté.  Il l’a montré à pleines dents et il était là pour revigorer une liberté dont certains ne s’enthousiasmaient pas.

Voilà Jẚnos et encore j’allais dire bonne chance, mais je sais, que vu tes multiples activités et centres d’intérêts culturels, tu es une personnalité qui ne s’ennuiera jamais.  Au revoir.  

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