Académie royale de Médecine de Belgique

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Allocution par Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l'ARLLF


Sait-on pourquoi l’on honore les grands hommes ? Pourquoi, par exemple, ce matin, mon cher Jẚnos, en présence d’une Altesse royale, sont rassemblés dans cette Salle du Trône tant de tes contemporains, conscients qu’ils en représentent beaucoup d’autres, qui ne sont pas là, ou qui sont loin, et d’abord dans un autre pays, celui où tu es né et qui t’est si cher, ou qui ici même, dans cette Belgique que tu as élue tienne et qui t’a élu parmi ses plus précieux citoyens, ne peuvent  pas être physiquement présents, mais le sont en pensée, et je songe à quelques êtres que tu me sais proches et qui m’ont assuré qu’ils étaient là par le cœur ?

Savons-nous pourquoi nous t’honorons ? Oui, certes, et pour des raisons innombrables dont je tenterai d’en définir quelques-unes. D’abord parce que tu es un de ces individus qui donnent aux autres le sentiment qu’ils ne sont pas des fétus sur la vague du temps, dès lors que tu es l’exemple du contraire. L’homme est capable de ne pas être un jouet des circonstances, mais bien un sujet à part entière. Cette capacité, tu l’illustres à bien des égards. Parce que d’abord tu nous permets, en maître de ton art, de ne pas être les victimes passives d’un conditionnement physique : c’est là le propre du médecin lorsqu’il exerce son métier avec une profonde curiosité de ses semblables et le pouvoir de les soulager face aux plus redoutables épreuves du destin, celles qui menacent et entravent leur santé et leur survie. La médecine, tu l’incarnes à mes yeux de façon exemplaire, comme une grâce qui serait l’aboutissement d’une science hors du commun, mais aussi comme le fruit d’une attention exceptionnelle vouée aux autres. Ce don de soi, tu en as fourni la preuve dans toutes les responsabilités que tu as exercées, qui n’ont jamais été et ne seront jamais chez toi des fétiches d’apparence et d’apparat, mais des manières évidentes d’être « pour » les autres, comme Emmanuel Levinas nous l’expose. Tu es un meneur d’hommes certainement,  mais pas pour les dominer ni surtout les commander, plutôt pour les connaître, les soulager et les servir. Cette inscription très claire, incontestable, dans le collectif est d’une telle évidence que la liste des titres que tu portes n’a rien de décoratif ou d’usurpé, mais est unanimement reconnue et justifiée. Ils font la fierté de tes proches parce qu’ils se sentent honorés à travers toi.

Mais, plus personnellement, tu me permettras de dire, en tant qu’ami, que si nous sommes autour de toi aujourd’hui, c’est parce que tu honores la notion même d’amitié. Avec vigilance, chaleur, prévenance, savoir et humour. Vigilance parce que ton regard sur l’autre est d’une précision et d’une lucidité sans faille. Chaleur parce qu’il est toujours accompagné de miséricorde. Prévenance parce qu’il souligne par la délicatesse la reconnaissance de notre fragilité à tous. Savoir parce que la culture, l’érudition, la mémoire, chez toi, sont des attributs qui renforcent les vertus que j’ai nommées. Et humour, enfin et surtout, parce que je devine que dans le même temps où tu savoures cet instant, il te fait sourire en regard du chaos où nous sommes plongés, et que tu te soucies à toute force de transformer en cosmos.

Je te prie d’excuser de la solennité de ces paroles, si différentes du ton que nous adoptons d’ordinaire entre nous, tout empreint de complicité juvénile et d’ironie salubre. Il est des aveux qui ne peuvent se faire entre copains que je crois que nous sommes, que dans l’impudeur d’une cérémonie comme celle-ci. Certains disent plus facilement en public ce qu’ils taisent en privé, et c’est ce qui nous rapproche, depuis que nous nous sommes croisés dans ce Palais qui peut être le théâtre de rencontres décisives. A toi et à ton épouse, je suis heureux d’avoir fait cette déclaration, prenant à témoin la très honorable assistance. Oui, je sais pourquoi on honore les grands hommes, ils ne doivent pas être de haute taille pour cela : il suffit, mais c’est très rare, qu’ils soient immenses de l’intérieur.

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