Académie royale de Médecine de Belgique

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In Memoriam Professeur Josph Leunen

In memoriam Professeur Joseph Leunen, membre honoraire
(23 juillet 1921 - 19 mai 2009)

par le professeur G. MEULEMANS, membre titulaire (Séance de l'Académie du 20 mars 2010)

Chers Membres de la famille de monsieur Leunen,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers Collègues, Mesdames et Messieurs. 

Le Professeur Joseph Leunen est décédé le 19 mai 2009 dans sa 88è année.
C’était un homme remarquable et particulièrement attachant. 

Fils d’un artisan tapissier, il effectue ses études durant la seconde guerre mondiale. Inscrit en candidature à l’ULB, il est confronté à la fermeture de son université en novembre 1941. Joseph Leunen est diplômé Dr en Médecine vétérinaire  par le jury vétérinaire belge en 1947. Il débute sa carrière dans le département commercial d’une firme pharmaceutique bruxelloise. Après quelques mois d’activité au sein de cette firme, il postule un poste d’assistant chercheur à l’Institut National de recherches vétérinaires (aujourd’hui Centre d’étude et de recherche vétérinaire et agrochimique – CERVA). Recruté et  nommé assistant le 14 octobre 1948, il fera toute sa carrière dans cet institut où il sera successivement nommé chef de travaux (1957), directeur du laboratoire de virologie (1962), chef du département de virologie (1966) et finalement directeur de l’établissement de 1975 à 1986. 

Joseph Leunen est un pionnier en virologie vétérinaire.  

Recruté comme adjoint du docteur René Willems, sa première mission consista à aider celui-ci à préparer un vaccin trivalent destiné à immuniser les bovins contre le virus de la fièvre aphteuse. Ensemble, ils ont développé dès 1948, la production de vaccin de type Waldmann. La préparation du vaccin Waldmann nécessitait la multiplication des souches virales dans l’épithélium lingual de vaches saines. Ainsi Monsieur Leunen a-t-il mis sur pied toute une organisation complexe nécessitant une grande mobilisation en moyens humains et en nombreuses infrastructures afin de produire de grandes quantités de virus aphteux. Les bovins achetés en Irlande étaient acheminés en Belgique par bateau; ils étaient inoculés par voie intralinguale dans divers abattoirs, clos d’équarrissage, et  installations militaires du pays, puis après 24 heures ils étaient abattus. L’épithélium lingual gonflé par le virus aphteux était alors prélevé et servait d’antigène pour la préparation du vaccin. Les jeunes vétérinaires travaillant au laboratoire, de même que plusieurs vétérinaires miliciens, mis à la disposition de l’INRV par le ministre de la Défense nationale, ont réalisé ce travail organisé et coordonné par le Dr Leunen. En 1950, l’INRV pouvait déjà produire annuellement 300.000 doses de vaccin trivalent bien nécessaires pour tenter de prévenir l’extension d’une épizootie qui frappait quelques 40.000 exploitations à cette époque. 

En 1956, assisté par Robert Strobbe, Joseph Leunen a développé la méthode Frenkel de production de virus aphteux. Cette méthode consistait à prélever, dans les abattoirs, des épithéliums linguaux de bovins sains abattus. Ces épithéliums mis en survie dans des milieux adéquats au laboratoire était finalement ensemencés avec du virus naturel et ce impérativement dans un délai de 48 heures après leur prélèvement. Initialement, Monsieur Leunen a organisé la récolte des épithéliums linguaux  dans plusieurs abattoirs de Belgique.  Plus tard, en raison du fait que tous les bovins belges étaient vaccinés, il organisa ces prélèvements en Ecosse, en Bretagne et en Yougoslavie. L’acheminement de ce matériel biologique vers le laboratoire d’Uccle devait se faire dans des délais brefs, ce qui demandait une coordination parfaite.

A partir de 1961 et jusqu’en 1990, la vaccination anti aphteuse généralisée annuelle de tous les bovins âgés de plus de 6 mois a été rendue obligatoire en Belgique, et l’INRV fabriquait annuellement les 2.500.000 doses du vaccin trivalent anti-aphteux nécessaires pour couvrir tous les besoins du pays. La vaccination anti aphteuse alliée à une politique d’abattage et de destruction systématique des animaux infectés a ainsi permis d’éradiquer la fièvre aphteuse de Belgique. L’amélioration de la situation sanitaire européenne a motivé la décision de  l’Union Européenne d’arrêter la vaccination anti-aphteuse en 1991. L’épisode dévastateur de l’épizootie de fièvre aphteuse qui a touché le Royaume-Uni en 2001 et qui a  nécessité l’abattage et la destruction de plus de 4 millions d’animaux  a cruellement rappelé à chacun les dangers de cette maladie particulièrement contagieuse qui frappe les populations bovines, ovines et porcines et a ainsi remis en lumière le rôle primordial joué à l’époque par Joseph Leunen et son équipe. 

Dès 1960, le Dr Leunen a développé un service de cultures cellulaires primaires préparées  à partir d’organes de fœtus bovins prélevés dans les abattoirs. L’utilisation de ces cellules lui a permis de réaliser, en 1962, le premier isolement en Europe du virus de la vulvo-vaginite pustuleuse des bovins (IPV) mieux connu aujourd’hui sous l’appellation de  virus herpes bovin 1. Les cultures cellulaires primaires de cellules de reins de fœtus bovins  développées par Joseph Leunen ont servi et servent encore aujourd’hui d’outil de base pour tous les scientifiques affectés au département de virologie. 

Entre 1963 et 1975, Joseph Leunen s’est consacré à la mise sur pieds et au développement d’un service de virologie porcine axé sur la lutte contre la peste porcine et le diagnostic des différentes maladies virales du porc. Bien que nommé directeur de l’INRV en 1975, il n’a jamais cessé de s’intéresser et de superviser les activités de ce laboratoire. C’est à son initiative que nous avons ainsi isolé en 1980, dans mon laboratoire, un virus Influenza alors appelé Hsw1 N1 (actuellement H1N1) dont la nomenclature et l’intérêt qu’on lui porte ont évolué très récemment. Enfin, en mars 1985, en collaboration avec Patrick Biront en charge du laboratoire de virologie porcine, le Professeur Leunen a identifié un virus inattendu sous nos latitudes, celui de la peste porcine africaine.  Avec l’assentiment des services de l’Inspection vétérinaire, il en  a organisé l’éradication ce qui a nécessité l’abattage de plus de 34.000 porcs et l’examen de plus de 110.000 échantillons sanguins.  

Les multiples activités scientifiques du Dr Leunen  lui ont valu la reconnaissance des instances scientifiques nationales et internationales. Il était notamment membre de la Commission de la fièvre aphteuse de l’Office International des épizooties et de celle de la FAO et expert pour la fièvre aphteuse auprès de l’Union Européenne.

Elu membre de notre assemblée en 1983, il reçut en 1992, la Médaille d'or de l'Office International des Epizooties, l’organisation mondiale de la santé animale, pour les nombreux services rendus dans la lutte contre les maladies virales animales. 

Scientifique hors du commun, Joseph Leunen était aussi un remarquable gestionnaire, un organisateur efficace et un meneur d’hommes avisé. Durant son mandat de Directeur, il a encouragé et permis aux différents chercheurs de l’INRV, quelle que fût leur discipline, d’initier des projets de recherche et de collaboration avec les différentes institutions scientifiques belges et étrangères. Continuellement à l’écoute de chacun, il faisait confiance à ses collaborateurs scientifiques, techniciens et ouvriers. Toujours disponible, il trouvait, le plus souvent, le moyen de dégager les moyens humains et matériels nécessaires à la poursuite des travaux de chacun. Lors de son départ à la retraite, il a laissé une institution dotée de bâtiments modernes et un personnel scientifique motivé mais déjà orphelin de son père spirituel. 

Pour ma part, je n’ai jamais eu la chance de collaborer directement avec Joseph Leunen. J’ai été recruté en 1969 dans le département de pathologie aviaire où j’étais chargé de la virologie, en dehors de son département. Je travaillais dans un autre bâtiment, nous avions peu d’occasions de nous rencontrer.  Nos rapports d’abord inexistants évoluèrent cependant rapidement dès lors qu’il m’invita à participer aux diverses activités des scientifiques de son département, levant ainsi les barrières administratives qui nous séparaient. J’ai pu compter sur son appui tout au long de ma carrière, il fut mon plus ferme soutien. C’est donc avec beaucoup d’émotion que j’évoque aujourd’hui devant vous sa mémoire.  

Evoquer la mémoire d’un disparu ce n’est pas se limiter à exposer son curriculum vitae, c’est aussi parler de l’homme. Cet homme que j’ai eu le plaisir de découvrir lors des sessions annuelles de l’OIE à Paris. Les longs voyages en train et les dîners partagés m’ont permis d’apprécier la simplicité d’un homme chaleureux et expansif, aimant la France, la Drôme, Dieulefit , l’odeur des lavandes, la gastronomie et les vins des côtes du Rhône.

Travailleur insatiable, Joseph Leunen était partagé entre deux passions, sa profession et sa famille. Assurer le bonheur de son épouse et le devenir de ses enfants était pour lui une préoccupation constante. La santé fragile de sa fille l’inquiétait, mais, par pudeur, il restait d’une très grande discrétion sur la seule ombre de son existence.

Joseph Leunen était un homme de cœur. Resté fidèle à ses origines modestes, il soutenait les actions de l’abbé Vanderbiest , curé  des marolles, dont il avait épousé la maxime : « toute vie a un sens,  et ce qui m’intéresse dans l’existence, c’est d’être utile… ».

Utile il le fut, pour la profession vétérinaire toute entière, et  pour tous ceux qui ont eu la chance de partager des moments de vie commune avec lui.

Permettez moi, au nom de l’Académie de présenter aux membres de sa famille nos condoléances et aussi nos sentiments les plus respectueux et émus.