Académie royale de Médecine de Belgique

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Introduction présentée par le Pr Gustave Moonen et vidéo


« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques » (A. Chénier).

Le thème de ce symposium, peut-être le premier d’une série, est précis. Il s’agit de réfléchir ensemble à comment désormais préparer les étudiants en médecine à la pratique médicale dans un contexte où l’intelligence artificielle, l’apprentissage profond  – deep learning –, et les données massives – les big data –,  feront partie du quotidien.

En clair : que faut-il désormais  enseigner qui ne l’est pas actuellement, comment, et aspect loin d’être négligeable, que ne faut-il plus enseigner ?

« Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques ». Chacun connaît ce célèbre vers d’André Chénier, poète et révolutionnaire du XVIIIème siècle. Ce pourrait être ma conclusion et donc je pourrais clore ici cette introduction. Car ma conviction est qu’il n’y a pas de révolution et  que les progrès contemporains du savoir et des techniques permettront, une fois de plus, une amélioration substantielle  de la prise en charge des patients. A nous praticiens d‘adapter  notre pratique et à nous enseignants   d’y préparer ceux que nous avons la responsabilité de former.  J’ai dit progrès et non  progrès  majeur car je me méfie des superlatifs. Le bon sens et la sagesse imposent de laisser ce jugement aux futurs historiens de la médecine.

Ce que ce colloque n’a pas l’ambition d’envisager en détail, mais nécessairement ce sera évoqué, est  ce que sera demain la  médecine « numérisée ». A vrai dire, en dehors de l’exception notable de l’astronomie qui est capable de prédire avec une impressionnante précision, les mouvements des astres et des planètes, prédire le futur est un exercice périlleux auquel il ne faut se livrer que d’une voix  tremblante tant est grand le risque de se tromper. Les bons médecins le savent bien.

Ce colloque n’est pas davantage consacré à l’utilisation du numérique dans l’enseignement. Peut-être une autre fois. Il s’agit aujourd’hui d’amorcer une réflexion sur la préparation, sur la formation des futurs médecins à l’utilisation  intelligente c’est-à-dire lucide  et critique, de l’intelligence artificielle et des données massives.

Comment donc envisager ce devoir de mettre à jour la forme et le fond du message que nous transmettons ? Il me paraît que le plus sage est de partir de ce que nous faisons actuellement. C’est la tâche que je m’assigne. Ensuite de réfléchir à la façon de l’adapter ce dont traiteront mes collègues. Suivra une conversation-discussion à laquelle vous êtes invités à participer, à vrai dire qui n’aura d’intérêt que si vous y participez.

Nous enseignons en fait un nombre limité  de schémas de pensée. Je n’en ferai évidemment pas l’inventaire et  n’en ai retenu qu’un seul pour illustrer mon propos, schéma à partir  duquel  j’évoquerai les adaptations qu’imposera la médecine numérique. Les autres orateurs entreront davantage dans le concret.

Le schéma que j’ai retenu  est au centre de tout enseignement de la médecine. Il structure la pensée médicale. Certes les praticiens chevronnés ne pensent pas, en fait ne pensent plus,  de la façon que je vais envisager  quand ils interrogent et examinent les patients  et ce en raison de l’expérience qu’ils ont acquise, mais c’est ainsi que selon moi il faut structurer l’enseignement et c’est d’ailleurs à ce schéma qu’il faut revenir quand on est confronté à une observation clinique que l’on ne comprend pas. C’est aussi ainsi que l’on peut faire la part de ce qui est fondé sur la science et de ce qui est empirique. Car ne le nions pas, en raison même de notre ignorance, en quelque sorte du défaut de science, les médecins sont souvent contraints à l’empirisme. Tout professeur de médecine devrait faire sien l’adage classique : « La moitié de ce que je vous enseigne est fausse, ce n’est pas grave. Ce qui est grave, c’est que j’ignore quelle moitié ». L’empirisme n’est tolérable que s’il est lucide.

Je viens d’évoquer les vers antiques. Comment articuler les pensers nouveaux ?

A nouveau, je ne prendrai qu’un exemple tant le sujet est vaste et qu’après tout, vous n’êtes pas venus pour écouter une introduction.

Je ne suis pas, pas encore, convaincu que la numérisation de l’anamnèse c’est à dire pour l’essentiel le recueil des symptômes,  certes possible au vu des progrès de la numérisation du langage, soit imminente et surtout souhaitable car c’est bien à ce moment que la pratique médicale se confond avec l’humanisme et, devenant  colloque singulier, acquiert sa dimension relationnelle.

Mais en même temps, je ne doute pas que la sémiologie psychiatrique, le recueil des signes et des symptômes psychiatriques, ici les deux quasiment se confondent, ne profite considérablement de l’intelligence artificielle et des données massives. C’est en effet une sémiologie complexe qui actuellement encore, reste envahie par des théories largement dogmatiques.

Par contre, le recueil des signes va être bouleversé. On va vous en parler. Ce n’est à vrai dire plus le futur, nous sommes déjà passés  des vers antiques aux pensers nouveaux.


Donc, nous évoluerons vers une numérisation de pans entiers de la sémiologie qui sera plus objective, précise, portera sur des durées infiniment plus longues et alimentera l’étape suivante au cours de laquelle l’intelligence artificielle jouera aussi un rôle bientôt incontournable parce qu’alimentée par des bases de données gigantesques et organisée par les algorithmes auto-évolutifs. C’est l’étape qui profitera selon moi le plus de cette évolution de l’illettrisme vers le savoir numérique.


Dans une large mesure, l’étape suivante, objectiver et quantifier,  évoluera elle aussi considérablement car largement intégrée à la première. Ce sera le cas par exemple de la biologie, y compris la génétique notamment des facteurs de risque. Faut-il ajouter que les méthodes d’imagerie seront pour l’essentiel non irradiantes et plus accessibles car moins asservies à l’interprétation humaine qui restera incontournable.  Et, d’autres en parleront bien mieux que moi, ceci vaudra pour toutes les techniques fondées sur l’analyse et l’interprétation d’images.

Ainsi, le diagnostic sera-t-il personnalisé, préalable impérieux au traitement personnalisé. Bref, nous parlerons de malades plus que de maladies.
Les big data permettront de personnaliser le pronostic ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’organisation de la sécurité sociale.  La « Vierge Noire  » comme disent ou disaient les patients, devra elle aussi s’adapter.

Mais probablement que  le plus profond bouleversement, celui qui affectera toutes les disciplines médicales actuelles et singulièrement la médecine générale et qui pourrait voir la scène des soins de santé se modifier – on ne manquera pas parler de révolution – sera l’évolution de la médecine préventive et la personnalisation de celle-ci. Comment gérer les informations qui prédiront le risque de développer une maladie ? Qui aura accès à l’information ?  Serons-nous effectivement capables de prévenir ou devrons-nous nous limiter à un diagnostic précoce c’est-à-dire à une expectative armée. Je pense que si le numérique bouleversera la pratique médicale, c’est parce qu’il bouleversera la prévention.

Les questions posées sont scientifiques, économiques, éthiques et relationnelles.
Michel  Serres a parlé à propos de la médecine de « chimérique bicéphalie : science et humanisme ». Cela restera plus vrai que jamais et s’il faudra intégrer et enseigner  cette nouvelle science – nous discuterons tout à l’heure quand et comment  –  ce ne pourra pas être aux dépens de l’humanisme. Une machine pourra mesurer la mémoire, mais il faudra encore savoir  recueillir les souvenirs, une machine pourra mesurer la douleur mais il faudra encore percevoir la souffrance, et pour évoquer la communication non verbale, une machine détectera le rire mais quid du bonheur ou l’akinésie mais quid de la tristesse.

Ma conclusion : l’avènement du numérique sera un progrès s’il augmente le temps disponible pour s’étonner, comprendre et critiquer : il restera  essentiel d’enseigner la science, il sera plus essentiel encore de former à la réflexion et à la pensée critique.

L’avènement du numérique sera un progrès s’il augmente le temps disponible pour former les étudiants à l’humanisme et l’humanité, en particulier à la compréhension empathique des expériences humaines ce qui impose la participation à l’enseignement de philosophes, de sociologues, de psychologues. La médecine n’est pas qu’une science dure, et, o tempora o mores,  je suis contraint d’ajouter qu’elle n’est que très marginalement une science économique.

Les universités ont un rôle majeur à jouer. Elles doivent rester le socle de la formation. Elles ne peuvent se soustraire à ce devoir. Elles forment et éduquent.

Mais permettez-moi de rappeler aussi qu’il y a des savoirs que l’on ne peut enseigner que par l’exemple, non par le discours, fût-il un MOOC ou un webinar, ou les livres, fussent-ils numériques.

C’est aussi le sens et le message de ce symposium.