Académie royale de Médecine de Belgique

|

Jérôme Duisit. Prix Lucien Deloyers (2016-2017). Présentateur + Résumé



PRIX LUCIEN DELOYERS

(PÉRIODE 2016-2017)

PRÉSENTATION DE M. LE Dr J. DUISIT,

LAURÉAT DU PRIX LUCIEN DELOYERS (2016-2017)

par

 M. LAMY, membre honoraire

Madame la Présidente,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

J’ai l’honneur de vous présenter le rapport du jury concernant le Prix Lucien Deloyers.

Les professeurs Etienne Marbaix, Jean-Bernard Otte et Jean-Claude Pector m’ont bien aidé dans l’analyse des deux candidatures déposées, celles des Drs Géraldine Brichant et Jérôme Duisit.

Les recherches du Dr Jérôme Duisit ont trait, dans le domaine de la chirurgie régénérative, à la bioconstruction de greffons transplantables de visage et de main.

Leur originalité tient au fait qu’elles bouleversent le paradigme actuel de la transplantation en y ajoutant, entre le prélèvement de l’organe et sa réimplantation chez le receveur, une étape « in vitro » où le greffon est décellularisé, - et donc dépouillé de tous les éléments biologiques du non soi -, pour être repeuplé ensuite à l’aide de cellules souches du soi, issues du receveur lui-même.

L’obstacle du rejet chronique, facteur limitant de la durée de vie des allotransplants de tissus composites, est ainsi contourné, et l’obligation de soumettre le patient à un traitement immunosuppresseur de longue durée, potentiellement délétère, est levée.

Ce travail de pionnier dans le domaine de l’ingénierie tissulaire composite vascularisée a fait l’objet de plusieurs articles originaux, d’une Thèse de Sciences et d’un Brevet de Bioréacteur.

C’est à l’unanimité et avec enthousiasme que le jury propose d’attribuer le Prix Lucien Deloyers, au Dr Jérôme Duisit qui travaille au sein d’une remarquable équipe de recherche. Le jury tient à féliciter le candidat pour ses travaux originaux, d’une qualité exceptionnelle et sources d’espoir pour les futurs receveurs d’organes !

***

          THE MATRICES OF IDENTITY : A SUBUNIT APPROACH TO HUMAN FACE AND HAND VASCULARIZED COMPOSITE TISSUE ENGINEERING (VCE)

 par

M. le Dr Jérôme DUISIT (UCL, Paris, Lyon)

Depuis deux décennies, l'Allotransplantation de Tissus Composites (ATC) a représenté une véritable révolution dans le domaine de la chirurgie reconstructrice. Cependant, les indications de telles greffes demeurent très limitées (moins de 200 cas pour les membres, moins de 40 pour la face, sur l’ensemble du monde) en raison de la nécessité d'un traitement immunosuppresseur, grevé de complications systémiques significatives. De plus, les résultats récents des patients suivis au long cours ont montré une durée de vie limitée du greffon, due à un rejet vasculaire chronique. Visant à dépasser ces limitations, de nouvelles solutions doivent être trouvées : l’ingénierie tissulaire appliquées aux ATC, dans une approche reconstructive appelée Ingénierie tissulaire des Tissus Composites (ITC), représente une alternative inédite. La technique de décellularisation par bain est connue depuis longtemps pour des tissus simples, comme le derme ou les valves : elle permet de lyser et éliminer cellules et antigènes d’un tissu natif, par agents physiques et/ou chimiques, tout en préservant la matrice extra-cellulaire et les facteurs de croissance associés, dont la complexité est impossible à reproduire actuellement. La limitation majeure ici est la taille et la complexité des tissus traités, restreints par la diffusion passive des produits, et l’absence d’un arbre vasculaire accessible. La technique dite de « perfusion-décellularisation / recellularisation » (PDR), précédemment décrite pour les organes solides, représente une variante des techniques par bain : en perfusant les produits directement par le pédicule artériel, elle permet ainsi la production de matrices très complexes, dotées d’un système vasculaire préservé, accessible et transplantable. Dans un nouveau paradigme, l’approche est ainsi de prélever le greffon chez le donneur, le transférer au laboratoire où il sera décellularisé, puis recellularisé en bioréacteur, partiellement ou totalement, avec les cellules du receveur ; ainsi, la transplantation chez le receveur est celle d’un greffon immunologiquement compatible, permettant de lever les barrières actuellement connues. Nos travaux ont initialement émis l’hypothèse que l’approche par PDR pouvait être appliquée aux tissus composites, malgré la grande variabilité et associations de tissus qui les caractérisent : cela nécessitait la mise au point d’un protocole polyvalent, le développement des stratégies de recellularisation spécifiques et les bioréacteurs nécessaires. Afin de simplifier notre approche, nous avons divisé chirurgicalement le visage et les mains en modèles de sous-unités molles motrices (lèvres, paupières) ou non-motrices (oreille, nez), ou squeletto-portées (doigts). En effet, l’approche en ITC requière une stratégie de choix d’associations tissulaires, plutôt que de leur localisation topographique. De la sorte, nous avons été en mesure de décrire la bio-ingénierie des oreilles porcines et humaines, ainsi que l’extension de l’ITC au visage et à la main chez l’homme, en démontrant la qualité de la matrice produite, leur cyto-compatibilité, ainsi que le respect de l’accès vasculaire : par imagerie in vitro, et en réalisant des tests de reperfusion in vivo (modèle large animal). Nous avons pu également développer une nouvelle génération de bioréacteurs, adaptés à la composante multi-compartiments des greffons composites et à leurs spécificités de régénération. Ce travail ouvre la voie à d'autres développements et, à terme, à l’utilisation clinique de l’ITC : la voie de décellularisation permettra déjà les premières applications ; elle offrira en outre d’établir les concepts, la technologie et le savoir-faire pour la régénération des matrices, avec une application translationnelle directe vers les futures matrices synthétiques du même ordre de complexité, quand les technologies nécessaires seront disponibles.