Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion de la communication de MM. Maricq et Molle : "Recherches sur la détermination de l'Alcoolisme par chromatographie gazeuse"

M. Moureau. – J’ai été très intéressé par la communication de MM. Maricq et Molle, au sujet de la détermination de l’alcoolémie par chromatographie en phase gazeuse.

            Il  est évident que cette méthode est tout à fait spécifique.

            Toutefois, en lisant le texte qui a paru dans notre Bulletin, j’ai constaté que nos Collègues soulignaient que cette méthode présentait aussi une très grande précision. Cependant, si l’on s’en réfère au tableau échantillon n°2, l’écart le plus grand entre deux analyses est de 5,8%. Pour l’échantillon n°3, l’écart le plus grand entre deux analyses est de 6,66%. Ainsi, si deux experts différents devaient chacun effectuer une analyse d’un même échantillon de sang, le résultat pourrait différer de 6,6%.

            M. Labarre a cité le chiffre de 2,5% comme différence maximum, lorsqu’on emploie les méthodes titrimétriques. Dès lors, on peut se demander si la méthode par chromatographie en phase gazeuse est tellement plus précise que les méthodes chimiques.

            En ce qui concerne l’alcoolurie comparée à l’alcoolémie, les différences montrées par les deux courbes A et B présentées par MM. Maricq et Molle, aux mêmes heures, sont parfois considérables. La courbe A, après 1 heure pour l’urine, montre près de 40% d’alcool en moins dans l’urine que dans le sang ; après 3 heures, la différence en plus pour l’urine est de 25 à 30%. Ceci confirme ce qu’avait dit M. Labarre.

            En fait, le degré de réplétion de la vessie par l’urine, au moment du début de la consommation d’alcool, joue un rôle dans Les dosages. Plus tard, dans la phase post-résorptive, un autre phénomène intervient : c’est le passage de l’alcool dans l’urine excrétée par le rein d’une part, et la diffusion de l’alcool dans la vessie à partir des vaisseaux de la paroi d’autre part, ce qui entraîne, suivant les individus, des taux différents d’alcoolurie.

            Au point de vue expérimental, ce n’est pas l’urine vésicale qu’il faudrait analyser, mais l’urine recueillie dans les bassinets, afin de savoir s’il y a concordance ou non, entre les taux d’alcoolémie et d’alcoolurie.

            M. L. Maricq. – Je viens d’écouter avec attention les remarques de notre Collègue, M. Moureau. Il a notamment souligné certains écarts qu’il a extraits d’un tableau de chiffres de notre travail.

            Il est bien évident que, dans toute méthode expérimentale quantitative, des mesures peuvent s’écarter de la moyenne. Mais M. Moureau a relevé, en particulier, les écarts maxima, et il en a tiré la conclusion que si un expert, désigné par la Justice, ne s’arrêtait qu’à une seule mesure défectueuse, il pourrait en résulter des inconvénients pour celui sur qui on a prélevé le sang.

            Je vais le rassurer : on ne doit pas et l’on aurait tort de se contenter de deux mesures, même concordantes, puisque la concordance elle-même ne signifie pas nécessairement exactitude. En effet, deux mesures erronées peuvent parfois être concordantes et paraître ainsi satisfaisantes, alors qu’elles ne le sont pas.

Le tableau figurant à la page 217 de notre travail mentionne, sans omission, tous les résultats obtenus au cours des expériences, et il apparaît qu’on obtient des chiffres très satisfaisants en établissant des moyennes basées sur un certain nombre de mesures, généralement cinq. On voit que les moyennes présentent un écart relatif de 1,2, puis de 0,7, ensuite de 0,06, de 1,05, de 0,52 et enfin de 1,43%. On peut donc en conclure que la précision est de l’ordre de 1 à 1,5%.

            Notre Collègue a fait allusion à une affirmation de M. La Barre disant que deux mesures, effectuées par oxydation chromique, ne présentent pas un écart de plus de 2,5%. Je ne suis pas d’accord sur l’observation de M. La Barre, la pratique m’ayant montré qu’on pouvait, dans certains cas, relever des différences de 5% et plus.

            Comme exemple, postérieurement à ma communication sur la détermination de l’alcoolémie par chromatographie gazeuse, j’ai eu l’occasion de procéder aux essais suivants.

            Un laboratoire, appliquant la méthode par oxydation chromique, indique un taux d’alcoolémie de 1,7‰ qui suscite l’étonnement, des témoins ayant formellement affirmé que l’individu en question n’avait pas bu et n’était pas ivre. On m’a demandé d’exécuter la contre-épreuve par chromatographie gazeuse, sur un échantillon de sang déjà fortement putréfié : quatre mesures ont fourni des résultats compris entre 1,91 et 1,98‰, et dont la moyenne était de 1,95‰. Les écarts extrêmes par rapport à la moyenne atteignaient donc 1,5 et 2%.

            Surpris de constater une différence aussi importante entre le résultat de la chromatographie gazeuse (1,95‰) et celui obtenu par oxydation chromique dans le laboratoire précédent (1,7‰), j’ai répété l’analyse du même sang en utilisant cette fois l’oxydation chromique, et en effectuant au préalable avec grand soin la triple distillation destinée à éliminer les produits volatils putréfactifs. Deux déterminations ont indiqué des taux d’alcoolémie de 1,92 et 1,86‰, donc en moyenne 1,89‰.

            La concordance de ces derniers résultats entre eux et avec ceux de la chromatographie gazeuse, est très satisfaisante.

            D’autre part, ces essais montrent les divergences que peut présenter la teneur en alcool du même sang, mesurée par oxydation chromique dans deux laboratoires distincts : 1,7 et 1,89‰, soit une différence de 0,19‰ sur le taux d’alcoolémie, correspondant à un écart d’environ 10% entre les résultats.

            La deuxième remarque de M. Moureau a trait aux courbes d’alcoolurie que nous avons publiées. Il a aussi repris, en partie, l’observation émise précédemment par M. La Barre. Je rappelle que notre tableau comportait deux courbes d’alcoolémie et deux courbes d’alcoolurie, auxquelles ne s’attache pas une valeur statistique. Nous avons seulement voulu montrer la possibilité, par la méthode que nous utilisons, d’identifier et de doser l’alcool aussi bien dans le sang que dans l’urine, sans modification de l’appareillage. Ces expériences ont été faites sur deux sujets volontaires, pesant respectivement 85 et 105 kg, dont le comportement a pu présenter des anomalies.

            En ce qui concerne les remarques relatives à l’écart existant entre les taux d’alcool de l’urine et du sang et qui d’après M. La Barre atteint constamment environ 30%, il y a lieu de rappeler les travaux de Casier et Delaunois montrant que cet écart varie en réalité de 31,5 à 19%, selon la teneur en alcool de l’urine.

            M. le Président remercie les orateurs et les prie de rechercher en conférence privée une solution adéquate à leur amical différend.

            Séance du 30 mai 1959.