Académie royale de Médecine de Belgique

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Proposition de M. J. Titeca concernant l'opportunité de réglementer l'usage des médications antialooliques

             M. J. Titeca. – Pour traiter les alcooliques chroniques nous ne pouvions autrefois avoir recours qu’à la simple cure de sevrage laquelle, même lorsqu’elle était prolongée par une cure de rééducation morale poursuivie en clinique pendant plusieurs mois sous la direction de spécialistes compétents, n’amenait que rarement une véritable guérison : le plus souvent la rechute survenait peu de temps après le retour à la vie libre. Depuis quelques années, nous disposons dans la lutte contre la toxicomanie alcoolique d’un agent pharmacodynamique beaucoup plus puissant : le bisulfure de tétraéthylthiuram ou Antabuse.

            Ce produit ne présente par lui-même aucune toxicité aux doses utilisées ; on a notamment démontré que chez l’animal, la dose léthale est de 3 grammes par kilo, c’est-à-dire 300 fois supérieure à celle utilisée en thérapeutique humaine. Le principe de la cure est basé sur le fait que si l’Antabuse n’a par lui-même aucune action toxique sur l’organisme, il forme en conjonction avec l’alcool introduit dans le torrent circulatoire un composé très fortement hypotenseur. Dès lors le malade, qui n’arrive pas par ses seules forces à éviter l’ingestion de boissons alcoolisées, cesse de boire dès le moment où son organisme a été imprégné d’Antabuse et qu’il sait qu’en cas d’intempérance, il serait immédiatement en proie à un cortège de symptômes alarmants allant de la congestion faciale, des vertiges, des palpitations de cœur et de la dyspnée à des manifestations lipothymiques avec angoisse et sensation de mort imminente, tous symptômes dus à l’effondrement de la tension artérielle (dont la maximale peut s’abaisser jusqu’à 5 ou même 4). Mais pour comporter son maximum d’efficience, la cure à l’Antabuse, destinée à pallier à la volonté chroniquement déficiente des toxicomanes, doit être préconisée seulement chez les malades qui, animés d’un sincère désir de guérison, sollicitent eux-mêmes l’aide des médecins dont le devoir est d’instaurer simultanément une psychothérapie de soutien de longue haleine. Administrer le produit au malade à son insu ou permettre à un membre de sa famille, dont la justification est d’être bien intentionné et l’excuse d’être le premier à souffrir des troubles du comportement inhérents à cette toxicomanie, constitue à nos yeux une faute d’autant plus grave qu’elle est susceptible de faire courir au malade des risques sérieux, voire même mortels. J’ai eu l’occasion, au cours de ces derniers mois, d’examiner plusieurs malades qui présentaient un état confusionnel grave avec parfois des signes d’hypertension intercrânienne de nature à faire envisager une trépanation d’urgence et dont les troubles se sont par la suite révélés être la conséquence seulement de désordres circulatoires importants provoqués par l’ingestion répétée de boissons alcoolisées par des malades recevant de l’Antabuse à leur insu.

            A l’heure actuelle, l’Antabuse, si je suis bien informé, est inscrit parmi les spécialités du groupe « M », c’est-à-dire celles qui doivent porter l’étiquette « Poison » et ne peuvent être délivrées que sur prescription médicale ou sur demande écrite par une personne honorablement connue.

            L’Académie n’estime-t-elle pas qu’il y aurait lieu de demander une réglementation plus sévère de la vente de ce produit en le faisant inscrire sur la liste des médicaments qui ne peuvent être vendus dans une officine pharmaceutique que sur prescription médicale ?

            M. le Président remercie M. Titeca et suggère de soumettre cette proposition de notre Collègue à l’examen d’une commission, qui serait composée de MM. Heymans, Van Bogaert, Simonart et Titeca, si l’Académie est d’accord. (Assentiment.)

            Séance du 28 mai 1960.