Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Zénon Bacq, membre titulaire et ancien Président

(Séance du  26 novembre 1983)  

Éloge académique du Professeur Zénon BACQ, membre titulaire et ancien Président     

par Jean LECOMTE, membre titulaire.            

Mon Maître Zénon Bacq, observant avec sérénité les progrès de la maladie, avait souhaité, voici quelques mois à peine, que me soit confié le soin de dire devant vous comment s’est déroulée sa carrière.  Le destin s’est accompli.  Il me faut aujourd’hui, reconnaissant de tout ce qu’il m’a offert, soutenu par le souvenir de sa chaleureuse amitié, mais combien lourd de son affection perdue, tracer les étapes d’une vie exemplaire par sa richesse, par sa cohérence et par son indéfectible dévouement à la cause de la vérité.  Puisse la vénération que je porte à mon Maître, m’assister dans cette mission tellement pénible à mon coeur.

Zénon Bacq est né à La Louvière le 31 décembre 1903.  Il est décédé à Bois-et-Borsu, près de Liège, le 12 juillet 1983.

Après d’excellentes études à l’Athénée provincial de Morlanwez, couronnées par un diplôme spécial, il étudie la Médecine à l’Université libre de Bruxelles où il est proclamé docteur en 1927.  Il ne s’engage pas  alors dans la clinique, mais il poursuit les activités de recherches qu’il avait entreprises durant ses études mêmes, dans le laboratoire du professeur Jean de Meyer.  Ces recherches, portant notamment sur l’électrocardiographie, permettent la rédaction de deux mémoires distincts qui, en 1928, feront de Bacq, la même année, le premier lauréat aussi bien du Concours des bourses de voyage.  La Fondation universitaire estime qu’il est nécessaire d’encourager pareils talents : une dotation permet à Bacq de séjourner à Paris et de s’initier aux problèmes métaboliques dans le laboratoire d’A. Mayer, au Collège de France.  Il y confirme sa vocation de chercheur et emploiera désormais toute sa volonté à y obéir.  Aussi, en 1929, il gagne Boston comme « Graduate Fellow » de la CRB, pour s’inscrire au Département de Physiologie de l’Université Harvard.  C’est alors la rencontre inoubliable avec W.B. Cannon, auquel Bacq vouera un indéfectible attachement.  

C’est l’acharnement au travail, caractéristique de ce laboratoire fameux, les rencontres et les discussions avec toutes les personnalités qui tenaient à s’y présenter, l’acquisition de techniques nouvelles, facilement dominées par l’habileté opératoire extraordinaire de Bacq.  C’est aussi – et davantage – les larges ouvertures sur une interprétation originale des transmissions neuro-humorales, dont l’examen est alors en pleine révision.  L’empreinte de Cannon sur l’œuvre de Bacq sera telle que notre Collègue n’abandonnera jamais dans la suite l’analyse de l’action des médiateurs neuro-humoraux.  Elle restera pour lui et ses élèves un sujet constant de recherches et de réflexions.  Au point que ces derniers mois, Bacq dirigeait encore, à Londres, puis à Liège, des séminaires sur le concept nouveau des modulateurs physiologiques de ces transmissions où il évoqua, pour la dernière fois, l’heureux hasard qui l’avait conduit à Boston.

Ce séjour privilégié, où s’inscrivent, en outre, les premières rencontres avec notre collègue Florkin, se terminera en 1931.  Bacq se doit de regagner l’Université libre de Bruxelles.  Mais il n’y effectuera qu’un bref séjour.  En effet, appelé par le Recteur Duesberg à la Faculté de Médecine de Liège, il y poursuit et complète dans le laboratoire de notre collègue Henri Fredericq, les recherches commencées à Boston.  Il s’attaque aussitôt à la rédaction de son mémoire d’agrégation, intitulé : « Propriétés biologiques et physico-chimiques les plus élaborées pour l’époque, aux données des expériences physiologiques les plus astucieusement conduites.  Promu agrégé de Faculté en 1933, Bacq poursuivra désormais sa carrière à l’Université de Liège.

Il faut ici arrêter le cours du temps et vous confier comment Bacq a jugé les événements qu’il a vécus de 1925 à 1935.  Il se félicitait de la riche diversité qui avait marqué sa formation : commencée à Bruxelles, poursuivie à Paris, élargie et mûrie à Boston, complétée à Liège.  Que d’aperçus critiques sur l’organisation et la vie de laboratoire, sur la manière d’y travailler et la façon d’y rédiger ! Que d’opportunités de se familiariser avec les langues étrangères ! Que de rencontres inestimables ! Quelles perspectives sur la Science en train de se faire ! Mais Bacq insistait aussi sur l’heureuse liberté de choix et d’action dont ont témoigné à son égard les autorités académiques liégeoises, par-dessus tout, H. Fredericq : prendre le risque d’appeler à Liège un assistant sorti de l’ULB, plus riche alors de promesses que de titres, lui faire confiance totalement et lui permettre d’édifier à côté du laboratoire de Biochimie que Florkin inaugurait, une Physiologie mieux orientée vers l’avenir.  Mais à ces jugements de Bacq, ajoutons les nôtres.  Admirons sa clairvoyance : il sent très tôt qu’une formation scientifique digne de son nom ne laisse rien en dehors d’elle.  Bacq est convaincu d’emblée qu’il doit aller chercher le savoir là où il se trouve, et il y va.  Il voyage, juge, compare et décide.  Cette Université que nous admirons chez les hommes de la Renaissance qui parcoururent l’Europe, Bacq a voulu, lui aussi, la vivre.  Il gardera, de sa jeunesse jusqu’aux dernières semaines de son existence, ce besoin d’aller partout rejoindre ceux dont il espérait apprendre, discuter, convaincre ou se convaincre, toujours plaignant et blâmant le malheureux qui borne sa vue aux collines de la Meuse.  Interrogeons-nous encore : les autorités académiques liégeoises pourraient-elles aujourd’hui, aussi facilement recruter un chercheur venu d’ailleurs ? Sont-elles encore à ce point maîtresses du destin de leur Institution ?  Bacq en doutait et s’en effrayait.

De 1934 à 1939, Bacq est associé au travail du laboratoire de Physiologie de l’Institut Léon Fredericq, dirigé par Henri Fredericq.  En étroite et amicale collaboration, ils y poursuivent l’examen des transmissions adrénergiques tandis qu’apparaissent, parfois avec Florkin, les premiers travaux de Physiologie comparée des systèmes autonomes et neuroendocrines.  Des liens se nouent avec Brouha, Heymans, Coppée, Simonart et Goffart.  En outre, régulièrement Bacq prendre soin de rejoindre en Angleterre, Dale, Feldberg et Brown, bientôt ses amis, pour vérifier leurs hypothèses communes, sur les mécanismes de transmission cholinergique.  Des publications, qui font autorité, se multiplient.  Le concept de la transmission neuro-humorale s’impose.

Les autorités académiques se félicitent d’avoir appelé Bacq à Liège.  Elles le nomment, en 1939, chargé de cours à la Faculté des Sciences.  Il a 33 ans.  Il devra enseigner la Physiologie animale comparée.  Bacq se consacre à cette tâche non de manière improvisée, mais en parfaite connaissance des faits qu’il a pris soin d’aller étudier sur place dans les laboratoires de Biologie marine français et américains.  Elargissant les conceptions qui étaient jusque-là réservées à la classe des Mammifères, Bacq crée – grâce à sa science de médiateurs neuro-humoraux – la Pharmacologie comparée.  Il se range ainsi parmi les grands naturalistes, exprimant les problèmes de la Physiologie en termes de Biologie générale.  L’étendue de son savoir est immense ; il s’en sert avec une facilité déconcertante.  Il s’emploie à le faire partager.  Il y réussit.  Il fait école.

En 1944, succédant à Pierre Nolf, Bacq est nommé professeur ordinaire à la Faculté de Médecine, titulaire des enseignements de Pathologie et de Thérapeutique générales.  Il en bouleverse complètement l’ordonnance, car Bacq a compris les transformations radicales qu’on apportées à notre compréhension de la Pathologie les leçons de la seconde guerre mondiale.

Mieux que quiconque, il a perçu que l’explication pathogénique l’emporte désormais sur la nosographie. L’outil pharmacologique qui va en se perfectionnant, a forcé bien des incertitudes, et Bacq le manie avec élégance et subtilité.  En outre, Bacq va montrer la valeur opérationnelle du concept de lésion biochimique en l’appliquant à l’interprétation de ses recherches poursuivies depuis 1940 sur le mode d’action des radiations ionisantes, de découvrir – le premier – les substances qui peuvent les combattre et d’engager la Radiobiologie dans des voies révolutionnaires.

Mais puisque certains aspects de la Pathologie s’interprètent en recourant à la Biochimie, pourquoi la Pharmacologie lui serait-elle réfractaire ? Pourquoi ne pas abandonner les inventaires des agents médicamenteux et la simple description de leurs effets, pour adopter un langage rigoureux qui unifierait en de vastes synthèses les fondements jusque-là inexpliqués de leurs actions thérapeutiques ? Bacq s’associera à notre collègue Dallemagne pour rédiger le premier traité de Pharmacologie biochimique.

Comprenons bien ! Ce ne sont pas seulement des faits que Z. Bacq décrit.  Ce sont surtout des modes originaux de penser, d’autres manières de concevoir l’interprétation des données de l’expérience qu’il impose.  Tel est le privilège de son intelligence : inscrire les connaissances anciennes dans un cadre nouveau qui les éclaire et qui les fait éclater en mille expériences nouvelles, génératrices d’autant d’innovations.  Ainsi Bacq, homme de progrès, a donné à ses étudiants éblouis par tant de science alliée à tant de compréhension affectueuse, la primeur d’un enseignement remarquable inscrit dans le devenir où lui-même traçait les voies de ses découvertes.  Le souvenir de pareilles leçons ne s’efface pas de leur mémoire.  On n’oublie pas ceux qui nous imposent l’avenir.

Bacq quittera formellement la Faculté de Médecine, à sa demande, en 1969, dans sa soixante-troisième année.  Il avait été déchargé de ses cours à la Faculté des Sciences en 1959.  En fait, il n’abandonnera jamais notre Université, la servant aussi efficacement qu’avant son éméritat.

Durant ces trente années de titulariat, Bacq a marqué de la puissance de son travail et de l’originalité de sa pensée, la vie de l’Institution.  La liste de ses nombreuses publications et de ses interventions – combien opportunes – lors de congrès et colloques divers, celle de ses monographies, celle des traités dont il a dirigé l’édition : toutes sont impressionnantes.  Mais mieux que leur nombre, outre leur qualité, notons-y une fois encore le mouvement des idées que Bacq a brassées ; davantage, rappelons la foule de collaborateurs qu’il a attirés auprès de lui.  Entre autres, à Liège : Herman, Fischer, Van Remoortere, Verly, Gosselin, Goutier, Barac, Mlle Beaumariage, Deby ; en Angleterre, Alexander, Blakeley ; en France, Monnier ; en Uruguay, en Italie… Comment les citer tous ? Ils sont plus de trois cents, m’a confié Bacq, à s’être trouvés un jour auprès de lui, sollicitant ses avis, apportant à ses hypothèses de travail le soutien de leur expérience ou de leurs critiques.  Durant ces mêmes trente années, Bacq a pris part, souvent pour les diriger, aux travaux de nombreuses commissions où son rôle d’expert était unanimement réclamé. On le retrouve en mission d’enseignement en Uruguay, en directeur de recherche au Congo ex-belge ; président de la commission de l’ONU pour l’étude des radiations ionisantes…

Vous comprendrez qu’il est impossible d’énumérer les prix et les distinctions qui ont honoré Zénon Bacq ! Souvenez-vous ! Notre Compagnie l’a si souvent et tellement applaudi ! Rappelons seulement avec déférence que Bacq était membre de l’Académie royale de Belgique depuis 1949.  Il en dirigea la Classe des Sciences en 1976.

Mais à travers la multiplicité des publications et des tâches, le nombre élevé des collaborateurs, le foisonnement des idées et des hypothèses, l’originalité des ouvertures sur l’avenir, une remarquable cohérence fortifie son œuvre.  Elle s’exprime essentiellement par la volonté intelligente de Bacq de ne pas s’égarer dans le détail pour mieux dégager les principes directeurs.  Ainsi a-t-il révolutionné les domaines des Sciences médicales où son génie l’a guidé : les processus de neuro-transmission, l’auto-pharmacodynamie, l’explication biochimique des enchaînements physiopathologiques et des actions pharmacologiques, la pharmacodynamie comparée, la radiobiologie, enfin.

Tel est l’homme que notre Académie accueillait en 1946, au titre de correspondant.  Ce n’est pas un inconnu pour elle, car Henri Fredericq avait associé Bacq à ses propres lectures, dès 1936, Bacq poursuivit cette heureuse tradition, reprise à son Maître, de toujours présenter devant notre Compagnie, en de brillantes synthèses, les résultats d’ensemble de ses travaux.  Certes, l’originalité des idées qu’il avançait avec la tranquille assurance que donne la stricte obéissance aux faits bien contrôlés, appelait la discussion.  Bacq aimait ces controverses – dirais-je qu’il les provoquait – recherchant dans les objections de ses contradicteurs, la manière d’entreprendre les essais qui devaient ultérieurement entraîner l’adhésion de ses collègues. J’ai connu certains lundis où Bacq exposait malicieusement les arguments qui lui étaient opposés et auxquels il fallait maintenant répondre ; j’ai connu l’enthousiasme qui entourait la poursuite de ces expériences complémentaires qui affermissaient ses conceptions.  Ainsi les débats au sein de notre Compagnie, entre des esprits aussi éclairés que Bacq et Heymans, ont-ils démontré la nécessité de ménager un lieu où puissent s’interroger les vrais chercheurs pour qui comptent seules les idées et leur libre expression.

Finalement, comment Bacq a-t-il considéré ces controverses ? S’est-il cru victime de complots ? Mais non ! Comment cet homme, attentif à toute remarque, curieux de lire en autrui le reflet de ses opinions, soucieux de rencontrer les avis contraires, comment cet homme n’aurait-il pas accepté de s’instruire en se proposant de nous instruire ?

Elu Membre titulaire en 1965, Bacq préside notre Compagnie en 1980.  Il se préparera avec minutie à cette tâche qu’il considère comme de la plus haute importance.  Il faut montrer, me confiait-il « que la tribune de l’Académie est non seulement celle où s’expriment librement les hommes de progrès, mais aussi bien celle où ils affirment, par leurs jugements désintéressés, que la vérité garde ses droits et qu’ils convient de la dire, même en les dérangeant, à ceux qui ont la charge de guider le Pays ».

Vous vous souviendrez aussi, mes chers Collègues, entre autres réunions organisées par Bacq, de ce symposium qui commémora en 1981 le 50ème anniversaire des expériences de W. Feldberg, établissant la nature cholinergique des transmissions neuro-musculaires. Quelle illustration, non seulement d’un moment essentiel de l’histoire de la Physiologie, mais aussi de cette intuition incomparable de Bacq : s’être associé, en allant travailler à Londres en 1936, avec Dale, Brown et Feldberg, à l’élucidation des mécanismes sur lesquels reposent aujourd’hui les théories les plus élaborées du fonctionnement du système nerveux central !

Ce n’était pas d’ailleurs la première fois que Bacq se faisait historien pour retracer ainsi les moments cruciaux des révolutions scientifiques dont il avait été auteur et témoin. Biographe de Cannon d’abord, il avait été auteur et témoin.  Biographe de Canon d’abord, il nous a laissé en outre plusieurs monographies.  Il ne s’y sert pas de l’histoire des Sciences comme d’un catalogue de choses passées.  Il y trace la chaîne qui apporte ces richesses qui sont devenues nôtres, à travers les hésitations et les erreurs des Anciens, même les meilleurs.  Bacq illustrait de la sorte un autre des rôles qu’il donnait à notre Académie : gardienne de la tradition, certes, mais garante de la marche du progrès, à travers des hommes toujours nouveaux, parce que avertis des leçons du passé.

Le moment serait peut-être venu de laisser parler mon cœur et de vous dire ce que furent mes joies aux côtés de Z. Bacq et mon désarroi lorsque je sentis que le secours de son intelligence et de son amitié m’était retiré.  Mais je n’ai nulle envie de ramener à moi seul ce besoin qu’éprouva Bacq d’ouvrir grans les bras à tous ceux qu’anime la soif d’en savoir plus, de savoir autrement, de savoir pour mieux agir.  Nombreux sont ceux qui ont reçu son enthousiasme, sa foi dans le progrès et sa confiance dans la jeunesse qui en est l’expression la meilleure.  Tous pensent à lui avec cette ferveur qui est la mienne.  Ce  qu’il me fut en plus n’intéressait que nous deux.  Il est des choses qu’il convient de taire.  Je dirai seulement que j’ai été le témoin attristé des jours sombres qui ont marqué la vie de mon Maître.  La disparition de son épouse, l’égrènement des Maîtres et Amis perdus au fil des années, les menaces de l’isolement : Bacq les a durement ressentis avec cette sensibilité d’artiste que chaque peine exacerbait sans qu’il songeât jamais à le dissimuler.  Que d’allocutions commencées dans la sérénité qui s’éteignaient la gorge nouée ! Mais c’est avec la même intensité dans l’émotion qu’il se félicitait du bonheur que lui apportaient sa fille, son gendre et ses petits-enfants.  Il les a quittés brusquement alors qu’il préparait un sémnaire sur les relations entre la prolactine et la cystéamine, en pleine lucidité, leur laissant de lui des images heureuses remplies de son génie inépuisé.

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On convient facilement qu’il faut régler nos propres actions sur ce que nous ont montré nos Maîtres.  C’est ainsi – paraît-il – qu’on honore le mieux leur mémoire. Mais c’est aussi de la sorte que l’on s’aperçoit combien ils nous dépassent et combien nos efforts sont futiles qui tendent à nous les faire rejoindre.  Ces hommes n’en deviennent que plus grands.

Ainsi la vie de Bacq, construire à force de volonté, de ténacité et d’intelligence, pleine d’enseignements désintéressés, remplie d’enthousiasme pour le vrai, entraînée par un tempérament débordant de générosité, me paraît-elle d’autant plus admirable qu’il est impossible de se hisser à sa hauteur.