Académie royale de Médecine de Belgique

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Discussion du rapport de la Commission ayant étudié les mesures à prendre concernant les narcotiques du groupe des dérivés de l'Heptanone et en particulier du Méthadone

M. C. Heymans, Rapporteur.

            La Commission était composée de MM. F. Heger-Gilbert, C. Heymans, A. Castille, J. La Barre, Membres titulaires, et R. Vivario, Correspondant.

            Le rapport est ainsi adopté.

Actions toxiques des dérivés de l’Heptanone.

            Le chlorhydrate de 6-diméthylamino-4-4-dyphényl-3-heptanone (Hoechst 10820, Dolophine, Methadone, Amidone, Heptanol, Ketalgin, Miadone, Physeptone, Adanon, Mephenon, etc.) est un analgésique qui peut provoquer de l’euphorie, de l’accoutumance et de la toxicomanie. Ce composé peut provoquer un « état de besoin » qui lors de la suppression brusque de cette drogue chez les toxicomanes, déclenche des réactions d’abstinence qui tout en étant moins intenses que celles déterminées par l’abstinence de morphine, sont par contre notablement plus prolongées.

            Une série de cas d’accoutumance et de toxicomanie provoqués par cette drogue ont été observés en Belgique, particulièrement chez des anciens morphinomanes.

            Cette drogue est soumise dans d’autres pays, tels que les Etats-Unis d’Amérique, l’Angleterre et la France, aux prescriptions légales qui concernent les substances toxiques et les stupéfiants.

            Voici quelques extraits de la littérature.

            « Since Amidone can occasionally produce euphoria, and since it can so effectively substitute for morphine, it must clearly be regarded as a possible drug of addiction. In Great Britain its use is restricted by the Dangerous Drugs Acts. » (Recent Advances in Pharmacology, by J.M. Robson and C.A. Keele, 1950, p. 261.)

            « Methadon hydrochloride has definite addiction liability.» (Council on Pharmacy and Chemistry of the American Medical Association, Journ. Amer. Med. Ass., 1948, vol. 137, p. 1382.)

            Present Status of Narcotic Addiction, by V. H. Vogel, H. Isbell and K.W. Chapman, Journ. Amer. Med. Ass., 1948, vol. 138, p. 1019. – Dans un tableau intitule « Comparative Addiction Liability of Analgesic Drugs», les auteurs attribuent à la morphine le coefficient 8 et au Methadone le coefficient 5, en ce qui concerne le pouvoir toxicomanique respectif de ces substances.

            New Analgesic Drugs, by H.B. van Dyke, Professor of Pharmacology, Columbia University, New York, Bulletin New York Academy of Medicine, 1949, vol. 25, p. 171. – L’auteur conclut : «The toxic complications of the therapeutic use of methadone are not serious and possibly occur less frequently than after morphine, this is clearly the case with reference to addiction in normal patients. On the other hand, since morphine addicts or former addicts can use methadon with nearly the same satisfaction they derive from morphine, rigid legal control of the distribution of methadone is necessary. »

            New Synthetic Analgesics, by K. K. Chen, The Medical Clinics of North America, 1950, vol. 34, n°2. – L’auteur conclut :« There has been no record of primary addiction to methadone from legitimate use. Persons who have been addicted to morphine, however, readily accept methadone, as a substitute and derive gratification. Methadone must there for be considered as an addiction drug, and is placed on the narcotic list under Federal Control and prescribed with the same restrictions as morphine».

            New and Non-official Remedies. Issued under the Direction and Supervision of the Council of Pharmacy and Chemistry, American Medical Association, 1950. – A la page 39, nous lisons : « Methadone hydrochloride induces addiction and, after long administration, may cause withdrawal symptoms, but they appear more slowly and are less severe than those caused by similar administration of morphine». Le Methadone est classé dans la catégorie des « Nonopiate Addicting Analgesics », au même titre que la Meperidine, Demerol ou Dolantine.

            D’autres dérivés de l’heptanone, particulièrement le 4,4-diphényl-6-morphonilo-heptanone-3-hydrochloride (Phenadoxone, Heptalgine, Heptazone) possèdent des propriétés toxiques semblables à celles de l’Amidone, Methadone ou Mephenon.

            Suivant des renseignements qui nous furent communiqués par le Directeur de la Section des Drogues engendrant la Toxicomanie de l’Organisation Mondiale de la Santé, les dérivés de l’Heptanone, plus particulièrement le Méthadone et le Phénadoxone, ont été reconnus par le Comité d’Experts de l’O.M.S. comme drogues susceptibles d’engendrer la toxicomanie. Ces drogues sont déjà soumises au contrôle national dans un grand nombre de pays et dans peu de temps elles seront également soumises au contrôle international selon le Protocole de 1948.

            Le 26 novembre 1949, la « Koninklijke Academie voor Geneeskunde van België » a voté une motion adressée au Ministre de la Santé publique, exprimant le vœu que le chlorhydrate de 6-diméthyl-amino-4, 4-diphényl-heptanone soit soumis à la réglementation légale imposée aux stupéfiants.

            Nous proposons à l’Académie royale de Médecine de Belgique de se rallier d’une part à cette motion de la « Koninklijke Vlaamse Academie voor Geneeskunde van België » et, d’autre part, de demander avec insistance au Ministre de la Santé publique que tous les dérivés de l’Heptanone utilisés comme analgésiques ou narcotiques soient soumis d’urgence, en Belgique, à la réglementation légale appliquée aux stupéfiants, comme ils le sont déjà dans d’autres pays, tels que les Etats-Unis d’Amérique, l’Angleterre et la France.

***

            M. le Président. – Nous abordons la discussion du rapport de la Commission chargée d’étudier les mesures à proposer en ce qui concerne certains narcotiques. Quelqu’un demande-t-il la parole ?

            M. F. Schoofs. – J’ai lu attentivement le rapport, et ses conclusions me paraissent tout à fait logiques. Nous devons donc les appuyer, en demandant au Gouvernement d’ajouter les médicaments visés à la nomenclature des stupéfiants qui sont déjà énumérés dans les deux ou trois arrêtés existants.

            M. J. Titeca. – Je crois utile de faire entendre ici la voix d’un clinicien directement intéressé au problème de la lutte contre les stupéfiants.

            Périodiquement nous voyons arriver sur le marché des produits pharmaceutiques que les fabricants présentent comme n’étant pas toxiques et n’entraînant pas d’accoutumance. C’est à nouveau le cas avec les narcotiques du groupe du Phénadoxone et de l’Amidone, et au cours des derniers mois il m’est arrivé à plusieurs reprises de recevoir en traitement au Centre Neuro-Psychiatrique de Bruxelles des malades qui avaient abusé de l’un de ces produits et ne parvenaient plus à s’en passer. Circonstance aggravante, plusieurs de ces sujets avaient prévenu leur médecin de ce qu’ils avaient jadis été morphinomanes ; les praticiens, se fiant aux déclarations imprimées sur les prospectus, avaient toutefois administré à leurs patients ces produits réputés inoffensifs, mais qui à l’usage entraînèrent rapidement l’accoutumance et la toxicomanie.

            J’estime en conséquence qu’il est urgent d’alerter les Pouvoirs Publics et de faire interdire la vente libre des produits en question.

            M. le Président. – Je constate que les Membres de la Compagnie sont d’accord pour adopter les conclusions du rapport. (Signes d’approbation.)

            M. Heymans n’a-t-il pas d’autres recommandations à faire ?

            M. C. Heymans. – Je voudrais simplement demander si le rapport sera transmis en entier au Ministère, ou seulement les conclusions.

            M. le Président. – J’allais poser la question à l’Académie. Si l’on veut qu’une suggestion soit suivie plus efficacement, il faut qu’elle soit formulée de façon aussi concise que possible. Je crois donc désirable de transmettre au Ministère les conclusions du rapport, mais d’y annexer le rapport lui-même, qui servira en quelque sorte d’exposé des motifs.

            M. F. Schoofs. – Si l’Académie décide de transmettre au Ministère que les conclusions du rapport, il serait utile qu’on y joigne la nomenclature précise des produits visés, non seulement en indiquant leur constitution chimique, mais aussi en y ajoutant les noms commerciaux qui leur sont donnés habituellement.

            M. le Président. – Il me paraît plus simple de joindre aux conclusions le texte du rapport.

            M. C. Heymans. – Il serait utile cependant de mentionner les arguments qu’on vient d’émettre et qui « étoffent » mes conclusions.

            M. le Président. – Certes, on pourrait aussi signaler les observations de MM. Schoofs et Titeca.

            M. le Secrétaire perpétuel. – Deux documents seront transmis au Ministère : les conclusions votées par l’Académie et le rapport complet de M. Heymans.

            M. M. Cheval. – Et les remarques émises par MM. Schoofs et Titeca.

            M. C. Heymans. – S’il était question d’y joindre aussi une nomenclature de la Commission de la Pharmacopée, à qui il faudrait demander de transformer nos suggestions sous une forme qui pourrait devenir légale.

            M. N. Wattiez. – Dans ces conditions, je crois préférable de m’envoyer que le rapport et ses conclusions.

            M. le Président. – Etes-vous d’accord sur l’envoi au Ministère du rapport et de ses conclusions ? (Assentiment.)

            Il en sera donc fait ainsi, et nous y joindrons les remarques émises par MM. Schoofs et Titeca, qui me semblent également être des arguments particulièrement convaincants.

            Séance du 31 mars 1951.