Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge académique de feu le Pr Jean Bosly, membre honoraire

par le Pr Jacques Crommen, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Cher Jean, Chers membres de la famille,

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

C’est un honneur pour moi de pouvoir rendre hommage au Pr Jean Bosly, dont j’ai été l’élève, l’assistant, le collaborateur, puis le successeur à la tête du service d’Analyse des médicaments de l’Université de Liège. J’apprécie également le privilège qui m’est offert de pouvoir exprimer ma profonde gratitude à l’égard de celui qui m’a fait bénéficier de ses conseils judicieux et de son soutien indéfectible tout au long de ma carrière scientifique.

Jean Bosly voit le jour le 30 mars 1923 à Souverain Wandre, petit village situé en bord de Meuse, au nord de Liège. Selon une tradition bien établie dans la famille Bosly, le  prénom de Jean se transmet de génération en génération et il est ainsi le 22ème de la dynastie à se le voir attribuer. Son père est un écrivain bien connu dans la région liégeoise, surtout pour ses romans, contes et poèmes en wallon, comme en témoigne cette rue de Wandre qui porte son nom.

Au moment où Jean Bosly termine ses humanités gréco-latines au Collège Saint-Louis de Liège, la guerre éclate et comme beaucoup de jeunes Belges de son âge, il part rejoindre un des centres de recrutement de l’Armée Belge, dans le Sud de la France. Rentré en Belgique quelques mois plus tard, il entreprend des études de pharmacie à l’Université de Liège, qu’il termine avec brio en 1945, malgré les difficultés inhérentes à cette période sombre de notre Histoire.

Repéré par le Pr Carl Stainier, ancien président de notre Compagnie, Jean Bosly est engagé comme assistant dans le Service de Chimie Pharmaceutique et d’Analyse des Médicaments de l’ULg. Parallèlement à l’analyse de mélanges complexes de substances pharmaceutiques, il effectue des recherches dans le domaine de la phytochimie. Lauréat d’une bourse des accords culturels franco-belges, il séjourne pendant six mois dans le laboratoire réputé du Pr Maurice-Marie Janot, spécialiste de la chimie des substances naturelles à la Faculté de Pharmacie de Paris. Fort de l’expérience acquise au cours de ce stage, il isole plusieurs alcaloïdes du Strychnos Holstii et les purifie par cristallisation fractionnée. Ces recherches vont aboutir à la rédaction d’une thèse de doctorat en sciences pharmaceutiques, qu’il défendra en 1951 avec la plus grande distinction. Durant cette période, il se lie d’une solide amitié avec Charles Léon Lapière, chef de travaux dans le même laboratoire.

C’est aussi à cette époque que Jean Bosly épouse Madeleine Liben avec laquelle il fondera un foyer très uni où vont naître deux garçons, Jean, le 23ème du nom, ici présent, et Michel. Par la suite, il deviendra l’heureux grand-père de neuf petits-enfants, parmi lesquels on trouve bien entendu un 24ème Jean. Alors que la famille comptera à un moment donné jusqu’à 19 pharmaciens, paradoxalement aucun des enfants ni des petits-enfants de Jean Bosly n’exercera cette noble profession.

L’année 1956 marque un tournant important dans la carrière de Jean Bosly : il quitte l’Université pour prendre la direction du laboratoire d’analyse des médicaments du site bruxellois de la firme pharmaceutique suisse CIBA, qui donnera naissance plus tard au groupe Novartis après des fusions successives avec les autres sociétés suisses Geigy et Sandoz. Cette plongée dans l’univers de l’industrie pharmaceutique et de nombreux séjours au sein de la maison-mère de CIBA à Bâle vont lui permettre de se tenir parfaitement au courant des développements les plus récents dans le domaine des techniques modernes d’analyse.

En 1961, le Pr Stainier lui propose un poste de chef de travaux dans son laboratoire. Entre une  rémunération particulièrement confortable au sein d’une firme pharmaceutique et l’attrait irrésistible pour la recherche scientifique et un retour vers sa bonne ville de Liège, le choix de Jean Bosly est vite fait. Revenu à l’ULg, il entame des recherches sur l’utilisation de l’anion complexe thiocyanate de cobalt pour le dosage d’une série de substances médicamenteuses basiques. Il examine la composition des complexes formés et met en évidence l’existence de deux types de complexes de stoechiométrie différente suivant la nature des composés basiques considérés. Après avoir optimisé de façon systématique les différents facteurs expérimentaux, il réussit à mettre au point plusieurs méthodes de dosage dont l’une s’avère particulièrement rapide et sélective : après extraction du complexe formé avec le thiocyanate de cobalt par un solvant organique tel que le chlorure de méthylène, la substance pharmaceutique est quantifiée avec précision par spectrophotométrie.

Les résultats de ces travaux vont permettre à Jean Bosly de rédiger une thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur qu’il défend avec succès en 1968. A la suite de l’accession à l’éméritat du Professeur Stainier en 1970, il assure la suppléance du cours d’Analyse des médicaments pendant un an avant d’être nommé directement professeur ordinaire et de prendre la direction d’un service autonome d’Analyse des médicaments, ce qui constituait à l’époque et constitue d’ailleurs encore une particularité de la section de Pharmacie de l’Université de Liège. Cette importance particulière accordée à l’analyse pharmaceutique allait s’avérer judicieuse et elle reste à l’heure actuelle d’une grande pertinence, étant donné la recrudescence inquiétante du nombre de médicaments falsifiés ou contrefaits dans les pays en développement mais aussi dans nos contrées par le biais de la vente sur internet.

Prendre la succession du Pr Stainier, qui est considéré à juste titre comme une des figures les plus marquantes de la Pharmacie du 20ème siècle en Europe, n’était certes pas une tâche facile mais le Pr Bosly a su relever le défi et se montrer digne de son illustre prédécesseur.

En ce début des années 70, la chromatographie liquide à haute performance, ou HPLC, n’en était encore qu’à ses balbutiements. En fin visionnaire, le Pr Bosly a rapidement pressenti le rôle important que cette nouvelle technique chromatographique était susceptible de jouer dans le domaine de l’analyse des médicaments.

Dès mon arrivée comme assistant dans son laboratoire, il m’a persuadé de m’intéresser plus particulièrement à la HPLC et de partir à l’étranger afin de me familiariser avec cette technique très prometteuse. Après un séjour de plus d’un an à l’Université d’Uppsala, dans le laboratoire du Pr Göran Schill, un des pionniers en la matière, j’ai eu la chance de pouvoir continuer mes recherches sur un des tout premiers appareils de HPLC disponibles dans un laboratoire universitaire en Belgique, grâce un crédit octroyé par le FNRS au Pr Bosly.

Par la suite, la HPLC est devenue rapidement une technique analytique incontournable non seulement dans le domaine pharmaceutique, mais aussi en sciences biomédicales, en toxicologie, en biologie clinique et dans bien d’autres disciplines encore. Grâce à son pouvoir de résolution très élevé, la HPLC a permis la séparation de composés dont les structures chimiques sont étroitement apparentées, l’exemple le plus marquant étant la séparation complète et le dosage individuel des énantiomères ou isomères optiques d’une même substance pharmaceutique chirale.

Par sa perspicacité, sa guidance éclairée et sa rigueur scientifique, le Pr Bosly a contribué dans une large mesure au développement d’une recherche de qualité dans un laboratoire d’Analyse des médicaments dont la réputation a dépassé largement nos frontières.  A titre personnel, je tiens à lui exprimer ma profonde estime et ma plus vive reconnaissance pour son rôle décisif et son influence éminemment positive sur le déroulement de ma carrière scientifique et académique.

Sous une apparence quelque peu sévère, Jean Bosly cachait en réalité une grande sensibilité et manifestait énormément de sollicitude vis-à-vis des étudiants. Selon ses proches, il lui arrivait de vivre des moments très pénibles lors des sessions d’examens. Lorsqu’un étudiant éprouvait des difficultés à répondre à une question, il essayait souvent de le mettre sur la voie mais lorsque ses efforts s’avéraient inefficaces, il en était très déçu, au point parfois de ne pas pouvoir manger, une fois rentré à la maison.

Parmi les chercheurs qui ont effectué une thèse de doctorat sous sa direction, certains se sont dirigés vers l’industrie pharmaceutique tandis que quatre d’entre eux ont poursuivi leur carrière à l’Université, à savoir, outre moi-même, José Bonnard, qui a assuré pendant de nombreuses années, la suppléance d’une partie des enseignements du Pr Bosly, Jean Mavar Tayey MBay, Professeur à la Faculté de Pharmacie de l’Université de Kinshasa, et Patrick Herné, Inspecteur de la Pharmacie et titulaire notamment des cours de législation et de déontologie pharmaceutiques à l’ULg.

La vaste expérience du Pr Bosly dans le domaine de l’analyse des médicaments lui a valu de faire partie, en tant qu’expert, de la Commission Belge d’Enregistrement des Médicaments ainsi que de la Commission de la Pharmacopée Belge et de celle de la Pharmacopée Européenne, à Strasbourg, dont son prédécesseur, le Pr Stainier, avait été un des membres fondateurs. Son esprit critique et ses nombreuses propositions, basées sur des résultats expérimentaux, dans le cadre de l’élaboration ou de la révision de monographies au sein de ces commissions de Pharmacopée, ont été unanimement appréciés. Après son admission à la retraite, en 1988, il a poursuivi pendant de nombreuses années ses activités auprès de la Commission de la Pharmacopée Européenne en tant que membre effectif de la délégation belge.

Parmi les autres marques de reconnaissance de son expertise, on peut citer notamment sa nomination comme Membre d’Honneur de la Société de Chimie Pharmaceutique du Chili en 1975, comme membre de la Commission « Sciences Pharmaceutiques » du FRSM en 1983, comme membre puis président suppléant du Conseil National de l’Ordre des Pharmaciens et, last but not least, sa nomination en tant que membre correspondant de notre Compagnie en 1973, puis comme membre titulaire en 1991.

En plus de ses nombreuses charges d’enseignement, devenues particulièrement lourdes après la mise à la retraite de son collègue et ami, le Pr Lapière,  les qualités indéniables de Jean Bosly en tant que gestionnaire vont l’amener à prendre la direction administrative de l’Institut de Pharmacie dès 1976, ainsi que des services des Prs Lapière et Jaminet après leur départ à la retraite. Ironie du sort, alors qu’il avait fait construire sa maison au Sart Tilman dans les années soixante dans l’espoir d’un transfert relativement rapide de la Pharmacie vers le nouveau campus de l’Université de Liège, il va en fait effectuer toute sa carrière au sein du vénérable Institut de Pharmacie A. Gilkinet, édifié en 1883 à côté du jardin botanique, en plein centre de Liège, le transfert de la Pharmacie au Sart Tilman ne débutant finalement que bien plus tard, en 1997.

Jean Bosly aimait le sport. Il avait joué au football dans les équipe d’âge du Standard de Liège durant ses humanités et il était resté toute sa vie un ardent supporter de ce club, assistant régulièrement aux matchs de son équipe favorite jusqu’à l’âge de 85 ans. Il appréciait aussi beaucoup les longues balades en forêt, en famille ou avec des amis. Mélomane averti, il adorait la musique baroque, qu’elle soit allemande ou italienne. Amoureux de la langue française, qu’il pratiquait lui-même avec beaucoup d’éloquence, il faisait preuve d’éclectisme dans ses lectures, s’intéressant aussi bien à la littérature classique qu’aux livres plus récents ainsi qu’aux philosophes anciens ou modernes.  

Très attaché à son épouse, à ses enfants, puis à ses petits-enfants, Jean Bosly aimait beaucoup partager avec eux ses courts moments d’intimité et de sérénité en dehors de sa vie professionnelle. Lorsque son épouse, qui lui avait été d’un grand soutien tout au long de sa carrière, devint impotente, il s’occupa d’elle avec beaucoup d’affection et de tendresse. Le décès de celle-ci en 2011 allait le marquer profondément et assombrir les dernières années de sa vie. Il s’est éteint paisiblement le 14 août 2014, dans sa nonante-deuxième année.

« Pendant que nous sommes parmi les hommes, faisons preuve d’humanité ». Cette parole de Sénèque, ce philosophe de l’antiquité qu’il appréciait particulièrement, Jean Bosly l’a vraiment mise en pratique durant toute sa vie. Le souvenir que nous garderons du Pr Bosly est celui d’un homme modeste, discret, affable, cultivé, ayant un réel sens de l’humour, mais aussi celui d’un excellent professeur, dont les compétences et l’intégrité scientifique suscitent le respect et l’admiration.

Au nom de l’Académie, je tiens à faire part à ses enfants, beaux-enfants et petits-enfants de notre profonde et sincère sympathie.