Académie royale de Médecine de Belgique

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Hommage Pr Jean Titeca, membre titulaire et ancien Président

(Séance du 26 novembre 1988)  

Décès du Professeur Jean TITECA, membre titulaire, et ancien Président  

par Charles MERTENS de WILMARS, membre titulaire.    

Qui d’entre nous peut oublier – et vous, ma chère Germaine, moins que tout autre – cette silhouette, élancée, svelte, discrète et avenante, toujours aux aguets, ignorante du fardeau, impatiente de trouver l’autre et fébrile du projet qui déjà l’anime.  En elle, tout est passion, avide de vivre pour connaître et de connaître pour partager ; très gourmande certes, et trop heureuse de le dire, mais de le dire sans fard et sans ombre, sans honte et sans parade.  Que de fois ne l’avons-nous pas vu s’épanouir à vous apercevoir, se faufiler au travers d’une foule pour vous chercher.  Pour être là, avec vous ; pour ne pas perdre un instant de ce que vous êtes.  Et pourtant, en lui, tout était mesure.  Son visage, légèrement penché en avant, s’excusait, dès l’abord, de son impétuosité, mais souriait presqu’aussitôt, de la bonne nouvelle qu’il avait hâte de vous confier.  Les coudes au corps, comme un bon collégien, les avant-bras déjà tendus vers vous, comme un patriarche, de grandes mains pour mieux vous prendre, il s’approchait à longs pas, le regard ami et assuré (ou presque) de votre connivence.  Dès qu’il vous avait atteint, il se livrait, comme on livre un cadeau, une chose ; et cette chose, il aimait la déballer lui-même, devant vous, en haussant par à-coups les épaules, guignant de l’œil vos réactions.  Il était, tout à la fois, si tendrement curieux de l’autre et si pudiquement effrayé d’enfreindre sa liberté.        

Cette silhouette était une effigie.  Elle n’exprimait pas un moment existentiel, mais elle racontait toute une vie et toute une conception de vie.  Elle avait ces qualités originales qui selon Diderot « donnent l’être aux qualités sensibles ».  C’est pourquoi, Jean Titeca avait un tel ascendant et une telle présence, une autorité non autoritaire, une sagesse au-delà du savoir, une sensibilité qui précède l’événement et ce charisme qui survit à son existence parce qu’il devient principe.  Jean était un être d’espoir.  Il vous aimait moins pour ce que vous étiez que pour ce que vous pouviez devenir ; il ne vous quittait que pleinement rassuré de votre conviction dans l’espoir dont il vous créait.  N’est-il pas vrai qu’on ne remarquait pas sa présence parce qu’il ne la faisait pas remarquer, mais qu’on remarquait son absence, tant elle créait un vide.  Il était d’ailleurs de toutes nos réunions parce qu’il était de tous nos engagements ; garant de notre orthodoxie, respectueux de notre maison, ami de ceux qui l’habitent et fervent adepte de nos entreprises.  Je connais peu d’hommes qui ont tant sacrifié à être ce qu’ils croient et à montrer ce qu’ils sont.  Son effigie est celle d’un homme plus épris de vérité que de droit, et plus convaincu d’amour que de raison.  C’est parce que la vérité comblait sa passion que cette qualité le définit tout entier.  Vrai, il l’était avec intransigeance autant qu’avec humilité, avec cette humilité qui emporte la conviction parce qu’elle induit le respect.  Grâce à son fils, il avait lu Teilhard, mais il ne connaissait pas Levinas ; et pourtant, tout son agir exprimait, avec un étonnant pressentiment, la philosophie contemporaine.  Il savait aussi que la vérité naît d’un agir qui crée l’autre pour faire de l’autre la source de cet agir. Trop honnête pour ne pas être intelligent sans lucidité, il renonça à tout paternalisme, se contentant de dire sa vérité et s’efforçant de donner à l’autre l’unique don que l’homme peut faire à l’homme : la promotion de son libre arbitre.  A cette justice-là, il n’a jamais failli.  Certes sa passion de la vérité emportait sa retenue : il n’avait de cesse que de l’avoir partagée, mais il restait fidèle à son humilité autant qu’à sa vérité.  Cette humble passion a finalisé sa vie ; elle fut de ses dernières paroles.  Il l’a cherchée dans sa profession, il l’a vénérée dans toutes ses relations et il l’a trouvée, avec bonheur, dans sa famille.

Sa première passion fut la Neuropsychiatrie ; il y trouvait et son plaisir et sa raison de vivre.  Il n’a cessé de l’étudier, de la pratiquer, de l’enseigner et d’en rechercher les meilleures conditions.  Dans un milieu où l’humour ne perd jamais ses droits, on évoque encore son ardeur à poursuivre ses recherches, parallèlement à la peur des siens pour l’unique chat qui avait échappé à ses holocaustes.  Sa rigueur à corriger les publications soumises aux Acta psychiatrica belgica tenait d’Attila : aucune ponctuation ne restait intouchée sous son passage.  Sa préoccupation pour le progrès de ses malades, lui permettait d’en donner, à tout instant et de mémoire, tous les détails successifs.  Dans sa profession, tout tenait de la discipline militaire.  Et pour cause : Jean avait de qui tenir.  Il faut lire dans les Annales du Service de Santé de l’Armée belge, l’éloge de Gustave Titeca (1843-1892).  Le grand-père de Jean était médecin militaire, membre de notre Compagnie, rédacteur des Archives médicales belges, et ami de Pasteur.  C’est à la suite d’une communication faite de cette tribune, en 1889 (il y aura cent ans en mars prochain) qu’il introduisait en Belgique la vaccination antivariolique.  Gustave épousa l’une des … vingt-et-un enfants d’Adélaïde Coevoet.

Virgile aurait dit : Tantae molis erat romnam candere gentem (1).  Cette alliance lui valut beaucoup de bonheur, et deux enfants, dont Raoul Titeca (1878-1967), père de Jean.  Esprit frondeur à ses débuts, Raoul sera d’abord militaire sans être médecin, puis médecin sans être militaire.  A quarante ans, après avoir fait l’école de guerre, après avoir courageusement défendu s patrie de 1914 à 1918 et après avoir été attaché militaire, Raoul entreprend ses études de Médecine.  Il les terminera au moment où Jean entre en première candidature.  Ce qui fait dire à un esprit subtil, que l’ULB n’a jamais pu se passer d’un Titeca.  La conversion de Raoul à la Médecine est pragmatique.  Grâce à son mariage avec Hélène Closset (1879-1946), Raoul s’était allié aux Mack Maertens qui avaient fondé à Schaerbeek, en 1870, une maison de santé.  Sans enfant, les Maertens (tante Titine et oncle Ernest, pour les intimes) vinrent souvent déjeuner chez « les Raoul » (comme on disait au terroir), se prirent d’affection pour leurs cousins et leur cédèrent la maison de santé.  Grande dame entre toutes et plus sage que son ancêtre le Comte d’Egmont, Hélène Closset sut rallier sa fidélité à l’autorité, son amour et son bien, sans perdre la tête.  Le père de Jean reprit la gestion de la maison de santé.

C’est dans ce milieu aux traditions martiales, que Jean reçoit la vie et beaucoup d’autres choses : un corps taillé pour la discipline militaire ou, à défaut, pour le tennis ; une âme vouée au service de l’autorité, ou, à l’opposé, au service de ceux qui en sont le plus dépourvus ; un caractère farouchement individualiste autant que sociable et un esprit suffisamment rationaliste pour apprécier la déraison.  Par un travail constant, il portera ces dons à l’excellence, non pour en faire ses idoles mais les instruments de sa passion pour la vérité.  C’est pourquoi, nous le retrouvons sportif autant que studieux, volontaire de guerre autant que résistant, serviteur – avec vous Germaine – d’une dynastie qu’il vénérait, médecin et mélomane, promoteur dynamique, avec le Père Pire (prix Nobel), des « Iles de Paix », et membre assidu, puis gouverneur du 162ème district du Rotary – ce Rotary qui fut sa foi autant que le lieu où il déversait son besoin, sans mesure, d’aimer et d’être aimé.  Mais nous le retrouvons avant tout, président de la fanfare de Jette et supporter farouche du football club d’Anderlecht. « C’est là, me disait-il, que j’exulte mes Ur-instinke ».  Je n’ai jamais su s’il me le disait pour me faire plaisir parce qu’il me savait freudien, ou pour me faire peur afin de me ramener dans le droit chemin de la Psychiatrie biologique.  Une chose est certaine : sa capacité à se défouler chantait son équilibre mental.  La normalité n’est-elle pas la capacité d’être tout ce qu’on est avec maîtrise ?  La plus grande sagesse, remarque Caton (2), est la capacité de simuler la folie en temps opportun.  La folie, confirme Erasme (3), est l’accès à la sagesse.  Jean avait ce don rare et précieux de jouir de tout, avec tempérance, de faire de son travail la source de son enthousiasme et de ne rien préjuger.  Il aimait la folie parce qu’elle est misère et sagesse, heureux de guérir l’une et d’assumer la seconde avec humilité.  Quel ne fut pas mon étonnement – autant que celui de son fils – de constater, au moment d’esquisser sa carrière, que personne ne possédait son curriculum vitae. Soucieux de sa vérité, Jean était insouciant de sa gloire.  La dévotion que nous lui portons m’oblige à pallier cette lacune et à regretter que dans le monde universitaire, sa pudeur ne lui valut pas les moyens de sa compétence.

Jean sera chercheur libre au laboratoire de Pathologie générale (ULB) sous la direction du professeur Bremer, de 1925 à 1945.  Premier de sa promotion, le 18 juillet 1930, avec la plus grande distinction, il se vit attribuer le prix universitaire Fleurice Mercier.  En 1932, il est lauréat du concours interuniversitaire ; en 1935 agrégé de l’enseignement supérieur et en 1940, lauréat du prix Alvarenga de Piauhy.  Il deviendra président des sociétés royales de Médecine mentale en 1950 et de Neurologie en 1951.  Il est élu correspondant de notre Compagnie le 21 décembre 1946 et sera élu titulaire en 1960 et président en 1972.  Il y laisse plus de cinquante interventions.  En 1960, il préside le congrès de Psychiatrie et de Neurologie de langue française.  En 1967, il contribue à la création de la Fondation nationale Reine Fabiola pour la santé mentale, dont il sera président en 1971.  En 1972, il succède au professeur Bremer comme président de la Ligue belge contre l’épilepsie et passe cette présidence en 1949 à notre confrère le docteur Radermecker.  Parmi les nombreuses sociétés dont il fut membre, il convient de relever l’Association des médecins aliénistes et neurologistes de France, la British electro-encephlographic society et l’American association for Psychiatry.  Malgré ses innombrables engagements, il fut conseiller communal à Jette de 1938 à 1952.  En collaboration avec notre confrère le baron van Bogaert, il milita en faveur des ateliers protégés.

L’œuvre scientifique du docteur Titeca laisse plus de trois cents publications.  On y découvre trois centres d’intérêts.  Avant 1945, il s’investit dans l’étude des facteurs susceptibles de modifier le mode de fonctionnement du système nerveux.  Curare, adrénaline, novocaïne, température, âge, infection, tumeurs et maladie d’Alzheimer, sont systématiquement examinés.  Après 1945, il sera le premier à disposer d’un matériel électro-encéphalographique.  On connaît ses études sur l’hémianopsie, l’hypnose et l’absence de réaction d’arrêt.  C’est l’époque où Gray-Walter, Fichgold, Gastaut et Jean Delay deviendront ses amis ; celle où Madame Minkowska vous apportera, Germaine, à des fins culinaires, les restes mutilés de quelques poulets d’expérience.  Durant toute sa carrière, Jean publiera de nombreuses observations cliniques.  Ce n’est pas sans raison que la Maison de Santé fondée en 1870, honore les soixante-trois ans de compétence clinique qu’il lui a  consacrés en prenant pour identité : Centre hospitalier Jean Titeca.  Mais quelle ne fut pas ma surprise, en passant mes dernières vacances en compagnie de Satan, de constater à la page seize des « Etudes carmélitaines », le compte rendu détaillé d’un travail du docteur Jean Titeca.  A vous dire vrai, j’ai toujours pensé que nous avions, lui et moi, les mêmes amis dans l’au-delà.

Non content de sa profession, Jean aimait agir la vérité dans toutes ses relations.  Parmi une abondance de services rendus à ses compatriotes, il m’en faut signaler deux. Belge, il l’était dans les moindres replis de sa mentalité ; fier de l’être et exaspéré contre ceux qui saccagent plus d’un siècle de vie communautaire et de grandeur.  A la fin de la guerre, il hébergea le centre psychiatrique de l’armée, menacé à Anvers, par les V1 et V2.  Durant la guerre, il cacha des résistants dont Jean del Marmol.  Trop heureux de saisir cette occasion pour donner libre cours à son humour, il s’amusa à faire participer au même jeu de cartes, le bourgmestre collaborateur du Grand Liège, hospitalisé à la maison de santé, et des résistants figurant, dans cette même clinique, au registre des malades.  Dans ces espiègleries audacieuses, Erasme devient gavroche et le « manneke » de Bruxelles se fait philosophe.  Après la guerre, son patriotisme trouvera d’autres débouchés.  Par votre entremise, ma chère Germaine, il a mérité l’estime de trois générations de nos Souverains.  Votre passion commune pour la musique, animée de votre sourire et de sa gentillesse, sera d’une aide précieuse au Concours Reine Elisabeth.  Il est rare de rencontrer une grande dame comme vous Germaine, qui eut l’honneur et la joie d’être présentée à la Reine Fabiola par la Reine Elisabeth.

Mais il est un autre lieu où Jean s’est déployé, un lieu où il n’a pas cherché la vérité parce qu’elle lui fut donnée en écho à cet amour de vivre qui était le sien.  Il parlait peu de sa famille, parce qu’il ne parlait jamais de lui-même ; parce qu’on aime garder secret ce qu’on aime vraiment.  Le bonheur ne se dit pas ; il se rend disponible.  Il se contentait d’en dire sa fierté.  Il se sentait tellement aimé.  Incapable de vous le dire, j’aime passer la parole à Nathalie van Bogaert, sa petite-fille, qui a trouvé, elle, les mots pour le dire.  Dans une lettre qu’elle m’envoya au lendemain de la publication de mon adresse dans les Acta, voici ce qu’elle m’écrivait :

« C’est avec un cœur empli d’une immense fierté que je prends ma plume aujourd’hui pour vous dire à quel point votre article en mémoire de mon grand-père m’a touchée.  Je savais combien c’était un homme formidable.  Souvent, il me parlait avec tant de fierté de ce qu’il avait fait tout en restant merveilleusement modeste, beaucoup trop à mon sens…  Tout comme moi, vous savez combien ses qualités étaient nombreuses.  Vous n’en avez oublié presqu'aucune.  Je dis « presque » parce qu’à ce portrait, il manque une chose que seules neuf personnes au monde peuvent écrire : son rôle de grand-père…  Jamais je ne pourrai oublier tous les moments fantastiques qu’il nous a offerts… Dans la vie on suit toujours les traces de quelqu’un que l’on admire.  J’essayerai, dans la mesure du possible, de suivre les pas de mon grand-père, tout en sachant que lui ressembler totalement serait impossible, parce que Dieu n’a pu créer deux comme lui… ».

A vous, Jacques, j’aimerais redire la joie qui illuminait votre père lorsqu’il parlait de vous, de vos dons et de votre sagesse.  Il vous a transmis son honneur de vivre ; il vous a légué son impatience de vérité, il vous a confié ses doutes.  Vous lui avez rendu sa confiance dans un éloge mémorable où vous avez dit : « chez mon père, la foi ne fut pas un refus mais un regret ».  Permettez-moi d’y ajouter un mot.  Votre père avait l’unique foi qui importe : celle d’œuvrer pour un avenir meilleur que soi-même.  Et en cela, il est un exemple pour tous.

Il m’a fallu quelque temps, chère Evelyne, pour comprendre l’intérêt subit que votre père manifestait à l’égard de la behavior therapy.  C’est par le détail qu’il me précisait le progrès de votre carrière.  Et, croyez-moi, il mettait à cette tendresse plus de méticulosité encore qu’il n’en donnait à son travail scientifique.

La rumeur familiale, chère Marianne, nous dit votre ressemblance à votre grand-mère paternelle (décédée en 1946), cette grande dame, d’allure et de cœur, que votre père vénérait.  Vous savez combien cet héritage si bien porté, autant que vos fonctions d’anesthésiste en chef à la clinique du docteur Wynen, lui étaient chaud au cœur.

A sa famille qui a merveilleusement personnifié son message, tout entière groupée autour d’une vocation : la Médecine, et d’une ambition : la Vérité, nous disons l’émotion de notre reconnaissance.

A vous Germaine, nous avons dit notre tendre affection et la part que notre Compagnie prend à votre fierté.  Le respect et la tendresse que Jean vous portait, disent à eux seuls, toute votre mérite dans sa joie de vivre et dans les services sans nombre dont il nous a comblés.  Originaire d’une famille où la valeur morale prime, douée d’une intelligence gaie, vous avez, à tout instant, partagé son idéal et soutenu son rôle. La sereine et souriante discrétion de votre bonheur est un message merveilleux à notre jeunesse.  Merci de l’avoir si souvent partagé avec nous.  Notre Compagnie vous dit sa profonde reconnaissance pour ce que vous avez été à deux.

L’Académie, debout, observe quelques instants de recueillement à la mémoire de son ancien président, puis le Bureau prend congé de Madame Titeca et des membres de sa famille.