Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr André Verniory, membre titulaire

(Séance du 28 janvier 1989)   

Éloge académique du Professeur André VERNIORY, membre titulaire,      

par Pierre-Paul LAMBERT, membre titulaire.

Le destin, inversant les rôles, me conduit à faire l’éloge d’André Verniory qui fut l’aîné de mes collaborateurs et de ce fait sans doute le plus proche.  Notre collègue s’est éteint le 14 mars dernier dans le service de Médecine de l’Hôpital Brugmann auquel il avait tant donné de lui-même.  Il allait avoir 70 ans.  Nommé correspondant de notre Compagnie en 1970, il était apprécié de tous pour son optimisme, son savoir-vivre, sa droiture et son dévouement. 

Je retracerai d’abord les étapes de sa carrière pour évoquer ensuite les traits les plus marquants de son attachante personnalité.

La carrière scientifique d’André Verniory s’est d’emblée orientée vers l’étude du mécanisme de cette hypertension artérielle que Goldblatt produisait par la constriction des artères rénales.  Cette orientation bénéficia d’un double parrainage.  Qui le premier, de Paul Govaerts ou de Lucien Brull, l’orienta dans cette voie, je ne sais.  C’est en effet à l’Université de Liège qu’il termina ses études en 1942, un an après la fermeture de l’Université de Bruxelles par l’occupant.  Ses études, on s’en doute, avaient été fort brillantes, couronnées d’année en année par l’attribution du prix Fleurice Mercier et, en dernière année, par celle du prix Kleefeld réservé à l’étudiant le mieux classé sur l’ensemble des études.

Dès 1943, A. Verniory obtenait un mandat d’aspirant du Fonds national de la Recherche scientifique.  Il entra ainsi au laboratoire de Lucien Brull où il collabora avec Léon Dumont.  Ensemble ils publièrent dans les « Comptes rendus de la Société de Biologie », cinq notes consacrées à l’hypertension par ischémie rénale et au rôle du foie dans ce processus.  Ils y montraient que l’hépatectomie pratiquée une heure avant l’injection de rénine abolissait la réaction hypertensive observée chez les animaux témoins.  Ils assignaient une origine hépatique au « substrat » sur lequel agit la rénine pour libérer l’angiotensine alors appelée « hypertensive ».

En 1945, A. Verniory est nommé assistant plein temps à la Clinique médicale de l’Hôpital St-Pierre que dirige Paul Govaerts.  Très vite s’établit entre le patron et l’assistant une collaboration qui ne cessera que dix ans plus tard, lorsque Paul Govaerts décidera d’arrêter ses recherches.  S’ils ne reprennent pas tout de suite l’étude du mécanisme de l’hypertension rénale, c’est que les moyens dont dispose le laboratoire, après quatre années d’inactivité, ne permettent guère ces expériences de circulation croisée qui sont à l’époque la seule approche physiologique du problème.  Deux travaux marquent l’immédiat après-guerre.  Le premier montre qu’au cours de la diurèse aqueuse, l’eau absorbée se répartit pour un quart dans les globules et pour trois quarts dans le plasma.  La seconde étude porte sur le contenu en rénine de reins de lapins intoxiqués par le tartrate de soude.  Ce sel produit une néphropathie tubulaire, les glomérules restant intacts.  N’observant pas de modification de la teneur en rénine du rein, les auteurs concluent à son origine glomérulaire.  L’étude comporte une analyse statistique assez poussée des résultats.  Sans nul doute l’esprit critique du maitre a-t-il été séduit par la compétence de son jeune assistant dans un domaine encore peu exploité à cette époque.    

En 1948, le moment paraît propice pour rependre l’étude du rôle de la rénine dans le développement de l’hypertension chronique d’origine rénale.  Paul Govaerts a obtenu, au cours d’un séjour aux Etats-Unis, l’aide de la « Josiah Macy Jr Foundation » pour rééquiper son laboratoire.  De 1949 à 1952, neuf publications paraissent sur le sujet, dont cinq dans le bulletin de notre Compagnie.  En voici les conclusions.  Très tôt Govaerts et Verniory ont pris conscience de l’ambiguïté qui peu à peu s’était glissée dans les discours de l’époque.  Tout en prétendant étudier l’hypertension chronique produite par la constriction des artères rénales, bon nombre d’auteurs se limitaient à des expériences aiguës étudiant la riposte hypertensive transitoire que produit chez un chien receveur la transfusion de sang prélevé dans la veine rénale, non plus d’un chien chroniquement hypertendu, mais d’un animal dont les reins avaient été manipulés au cours de l’expérience.  Ils conçoivent alors un ingénieux dispositif expérimental permettant l’étude de l’effet vasoconstricteur du sang prélevé par cathétérisme de la veine cave à hauteur du diaphragme.  Dans ces conditions, le sang cave d’un chien chroniquement hypertendu est dépourvu d’effet.  Il en va tout autrement si l’animal donneur a subi trois jours auparavant la constriction des artères rénales.  Quant à la nature de l’agent presseur présent à la phase aiguë de la maladie, il est montré qu’il ne s’agit ni d’adrénaline ni d’une substance sensibilisant les vaisseaux du receveur à son action.  Par contre, l’effet observé est comparable à celui de la rétine extraite du rein par l’acétone.

Nous voici en 1950.  Les glycocorticoïdes et l’hormone corticotrope ont été récemment découverts et les travaux de H. Selye ont mis au premier plan la question des rapports entre l’hypertension rénale et le système hypophyso-surrénalien.  Govaerts et Verniory s’engagent dans cette voie.  Une fois encore leurs résultats ont négatifs.  L’hypertension rénale chronique ne résulte pas d’une réactivité anormale aux hormones du cortex surrénal.

Cette étape endocrinologique du travail commun conduit A. Verniory vers des recherches plus personnelles.  Le moment est venu de penser à la thèse d’agrégation.  Celle-ci s’élabore entre 1951 et 1956.  Elle porte sur le mécanisme de la polyurie provoquée chez le chien par l’administration prolongée d’acétate de désoxycorticostérone.  Après six semaines, en effet, le volume urinaire a généralement quintuplé.  L’urine est hypotonique comme dans la diurèse aqueuse.  La sensibilité à l’hormone antidiurétique est diminuée, sans qu’il y ait destruction ou élimination accrues de pitressine.  La désoxycorticostérone réalise donc un diabète insipide du type rénal dont l’équivalent clinique est réalisé dans le syndrome de Conn.

A ce moment, l’activité du laboratoire de Médecine expérimentale a été momentanément perturbée par le transfert de son effectif à l’Hôpital Brugmann, Paul Bastenie ayant été désigné pour occuper la chaire de Paul Govaerts.  L’éloignement des locaux facultaires fut compensé, en ce qui nous concerne, par l’accueil que nous réserva Paul Spehl à la Fondation médicale Reine Elisabeth.  Ce fut pour A. Verniory et moi de départ d’une collaboration de vingt années.  D’emblée, par une convention tactile, nous eûmes le genre de rapports que j’avais eus avec Paul Govaerts ; j’entends par là que le patron laissait à son collaborateur entière liberté quant à l’orientation de ses recherches.  Ce comportement témoignait sans nul doute de l’estime particulière dans laquelle l’aîné tenait son cadet.  A. Verniory choisit d’installer son laboratoire dans un pavillon de l’hôpital, la Fondation Yvonne Boël.  Il était entouré d’arbres fruitiers.  Un bonheur studieux et tranquille y flottait au printemps.

Après la lente élaboration d’une thèse expérimentale, le clinicien donne habituellement à sa recherche une orientation plus clinique.  C’est tout naturellement vers le diagnostic différentiel des formes d’hypertension qu’allait se tourner notre collègue.  Il s’attacha donc au diagnostic et au traitement chirurgical des hypertensions réno-vasculaires et du phéochromocytome.  Parmi les tout premiers sur le continent, il appliqua le procédé décrit par Brown en 1964 pour doser l’activité rénine plasmatique et je me souviens des scrupules que nous partagions lorsque, pour la première fois, sur la base d’un taux de rénine particulièrement élevé, nous décidâmes de soumettre un jeune insuffisant rénal souffrant d’encéphalopathie hypertensive à une double néphrectomie.  Les résultats furent inespérés.  En 1970, A. Verniory, Ch. Toussaint et l’équipe chirurgicale de l’Hôpital Brugmann rapportaient devant l’Académie une douzaine d’observations de ce genre.

Nous voici à l’entrée des années 1970.  L’informatique s’impose à nous dans trois domaines : la recherche, la surveillance des paramètres physiologiques et la gestion hospitalière.  A. Verniory a été étroitement associé à cette évolution.  Sur le plan de la recherche, nous avons ensemble développé le modèle biomathématique décrivant la perméabilité du glomérule rénal à des macromolécules neutres.  Sur le plan hospitalier, nous partageâmes les risques d’une aventure assez exceptionnelle qui about en 1971 à la création et à la construction du centre d’Informatique médicale des hôpitaux de Bruxelles (CIMHUB) sous l’égide de la commission d’assistance publique.  Sa compétence, tempérée de modération, servie par une urbanité sans défaut, conduisit A. Verniory à la présidence des conseil de gestion du CIMHUB, l’un pour la gestion administrative, l’autre pour les applications cliniques.  J’extrais la phrase suivante du discours qu’il fit en 1971, comme président de la XIVème   session des Journées médicales de Bruxelles.  S’interrogeant sur les risques de déshumaniser la Médecine que ferait courir l’introduction d’ordinateurs à l’hôpital comme des avions modernes ; l’acquisition de dispositifs automatiques augment la sécurité et le confort des passagers, sans nuire en rien à la gentillesse de l’accueil ».  Sécurité, confort, gentillesse, les mots résonnent comme d’aimables signaux qu’il nous adressait.

Nous voici dans la dernière décennie de la carrière scientifique de notre confrère.  A mon départ, en 1975, la direction du service de Médecine ne lui fut pas confiée.  S’il en a souffert, il a eu l’élégance de n’en rien laisser paraître.  A l’hôpital, il continua d’assumer ce rôle de vigile auquel les progrès techniques ont réduit l’interniste.  Au laboratoire, il resta le conseiller de tous ceux qui désiraient le consulter.  Il trouva en Michel Staroukine le collaborateur qu’il avait été pour P. Govaerts.  Ensemble, ils s’efforcèrent de comprendre les mécanismes physiopathologiques de l’hypertension au travers du mode d’action des médicaments récemment proposés pour la traiter.  Ils étudièrent tout d’abord chez l’homme les effets d’un agent β bloquant, le sotalol. Sur le plan expérimental, iles réalisèrent les mêmes études chez des rats spontanément hypertendus.  Il fut montré que ceux-ci se distinguent des animaux normotendus non par un taux élevé de rénine ou d’angiotensine II, mais bien par un taux élevé des catécholamines.         

A cette époque déjà, la santé de notre collègue s’était détériorée, l’obligeant à réduire la part qu’il prenait aux expériences.  Une dernière étude commune parut en 1986.  Utilisant le même modèle animal, A. Verniory et M. Staroukine, aidés par J.M. Giot, y analysent les effets du captopril.  Ils observent que, chez les rats hypertendus, la pression reste sous le contrôle du système rénine-angiotensine en dépit d’une hyperactivité démontrée du système ortho-sympathique.                                                                                                                                                                                                                                                                              Une dernière satisfaction lui fut accordée la même année.  Il avait été choisi pour présider et organiser à Bruxelles, en 1988, le XIVème congrès international de Médecine interne.  Sans nul doute, il eût brillamment réussi dans cette tâche.  Il ne put que s’y employer jusqu’à la limite de ses forces.

Comme tout œuvre scientifique, celle d’A. Verniory reste inachevée.  Paul Govaerts lui aussi en avait fait la constatation, non sans tristesse, à la fin de sa vie.  La contribution d’A. Verniory garde toute sa valeur par la rigueur dont elle est marquée.

Au moment d’évoquer ce qu’a été pour nous A. Verniory, les images se pressent aux portes de ma mémoire.  Le voici tout d’abord au milieu de ses collaborateurs.  Le cliché date de ces années 60 où tout paraissait facile.  Sans doute a-t-il accueilli ses collègues d’un « cher ami » chaleureux, forçant un peu la voix pour mieux exprimer la cordialité.  Le visage est sourire, bienveillance, et optimisme, mais ce sont là que des clichés qui ne peuvent rendre compte de sa sincérité.

Michel Staroukine nous a dit le charme de sa conversation lorsqu’il eut la chance de visiter avec lui des sites historiques d’Italie.  Les congrès auxquels A. Verniory participait volontiers étaient l’occasion de se livrer, le devoir accompli, à un tourisme éclairé.  Sa connaissance des lieux et de l’histoire, entretenue par ses lectures, servie par une exceptionnelle mémoire, lui conférait un droit au monologue dont il évitait d’abuser.  Dans ces circonstances, il appréciait avec mesure les plaisirs de la table.

Il ne manquait ni d’ironie, ni de scepticisme, mais prenait soin de ne pas blesser.  Il était sociable sans jamais être indiscret.  J. Corvilain a évoqué sa mémoire dans la Revue de Médecine de Bruxelles, soulignant son horreur des conflits, sa volonté de rechercher le consensus. « Au pavillon de la Fondation Böël, dit Corvilain, il faisait régner de façon quasi paternelle ce qu’il appelait le « Boëlian way of life ».  Auprès de moi il plaidait le plus souvent les circonstances atténuantes.  Cette attitude n’était cependant pas celle de la faiblesse.  Il était ferme et assumait ses responsabilités lorsque lui paraissaient mis en cause les principes moraux sur lesquels il avait bâti sa vie.  Voilà pour le cœur.

Mais André Verniory privilégiait en lui les activités de l’esprit et c’est en intellectuel qu’il brillait dans sa pratique médicale.  Nous lui reconnaissions tous un sens clinique aiguisé, des talents pédagogiques et une capacité de synthèse qui s’exprimait le mieux lors de l’établissement du diagnostic.

En dépit de leur extrême diversité biologique, les hommes se regroupent en un assez petit nombre de catégories caractériels. Aussi se laisse-t-on volontiers aller, lorsqu’il s’agit d’êtres que l’on aime ou admire, à des rapprochements que d’aucuns jugeront de circonstance.

Le fait qu’André Verniory aimait l’histoire, qu’il parlait avec une souriante ironie du pavillon Boël comme de sa « folie » et bien d’autres traits de sa personnalité, le rapprochent des Encyclopédistes du XIXème siècle et c’est, me semble-t-il, avec Condorcet qu’on décèle chez lui une réelle parenté spirituelle.  Comme lui, Verniory aimait la perfection des abstractions mathématiques.  L’un appliquait le calcul des probabilités aux sciences humaines, développant ce qu’il appelait « la mathématique sociale », l’autre maîtrisait les langages de l’informatique pour l’introduire dans les hôpitaux.  Vernrioy partageait les vues rationalistes et libérales de celui qui a peut-être été son modèle.  Ne croyaient-ils pas l’un et l’autre que le bonheur de l’homme découlerait du progrès des sciences et de l’instruction, ce qui implique la tolérance.  Reprenant l’expression de Madame Yourcenar, je dis que ces hommes appartenaient à la même « race d’âme ».

A l’approche de la mort, comme Condoret encore, A. Verniory a su faire preuve d’une grande force de caractère, dissimulant sous des propos affables la conscience qu’il avait de son état pour ne pas embarrasser ceux qui lui rendaient visite.

A ses enfants, j’aime dire ma fierté d’avoir été de ses amis.

Lorsque je le vis pour la dernière fois, la veille de son décès, je lui serrai la main un peu plus fort que de coutume.  Il me parut répondre à mon geste, gardant un long moment ma main dans la sienne.  Je quittai bientôt la pièce et parcourus le long couloir qui, dans tous les hôpitaux, conduit de l’espace confiné des chambres vers l’air libre.  Il me parut qu’il m’accompagnait, car il n’y avait en moi que silence et renoncement.

L’Académie, debout, observe une minute de silence à la mémoire d‘André Verniory.