Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge de feu le Pr Joël Bonnal, membre honoraire

Éloge académique du Professeur Joël Bonnal, membre honoraire

par le Président Jacques Brotchi et le Pr Jacques Born, membre titulaire.  

Chère Odile, chères Aude, Béatrice et Bénédicte,

Chers Loïc et Thierry,

Chers membres de la famille de Joël Bonnal,

Jamais je ne pourrai oublier tout ce que je dois à votre époux et père, le Professeur Joël Bonnal, qui m’a accueilli dans son service en 1966 comme interne et qui a été pour moi un modèle tout au long de ma carrière.

Né à Marseille le 15 août 1920, il y fait  ses études de médecine et de neurochirurgie. Elève des Professeurs Henri Roger et Henri Gastaut, il acquiert à leur contact une formation clinique et une curiosité scientifique qui lui serviront dans toute sa carrière. La neurochirurgie lui sera enseignée par le Professeur Jean Paillas avec qui il publie dès 1949 un livre paru chez Flammarion sur les plaies du cerveau.

Très rapidement, il acquiert une renommée qui dépasse les frontières de la France. Un livre sur l’angiographie cérébrale avec Jacques Legré paru en 1958 chez Masson le rendra célèbre. Puis en 1960, la Société de Neurochirurgie de langue française lui demande un rapport sur les abcès encéphaliques qui sera publié chez Masson en collaboration avec ses amis neurochirurgiens Pierre Descuns et Jean Duplay. Professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Marseille, il y menait une carrière brillante, quand sa route a croisé celle du Professeur Ludo van Bogaert, lequel l’a convaincu de venir en Belgique, à l’Université de Liège où il a pu bénéficier du soutien précieux du Professeur David Honoré et de plusieurs membres de notre Compagnie car l’annonce de son arrivée lui a valu quelques inimitiés locales.

Il est arrivé à Liège un soir de janvier 1964 sous une pluie battante, accompagné de sa fidèle épouse Odile, eux qui venaient de quitter leur Marseille ensoleillé. Il a créé le premier service de neurochirurgie de l’Université de Liège où il a enseigné la neurochirurgie depuis son arrivée jusqu’à son admission à la retraite en 1985.

Il a dynamisé la neurochirurgie belge, il a formé de nombreux élèves, dont les Docteurs Jacques Born, Kazadi Kalangu et Germain Milbouw ici présents, et moi-même. Il était un patron sévère, exigeant avec ses assistants comme avec lui-même. Il n’a cessé de s’intéresser aux nouvelles technologies, le scanner au milieu des années 70 et l’IRM au début des années 80. Mais surtout, il était sans cesse animé d’une curiosité scientifique qui nous impressionnait. Il avait quarante-sept ans quand le microscope opératoire est arrivé dans nos salles d’opération. Pouvait-on à cet âge apprendre à opérer différemment ? La réponse fut immédiatement positive et il m’a entraîné à utiliser avec lui ce nouvel outil qui a révolutionné notre métier. Joël Bonnal recherchait la perfection. Il se posait de nombreuses questions. Il n’hésitait pas à se lancer dans des défis, telle la reconstruction du sinus longitudinal supérieur, qui est souvent compromis par une tumeur issue des méninges, appelée méningiome. Il a passé des heures, des jours à rechercher la technique qui permettrait d’enlever cette tumeur tout en préservant cette veine essentielle, opérant des animaux dans le laboratoire de neurochirurgie expérimentale qu’il avait créé pour trouver la solution et publier en 1978 ses résultats dans la revue la plus prestigieuse de neurochirurgie, le « Journal of Neurosurgery ». Ses travaux sur les méningiomes sont toujours cités dans la littérature scientifique à l’heure actuelle, c’est à dire trente-cinq ans plus tard. Nous, ses élèves, sommes très fiers d’avoir eu un maître tel que Joël Bonnal qui nous a entraîné dans cet univers fantastique de la chirurgie du cerveau et de la moelle épinière. Et pourtant, il n’était pas simple de devenir son assistant. Je me souviens des premiers mots avec lesquels il m’a accueilli dans son service : Jacques, me dit-il, tu viens de faire une année d’internat, tu maîtrises l’anatomie du système nerveux car tu travailles depuis plusieurs années dans le laboratoire d’anatomie du Professeur Gerebtzoff, tu poses de bons diagnostics mais j’ignore ce que tu es capable de faire de tes dix doigts. Je ne sais pas si tu as les mains ; on en reparlera dans un an. Rentré à la maison, j’explique à mon épouse, Rachel, que, contrairement à ce que nous pensons, mon bien le plus précieux n’est pas mon cerveau mais mes mains et qu’il est hors de question que je les abîme. Depuis, je n’ai plus planté un clou dans un mur. J’ai toujours retenu la disponibilité de Joël Bonnal pour les malades, le temps qu’il pouvait consacrer aux familles, expliquant ce qu’il allait faire, ce qu’il avait fait et ce qui attendait le patient dans les jours immédiats. Il laissait toujours une lueur d’espoir, même quand la situation était désespérée. Sa façon de dire la vérité avec délicatesse et gentillesse m’a contaminé et j’ai fait pareil dans mon service à Bruxelles accueillant chaque vendredi tous les patients et leur famille qui souhaitaient avoir des nouvelles et notre avis sur le futur, sur les semaines à venir. On venait des quatre coins de la Belgique et de l’étranger se faire opérer par le professeur Bonnal à l’hôpital de Bavière, à Liège. Quand je l’ai quitté, en 1981, pour créer le service de neurochirurgie de l’hôpital Erasme à l’ULB, il était triste mais il m’a toujours soutenu et visité de nombreuses fois à Bruxelles

Je voudrai terminer avec un extrait de la présentation de son livre : « Le combat d’un neurochirurgien » paru en 2003 chez l’Harmattan. Je cite : « Le combat d'un neurochirurgien, est celui de la recherche de la vérité scientifique, apprise au contact de grands maîtres.  La consécration d'un homme vers un grand but, même altruiste, ne l'empêche pas de rester un être humain avec son ego. Ses motivations paradoxales apparaissent dans les difficultés de la vie sociale et de la vie familiale. Ainsi naissent les heurts, les désillusions, les amertumes qui déséquilibrent l'être ou le durcissent. » L’éditeur poursuit : « Une rencontre a permis à l'auteur d'envisager différemment les situations conflictuelles de toute vie et de faire la distinction entre les conflits constructifs et ceux qui détruisent tout. Il a changé ses relations avec autrui, avec lui-même et sa famille, il s'est interrogé sur les mystères de Dieu. Il a repensé son combat avec les malades, ses rapports avec les familles, notamment face à un handicap ou à la mort, et ses exigences pour former ses élèves et tous ses collaborateurs. »

De son enseignement, nous avons retenu la modestie, la ténacité, le travail rigoureux, le contact humain avec le patient, la fermeté mais aussi la gentillesse, l’exigence de la perfection pour nous comme pour lui, savoir chaque jour se remettre en question, être disponible pour ses assistants et pour ses malades 24 heures sur 24. Il ne nous en a jamais voulu quand on l’appelait pour rien. Par contre, il pouvait piquer une colère magistrale si on avait omis de le prévenir qu’un patient présentait une complication. Jacques Born vous en reparlera.

Parmi les nombreuses distinctions dont il a été honoré, il en est une à laquelle il tenait beaucoup : membre de l’Académie royale de Médecine de Belgique. Docteur Honoris Causa de l’Université de Dijon, Grand officier de l’Ordre de Léopold, Commandeur de l’ordre de la Couronne, Officier de la Légion d’honneur, il fut honoré dans son pays d’origine comme dans son pays d’adoption.

Joël Bonnal avait rencontré sa future épouse Odile en 1947 à Marseille. Ensemble, ils ont eu quatre filles, Aude, Béatrice, Chantal malheureusement décédée voici plusieurs années, et Bénédicte, née un an après la mienne. Ils ont partagé leur temps entre leur demeure à Seny, où ils étaient voisins de notre ancien Président Camille Heusghem, et leur propriété familiale à Uzès où ses élèves les plus proches venaient leur rendre visite régulièrement.

Nous avons perdu un grand maître, un grand neurochirurgien, un exemple, un modèle pour nous tous et c’est avec émotion que je vous transmets chère Odile, chères Aude, Béatrice et Bénédicte, cher Loïc et à tous vos petits-enfants, nos condoléances émues et très sincères de la part de l’Académie royale de Médecine de Belgique.

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Discours d'hommage prononcé par le Pr Jacques Born.

Chère Madame Bonnal,

Chers Aude, Béatrice, Bénédicte et membres de la famille,

Chers collègues.

Jacques Brotchi vient d’évoquer le parcours académique et scientifique de notre Maître en soulignant tout ce qu’il a apporté à la neurochirurgie, aux patients et à ses élèves.

A mon tour, je voudrais vous décrire l’Homme que j’ai eu le bonheur de côtoyer durant près de quarante ans, d’abord comme étudiant, puis en tant que collaborateur et finalement comme chef de service, m’inspirant à chaque instant de son expérience et de ses conseils avisés.

Heureusement, Joël Bonnal était un homme de combat comme l’indique le titre de son livre. De la détermination et de la ténacité, il lui en a fallu pour maintenir le cap et créer ce qui sera, durant de nombreuses années, le service de neurochirurgie belge de référence. Les débuts à Liège furent difficiles, marqués par l’hostilité de quelques-uns. J’en veux pour preuve, ce court extrait d’un journal satirique de l’époque. Notre Maître y est présenté comme « un honnête praticien sans plus, sans titre d’agrégé, sans diplôme validé en Belgique, et étranger de surcroît » lui qui arrivait avec déjà de solides références scientifiques, comme l’a rappelé Jacques Brotchi il y a peu.

Au fil des années, exigeant avec lui-même et avec ses collaborateurs, il a su construire une équipe dont il était fier, avec des paramédicaux et des médecins qui aujourd’hui encore ont le sentiment d’avoir appartenu à une grande famille. Comme Maurice Béjart, il aimait à dire « L’équipe, je la refais tous les matins » et, en effet, lors du colloque matinal, dans un constant souci d’efficacité et de perfection, il attribuait à chacun sa mission. « La maladie marche au galop, ne soyez pas à côté d’elle un clinicien au pas trop ralenti » répétait-il lorsqu’il avait le sentiment que nos hésitations mettaient en péril la qualité de vie des patients. Ou encore « L’encre la plus pâle vaut mieux que la mémoire la plus fidèle » disait-il lorsque nous avions oublié l’une de ses recommandations.

Ses travaux scientifiques, mais aussi son enthousiasme et sa lutte incessante pour que toutes les innovations techniques soient, au plus tôt, applicables à ses patients,  ont attiré à Liège de nombreux assistants et des collègues venus des quatre coins du monde. A une époque où les examens complémentaires étaient limités, invasifs et douloureux, son expérience clinique, sa maîtrise de l’anamnèse et de la séméiologie neurologique faisaient du tour de salle du lundi matin un lieu d’enseignement recherché par de nombreux cliniciens.

Au bloc opératoire, il enseignait la patience et la méticulosité. Chacun de ses gestes et de ses regards était une leçon. Lorsque, après de longues heures passées à ses côtés, le plus souvent au microscope, notre attention faiblissait, il retrouvait alors son accent marseillais pour nous rappeler à l’ordre et nous dire « Arrose mon petit vieux » lorsque le cerveau du patient était sec comme de l’amadou ou, lorsque nos écarteurs s’agitaient,  « Arrête de masturber le cerveau ».

Selon André Gide, « Un bon Maître a ce souci constant : enseigner à se passer de lui ». En formant de nombreux élèves qui, de par le monde, sont devenus des chefs de service autonomes, reconnus et faisant école à leur tour, Joël Bonnal a très certainement été un Maître exceptionnel.

Il pouvait donner l’impression d’un patron distant et austère. Son courroux pouvait s’abattre sur celui qui avait hésité à l’avertir d’une complication chirurgicale et ce, quelle que soit l’heure. En effet, il était totalement disponible tant pour les patients que pour ses collaborateurs. Par son attitude, il essayait d’être ouvert à l’expression de toutes les opinions et d’être attentif à la valorisation du travail de chacun. Avec le temps, des relations plus familiales s’installaient. Ainsi, il écrivait à Micheline Mouchamps, la première neurochirurgienne belge qu’il avait décidé de former, « La vie n’est pas simple. Le partage professionnel et familial est un  vrai problème pour vous femme et neurochirurgien. Ayez la lucidité de faire tous les jours le bon choix et une bonne organisation mais les enfants ont besoin de vous ».

Plusieurs d’entre nous ici présents, Jacques Brotchi, Germain Milbouw, Kazadi Kalangu et nos épouses ont eu la chance de partager sa vie de famille à Uzès. Ce fut, à chaque fois, l’occasion de discussions amicales, enrichissantes, tantôt culturelles, tantôt philosophiques.

Chère Madame Bonnal, vous aviez coutume de nous dire que « la neurochirurgie est une maîtresse particulièrement exigeante » et vous aviez raison. Aux côtés de tout grand neurochirurgien, il y a une grande Dame. Au nom de tous les patients et de mes collègues, je vous remercie d’avoir permis à votre mari de nous consacrer l’essentiel de sa vie.  Ce 17 mars 2014, nous avons perdu non seulement un Maître mais aussi un père. Je vous prie d’accepter les condoléances de notre Compagnie qui, avec le décès de Joël Bonnal, a perdu un collègue prestigieux.