Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge de feu le Pr Jean-Jules Pasteels, membre titulaire

(Séance du 29 février 1992)   

par Jean MULNARD, membre titulaire.   

Lorsqu’en 1976 sonna pour lui l’heure de la retraite, le professeur Jean Pasteels n’abandonna point le laboratoire où il avait oeuvré durant un demi-siècle et qu’il avait dirigé pendant treize ans.  Retiré dans le petit local qui avait été, pendant de longues années, le bureau d’Albert Dalcq, son prédécesseur, libéré des lourdes charges d’enseignement d’Anatomie et d’Embryologie qu’il avait assumées au long de sa carrière, il poursuivit son activité scientifique aussi longtemps que le lui permit son état de santé.  A l’instar de Dalcq, il mit un point d’honneur à ne plus intervenir dans les affaires du laboratoire.  Mais son amicale présence nous était précieuse.  Il symbolisait pour nous la continuité de l’oeuvre qu’avait entreprise en 1904 le grand « Fondateur » de l’Ecole bruxelloise d’Embryologie, Albert Brachet, et dont Albert Dalcq et lui-même avaient assuré la permanence de manière si éminente.  Il restait notre guide, tant moral que scientifique.  Aussi, ce fut pour nous un grand chagrin de voir s’espacer ses visites, de constater les progrès de la sournoise maladie qui l’affaiblissait lentement mais inexorablement.  Mais ce fut aussi pour nous une occasion de plus d’admirer le courage tranquille avec lequel il supportait les épreuves que la vie ne lui épargnait pas.  Puis, il cessa de venir au laboratoire.  Il s’éteignit paisiblement le 24 août 1991.

Evoquer sa vie, son œuvre scientifique, sa carrière académique, c’est dévoiler à ceux qui ne le connaissaient que peu, quelle riche personnalité se cachait sous une apparence modeste, presque secrète.  Né à Schaerbeek le premier juin 1906, Jean Pasteels connut une enfance difficile.  Son père était médecin, diplômé de l’Université de Louvain.  Militant socialiste dans les rangs estudiantins, il vécut sa courte vie selon ses idées, soignant gratuitement les pauvres, comme le faisaient les plus généreux des praticiens de cette époque, quand n’existaient ni commission d‘assistance publique, ni sécurité sociale.  Il se tua à la tâche, emporté par une tuberculose foudroyante à l’âge de 29 ans.  Son épouse, minée par le chagrin ne fut plus en mesure d’élever son fils et le jeune orphelin, hébergé dans la famille de sa mère, n’y rencontra qu’hostilité.  Il fut heureusement adopté par un grand oncle, industriel forestois, au foyer duquel il trouva enfin l’affection dont il avait été longtemps privé et le soutien qui allait lui permettre d’entreprendre des études supérieures.

Son grand-père paternel était directeur d’école à Louvain : comme lui, il sera enseignant.  Comme son père, il sera médecin.  Il y ajoutera très tôt les dimensions du chercheur puisque, inscrit en Médecine à l’Université libre de Bruxelles en 1924, il entre, dès la deuxième candidature, au laboratoire d’Albert Brachet en qualité d’élève-assistant  et, après une indispensable période d’initiation, entame sous la direction d’Albert Dalcq, alors chargé de cours, une recherche sur la physiologie de l’œuf du mollusque Barnea candida.  Fruit de plusieurs séjours au laboratoire maritime de Wimereux, ses travaux vont lui valoir d’être lauréat des concours de bourses de voyages du gouvernement en 1930, l’année même où il est proclamé docteur en Médecine.  1930, c’est aussi l’année du décès, à l’âge de 60 ans, d’Albert Brachet.  Dalcq lui succède à la direction du laboratoire et dès 1931, Pasteels devient officiellement son assistant.  Il sera bientôt rejoint par Jean Brachet, de trois ans son cadet.  La disparition prématurée d’Albert Brachet va imprimer une nouvelle orientation aux travaux de Dalcq.  Sans pour autant abandonner les problèmes de physiologie des œufs marins, qui seront repris épisodiquement.  Dalcq entend continuer l’œuvre inachevée que son Maître a consacrée à l’ontogénèse des vertébrés et qui ont fait de lui le fondateur de l’Embryologie causale.  Pasteels est immédiatement associé à cette entreprise.  C’est l’aube d’une collaboration, et bien plus encore, d’une complémentarité, dont les noms de Dalcq et Pasteels sortiront, dès la fin des années trente, indissolublement associés.  C’est aussi le point de départ d’une amitié qui ne fera que se renforcer au fil du temps.

En 1933, c’est une belle histoire d’amour qui commence : le jeune Pasteels épouse Aline Vankerckhove qui sera pour lui la plus idéale et la plus choyée des compagnes.  C’est aussi la promesse d’une grande famille.  Pour ne pas être tout à fait en reste avec son patron, qui en aura dix, il aura six enfants qui feront sa joie et sa fierté.  Mais la carrière académique de Jean Pasteels se poursuit brillamment : en 1935 il est chef de travaux.  En 1937, il défend avec succès une thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur qui tient en quatre mémoires, groupés sous le titre commun « Recherches sur la gastrulation des vertébrés méroblastiques ».  Nous reviendrons sur cette œuvre importante qui lui vaut d’emblée la réputation internationale et une nomination de chargé de cours à titre personnel.  En 1940, il devient agrégé de l’Université et il est nommé chargé de cours en 1941.  Avec la fermeture de l’Université cette même année, la vie du laboratoire entre en veilleuse.  L’hospitalité de la clinique Antoine Depage et celle de l’Institut des Sciences naturelles, ainsi qu’un soutien financier des autorités anglaises, permettent à Dalcq et à Pasteels de maintenir un minimum d’activité scientifique. Comme son patron, Pasteels participe aux enseignements clandestins ; comme lui, il consacre l’essentiel de son énergie et toue son ingéniosité à résoudre les problèmes de ravitaillement de sa nombreuse famille.  La guerre heureusement terminée, Pasteels devient professeur ordinaire en 1946 : il est chargé, en alternance avec Dalcq, de l’ensemble des enseignements d’Anatomie et d’Embryologie à la faculté de Médecine dont il est président de 1959 à 1962.  En 1963 il succède à Dalcq à la direction du laboratoire.  En 1964, il est encore chargé de l’enseignement de la Biologie générale à la faculté des Sciences psychologiques et pédagogiques.  En 1976, à son tour, il est atteint par la limite d’âge et est élevé à l’éméritat.

Ce rapide survol de la carrière académique de Jean Pasteels nous a déjà permis d’entrevoir l’un ou l’autre aspect de son œuvre scientifique, qui est considérable et, comme on va le voir, d’une étonnante diversité.  Sa première publication est une note à la classe des Sciences de l’Académie royale, parue en 1928.  Il y expose les effets de la variation de la balance ionique de l’eau de mer sur l’œuf d’un mollusque : la pholade Barnea candida.  Ce travail et ceux qui lui succédèrent jusqu’en 1935 ont le mérite d’étendre aux spiralia les observations que Dalcq avait faites sur l’œuf d’un échinoderme, l’étoile de mer Asterias glacialis, et de confirmer notamment le rôle prépondérant du calcium dans le déclenchement de la maturation et de l’activation de l’ovocyte. Pasteels se préoccupe aussi des mécanismes de la segmentation déterminée, si particulière aux différents groupes de spiralia.  Par des irradiations ultraviolettes, il parvient à égaliser les premières divisions de l’œuf d’aplysie et arrive à la conclusion que l’inégalité de clivage caractéristique des spiralia est due à l’existence d’un gradient de perméabilité qu’il est possible de contrarier expérimentalement. Jusqu’à la fin de sa carrière, Pasteels gardera son intérêt pour les œufs d’invertébrés, mollusques ou annélides, hydraires ou échinodermes.  Chaque fois que ses lourdes tâchez d’enseignement et ses autres recherches lui en laisseront le temps, il retournera à ses premières amours, avec toujours le même plaisir.  A Wimereux, à Roscoff, à Concarneau ou à Arcachon, il reprendra inlassablement l’analyse de la physiologie des œufs marins.  Lorsque, plus tard, il introduira la microscopie électronique au laboratoire, c’est encore la pholade qui sera son matériel préféré pour étudier les aspects ultrastructuraux de la fécondation.  Mais en 1932 commence l’œuvre maîtresse. Pasteels s’y est soigneusement préparé au cours de plusieurs séjours dans des laboratoires étragers.  Il a perfectionné ses connaissances anatomiques chez des maîtres réputés tels Wassermann à Münich et Rouvière à Paris ; il a fréquenté le laboratoire d’Histologie  de Bouin à Strasbourg et celui d’Embryologie comparée du Collège de France, que dirige Fauré-Frémiet.  Mais deux séjours vont avoir une importance toute spéciale pour l’orientation de ses futures recherches : ceux qu’il fait en 1932 à Montpellier, chez Bataillon qui, en 1910, avait décrit la parthénogénèse traumatique de l’œuf d’amphibien, et à Zurich, dans le laboratoire de Walther Vogt, où il se familiarise avec la technique des marques colorées qui a permis à son hôte de situer, sur la blastula des amphibiens, les territoires présomptifs des organes primordiaux de l’embryon et d’en suivre les déplacements au cours de la gastrulation.  Nanti de cette délicate méthode, Pasteels s’attaque aux œufs méroblastiques : ceux de la truite, du poulet et de plusieurs espèces de tortues.  Au prix d’innombrables difficultés, il parvient en moins de cinq ans à établir le plan des territoires présomptifs au sein du blastodisque des poissons, des reptiles et des oiseaux, et à préciser l’ordonnance de leur cinématique : un véritable tour de force.  Après plusieurs notes préliminaires, il rassemble ses résultats en trois mémoires publiés en 1936 et 1937 dans les « Archives de Biologie ».  Cette vaste synthèse, rédigée dans un style clair et élégant, démontre lumineusement l’unité des processus morphogénétiques primordiaux dans la série des vertébrés, exception faite des mammifères où une telle analyse est encore techniquement irréalisable.  Pendant que s’édifie cette importante contribution, Pasteels aborde parallèlement l’œuf d’amphibien dont Dalcq, dès le décès de Brachet, a entrepris une vaste analyse expérimentale.  En 1932, il avait déjà publié deux mémoires dans lesquels, par des expériences de piqûres localisées, il avait défendu la thèse de l’existence de localisations germinales dans le cytoplasme de l’œuf insegmenté des anoures.  Mais la découverte de l’induction neurale et du centre organisateur, qui devait valoir le prix Nobel 1935 à Hans Spemann, avait suscité un énorme courant de recherches dont l’enjeu devait être d’élucider les mécanismes gouvernant ces phases décisives du développement que sont la gastrulation et l’individuation des grandes ébauches d’organes de l’embryon.  La Génétique n’a pas encore les moyens de s’attaquer à ce problème et la Biologie moléculaire n’en est encore qu’aux perspectives que font naître les travaux de Jean Brachet.  Si l’on admet que les gènes interviennent dans ces processus, c’est dans les propriétés du cytoplasme et dans l’organisation globale du germe que l’on entend rechercher les facteurs qui en sont directement responsables.  Si le déterminisme de la polarité céphalo-caudale s’explique aisément par l’existence d’un gradient vitellin animal-végétatif, celui de la symétrie bilatérale est bien moins clair.  Est-elle préexistante dans l’oocyte ?  Ou s’établit-elle seulement après la fécondation et en fonction de celle-ci ?  Une fois établie, est-elle définitive, ou bien le plan de symétrie peut-il être modifié ?  Comment expliquer, dans une théorie cohérente, les aspects régionaux de l’induction neurale dans l’axe céphalo-caudal et le découpage du feuillet moyen dans le sens dorso-ventral, et en même temps rendre compte des propriétés régulatives qui persistent jusqu’au stade neurula ?  Tels sont les grands problèmes auxquels Dalcq et Pasteels vont se consacrer jusqu’à la guerre de 1940.  Tandis que Dalcq poursuit d’élégantes expériences de greffe et de translocation sur la blastula et la jeune gastrula, Pasteels de son côté reprend, en leur adjoignant la centrifugation, les expériences de retournement, inventées par Schultz en 1894, et reprises par Schleip et Penners en 1928, sans qu’il en résulte une interprétation claire du fait que la symétrie bilatérale, la position du centre organisateur et le sens même de la gastrulation peuvent être modifiés au gré de l’expérimentateur.  C’est une époque où le laboratoire connaît une fébrile activité : le printemps est consacré aux expériences car la période de ponte est limitée et on ignore encore l’usage des gonadotrophines.  Un énorme matériel s’accumule et la seule technicienne du laboratoire, qui en est aussi la secrétaire, doit enrober les innombrables embryons expérimentaux et les débiter en coupes sériées.  Celles-ci, dûment colorées, doivent être prêtes avant l’hiver, qui sera consacré à leur lecture.  Tirant parti des résultats de ses prédécesseurs, perfectionnant leurs techniques et surtout au prix d’un énorme travail et d’une exceptionnelle finesse d’analyse, Pasteels aboutit à des conclusions logiques qu’il résumé comme suit dans une note à « l’association des anatomistes » en 1938 : « Des expériences de renversement et de centrifugation de l’œuf insegmenté des amphibiens permettent de conclure que les prodromes de la morphogénèse… se constituent à la suite d’un métabolisme où sont impliqués : a) une substance corticale dispersée en un champ décroissant dans le sens dorso-ventral, b) un facteur lié au vitellus ».  Il n’existe guère de cas de complémentarité entre les recherches de deux collaborateurs qui puissent se comparer à celui de Dalcq et Pasteels. Leurs travaux, pourtant fort différents dans leurs approches expérimentales concordent en tout point dans leurs conclusions.  Une théorie nouvelle en résulte, celle du « potentiel morphogénétique », véritable conception quantitative du développement embryonnaire, qui est exposée pour la première fois, en 1938, devant l’Académie royale de Médecine.  Le déclenchement, le sens et la coordination de la cinématique gastruléenne résultent de deux facteurs interactifs : un gradient interne, lié à la répartition du vitellus, un champ cortical ayant son foyer au centre du croissant gris qui marque, dès la fécondation, le côté dorsal de l’œuf.  Le premier est labile et peut être modifié par déplacement du vitellus, le second est stable et résiste à tous les traitements expérimentaux.  Par la suite, les bouleversements topographiques résultant de la gastrulation aboutissent à l’établissement de deux gradients, dorso-ventral et céphalo-caudal, dont l’interaction détermine, pour chaque groupe cellulaire, le niveau de potentiel qui va orienter des propriétés et sa destinée.  Le principe unique résultat de ce métabolisme interactif est appelé « organisme ».  Cette théorie eut, à l’époque, un retentissement considérable et suscita d’innombrables discussions.  Si elle fut d’emblée admise comme l’explication la plus plausible des prodromes de la morphogenèse, elle eut aussi ses détracteurs, dont le porte-parole fut le français Wintrebert. L’école d’Helsinki lui opposa une interprétation qualitative basée sur l’emploi d’inducteurs hétérogènes.  Mais justice lui fut finalement rendue quand une grande part des conceptions de Dalcq et Pasteels fut incorporée à la théorie du double gradient de Toivonen et Saxen.    

Après la guerre de 1940, et le retour au laboratoire, enfin libéré, les recherches de Dalcq et de Pasteels vont diverger.  Certes, les amphibiens ne sont pas oubliés. De nombreux élèves étrangers, attirés par la réputation de l’Ecole bruxelloise, viennent y faire leurs armes d’expérimentateur : Dollander, Lallier, Huang, Minganti, entre autres, se voient confier des études qui contribueront à l’actualisation de la notion de potentiel morphogénétique.  Pasteels participe activement à ce nouveau courant : jusqu’en 1954, il étudie les effets de la centrifugation sur la blastula et la jeune gastrula des anoures et montre que, dans ces conditions expérimentales simples, l’ectoblaste présomptif est capable de former, outre des structures neurales, diverses composantes chordo-mésoblastiques, ce qu’il ne fait, dans le développement normal, que dans la région caudale, ce qu’il peut faire aussi sous l’influence de xéno-inducteurs.  C’est la première révélation de l’induction mésoblastique que le hollandais Nieuwkoop démontrera définitivement en 1969.  Le développement de la queue retient également l’attention de Pasteels qui démontre que les structures développées aux dépens du bourgeon caudal ne le font pas par un mécanisme fondamentalement différent de celui de la gastrulation, comme on le pensait à l’époque.  Mais tandis que Dalcq se tourne résolument vers l’embryologie du mammifère, Pasteels de son côté élargit son champ d’investigation.  On ne peut faire qu’évoquer brièvement les nombreux travaux qu’il consacra, jusqu’à sa retraite, à des problèmes de Biologie cellulaire en relation avec l’ontogenèse.  De 1950 à 1953 paraissent une douzaine d’articles sur l’analyse quantitative de l’ADN dans les noyaux de diverses cellules en mitose ou en repos.  Ces mesures sont rendues possibles grâce au prototype d’histophotomètre que Lison vient de construire.  En 1950, dès le début de ces recherches, Pasteels et Lison apportent une contribution majeure à la connaissance du cycle cellulaire en démontrant que la réplication de l’ADN se produit après la mitose, et non au cours de la prophase, comme on le croyait alors.  Auparavant, inspiré par les travaux de son ami Jean Brachet, il avait étudié le cycle germinal de l’ascaris et montré notamment que les blastomères qui sont à l’origine de la lignée germinale sont spécialement riches en ARN, fait qu’il met en relation avec l’absence de délétion chromatique dans ces cellules-souches.  Pasteels n’a pas pour autant oublié son intérêt pour la gastrulation.  Plusieurs mémoires paraissent encore dans les années cinquante, précisant la topographie des territoires présomptifs chez les amphibiens, anoures et urodèles, la cinématique gastruléenne des poissons et des reptiles, ou l’origine de l’endoderme des oiseaux.  Ces travaux qui le conduisent en Afrique centrale et aux Etats-Unis lui donnent l’occasion de publier, en 1956 et 1957, une table de développement des chéloniens et des lacertiliens, qui reste une précieuse référence pour qui veut entreprendre une recherche sur l’ontogénèse des reptiles.  L’abondant matériel qu’il a rassemblé à cette occasion sert encore aujourd’hui à des travaux d’organogénèse qui se poursuivent au laboratoire, notamment sur l’édification des structures céphaliques.  Dès 1958, Pasteels comprend toute l’importance que va prendre la microscopie électronique pour l’exploration des processus morphogénétiques, en particulier des tout premiers stades du développement.  Le laboratoire s’étant dûment équipé grâce à un contrat FNRS, il entreprend une série de belles recherches sur les aspects ultrastructuraux de la fécondation, pour lesquelles il s’adresse de préférence au matériel de ses débuts : le mollusque Barnea candida.  A cette occasion il démontre l’origine de la membrane nucléaire du pronucléus mâle aux dépens du reticulum endoplasmique de l’oocyte.

La diversification de leurs travaux respectifs n’affecte cependant nullement l’entente de Dalcq et de Pasteels.  En 1954, ils signent ensemble, pour le « traité de Zoologie » de Grassé, l’important chapitre du développement des vertébrés.  De 1955 à 1963, ils collaborent encore dans une recherche cytochimique, à nouveau complémentaire, sur les inclusions cytoplasmiques que met en évidence la coloration vitale des œufs par des colorants métachromatiques et dont la nature lyososomiale s’imposera par la suite.  Lorsqu’en 1973 nous reprîmes ensemble le chapitre du développement des mammifères euthériens, pour le traité de Grassé, que Dalcq avait ébauché, Pasteels prit naturellement à son compte les parties relatives à l’ultrastructure et à la gastrulation.

L’étonnement de ses collègues médecins, apprenant que Jean Pasteels était aussi un entomologiste renommé, n’avait d’égal que celui des entomologistes, apprenant qu’il était aussi anatomiste et embryologiste.  Sans nul doute influencé par les leçons magistrales d’Auguste Lameere, Pasteels demeura toute sa vie un naturaliste convaincu.  Passionné de biologie des insectes, il développa, parallèlement à ses travaux d’Embryologie, une œuvre zoologique de toute première qualité.  En 1945, il publia un premier mémoire sur les hyménoptères symphytes, auquel succédèrent jusqu’en 1950 une douzaine d’autres, parus dans les « Annales de la société entomologique », dont il était membre.  Il s’était imposé comme un expert international des hyménoptères parasites, et plus spécialement de ces redoutables destructeurs de forêts que sont les tenthrédimides.  Les musées et instituts entomologiques du monde entier lui adressaient leurs collections aux fins de détermination.  En 1956 et 1957, il publia dans les « Mémoires de l’Institut royal des sciences naturelles », dont il était collaborateur, trois remarquables mises au point sur la systématique des espèces éthiopiennes, mélanésiennes et australiennes d’hyménoptères gasteruptionidae.  Par la suite, et bien après sa retraite, il publia avec son fils Jacques, professeur à la faculté des Sciences de l’ULB, quelques beaux travaux sur l’organisation morphologique des insectes, étudiée au microscope électronique à balayage.  Faut-il donc s’étonner qu’il fût membre de la Classe des Sciences de l’Académie royale de Belgique, qu’il présida en 1978, président de la Société royale zoologique de Belgique et correspondant du Museum d’Histoire naturelle de Paris ?

L’enfance difficile de Jean Pasteels fut sans doute à l’origine de la timidité qu’il dut vaincre à force de volonté pour devenir l’un des meilleurs enseignants de sa faculté.  Ses leçons étaient claires et concises, comme le sont souvent les exposés de ceux qui ne doivent leur talent qu’à leur travail et à leur persévérance, plutôt qu’à une éloquence naturelle.  C’était un examinateur consciencieux et exigeant et il était connu pour ses accès de colère que déclenchaient les manifestations de paresse, de médiocrité ou de mauvaise foi des récipiendaires.  Colères brèves d’ailleurs et aussitôt regrettées, car il aimait les jeunes et se reprochait ces quelques mouvements d’humeur.

Il savait, quand il fallait défendre ses idées, faire preuve de pugnacité, tout en restant d’une parfaite courtoisie, comme en témoignent les controverses qui l’opposèrent au français Wintrebert à propos de l’organisation de l’œuf d’amphibien, et plus tard à l’américain Spratt au sujet de la gastrulation des oiseaux.  Son admiration pour Albert Dalcq et sa reconnaissance envers celui dont il aimait à dire qu’il « lui avait tout appris », étaient sans limite et il resta jusqu’à la fin de sa vie fidèle à la respectueuse amitié qui le liait à son patron, en retrait duquel il restait volontiers, par modestie.  Une modestie qui était l’un des traits dominants de son caractère.  Jamais il ne vantait ses propres mérites, ne cherchait à se mettre en avant.  Sans les mépriser, il ne recherchait ni les honneurs ni les distinctions.  Il détestait les mondanités.  Quand on avait gagné son estime, l’homme se montrait le plus agréable et le plus fidèle des amis.  Je garde le lumineux souvenir des voyages que nous fîmes ensemble et au cours desquels j’apprenais toujours quelque chose, tant était grande sa culture, qu’il s’agisse d’art, de Zoologie ou de Botanique.  Promeneur infatigable, il adorait la nature, connaissait les noms de tous les arbres, de toutes les plantes.  C’était un excellent photographe, qui rapportait de ses voyages de superbes clichés, dignes d’un professionnel.  Il était aussi un grand amateur de musique : il possédait une magnifique collection de disques.  Cet homme tranquille aimait par-dessus tout son foyer, son jardin, qu’il cultivait avec amour, et qui, le printemps venu, se muait en une vraie floralie.  Quand ses forces l’abandonnèrent, il me dit : « je ne peux même plus m’occuper de mon jardin ».  Jean Pasteels ne fut point épargné par le malheur mais sut, en toute circonstance, faire preuve de courage.  Non pas d’un courage ostentatoire, mais d’un courage tranquille, comme sa modestie.  Courage, quand il cache chez lui un cousin recherche par la Gestapo, et ce en face de la propriété occupée par von Falkenhausen.  Courage, quand il héberge une petite juive et la sauve de la déportation.  Courage encore, quand il perd son fils Pierre et quand il doit se séparer de sa chère épouse, qui ne s’est jamais remise de ce drame.  Courage et dignité enfin, dans la manière dont il supporte, en pleine lucidité, le mal qui aura raison de lui.  Jean Pasteels restera pour nous un exemple, un guide moral auquel on aimerait ressembler.

Au nom de notre Compagnie, j’adresse les plus sincères condoléances et j’exprime notre profonde sympathie à ses enfants et petits-enfants, qui ont toujours été son plus cher souci.  Je puis leur assurer qu’il vivra dans notre souvenir.

L’Assemblée, debout, se recueille longuement à la mémoire de l’éminent Confrère disparu.