Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Henri Gastaut

(Séance du 13 juillet 1996)

Eloge académique du Professeur Henri GASTAUT, membre honoraire étranger, par Jean BONNAL, membre titulaire.

Henri Gastaut est né à Monaco le 5 avril 1915.  Après ses études secondaires, il obtint une licence en Sciences naturelles et un doctorat en Médecine.  Sa rencontre avec le Professeur Barre décida de son orientation neurologique.  Mais éclectique, il fut, à Marseille, parallèlement anatamo-pathologiste, agrégé du Professeur Lucien Cornil et neurologue, élève du Professeur Henri Roger.  Dès 1945, il créa le laboratoire d’Electroencéphalographie et devient Professeur d’Anatomo-pathologie puis de Neurophysiologique clinique, et médecin des hôpitaux à l’Université d’Aix-Marseille.

Ses recherches   

Elles furent poursuivies à l’unité de recherche neurobiologique de l’Institut national de santé et de recherches médicales (INSERM, unité 6), au « Centre St. Paul pour enfants épileptiques et handicapés neurologiques », et au laboratoire du Centre hospitalo-universitaire de la Timone, à Marseille, qui fut reconnu par l’OMS comme centre d’excellence pour l’enseignement et la recherche en Neurobiologie.

Elles concernent l’électroencéphalographie clinique et l’épileptologie :

1. Il découvre cinq des dix principaux grapho-éléments de l’E.E.G. vigile de l’homme, admis par la Fédération internationale d’E.E.G. : onde lambda, onde pi, rythme mu, rythme thêta postérieur, pointes rolandiques fonctionnelles ;

2. Il étudie des corrélations entre les graphoéléments E.E.G. et les traits de la personnalité : immaturité affective, agressivité, etc.., à l’état normal et dans les états dits de conscience altére, méditation et extase, et par absorption de drogues ;

3. Il met au point plusieurs techniques d’activation de l’E.E.G. (activation photique  et photocardiazolique) et de mesure du cycle d’excitabilité cérébrale chez l’homme ;

4. Il étudie les correspondances entre E.E.G., conditionnement pavlovien et conditionnement opérant de SKINNER ;

5. Il étudie les tracés E.E.G. et polygraphiques des phénomènes comportementaux non épileptiques au cours du sommeil : terreurs nocturnes, somnambulisme, énurésie ;

6. Plus récemment, il révise les données classiques de l’E.E.G. clinique à la lumière des données anatomiques fournies in vivo par la tomographie, introduite en France par l’OMS dans le laboratoire d’Henri Gastaut.   

En épileptologie :

1. Il identifie différents types d’épilepsies jusqu’alors méconnues ou mal comprises : épilepsie photosensible (spécialement celle induite par la télévision) – épilepsie sursaut – le syndrome H.H.E. (hémi convulsion hémiplégie épilepsie).  L’épilepsie encéphalopathique maligne de l’enfant : syndrome de LENNOX-GASTAUT.  Il décrit encore l’épilepsie bénigne de l’enfant à paroxysmes occipitaux et l’épilepsie partielle avec bisynchronie secondaire ;  

2. Il démontre la participation du rhinencéphale dans l’élaboration des symptômes de l’épilepsie dite du lobe temporal et crée un modèle animal ;

3. Il prouve les propriétés thérapeutiques des benzodiazpines qui sont devenus l’arme presque exclusive des états de mal épileptique, avec le diazepam intraveineux en particulier.

Les manifestations cérébrales paroxystiques non épileptiques posent un diagnostic différentiel : Gastaut étudia les signes, la physiopathogénie et le traitement : des syncopes vasovagales réflexes – des syncopes par hypotension orthostatique du lever nocturne – du spasme du sanglot du nourrisson – de l’ictus laryngé – des syncopes par hyperréflexie sinocarotidienne eu sujet âgé – des ictus transitoires de l’insuffisance circulatoire cérébrale – des syncopes et lipothymies autoprovoquées par la manœuvre de Valsalva dans les psychoses infantiles.

Ses publications 

Elles sont au nombre de plusieurs centaines : citons une classification personnelle des épilepsies, officiellement adoptée par la Ligue internationale contre l’épilepsie, par la Fédération mondiale de Neurologie et l’Organisation mondiale de la Santé ; le dictionnaire de l’épilepsie, publié par l’OMS dans ses quatre langues officielles : anglais, espagnol, français, russe) et traduit dans sept autres langues.  Il est de plus le principal auteur de plusieurs livres parus en anglais ou en français.

Il a participé à tous les grands traités neurologiques français et à différents handbooks.

Son enseignement          

Il fut international.  H. Gastaut se révéla en particulier lors des « Colloques annuels de Marseille ».  Pendant trente ans, au cours de la première semaine de septembre, il réunissait les plus grands spécialistes mondiaux sur un thème choisi par lui-même, un an à l’avance, et il consacrait cette même année à perfectionner l’étude de ce thème.  La clarté de son esprit, ses qualités d’animateur, les questions-clefs qu’il savait poser aux hommes capables de les éclairer, explique le succès international de ses colloques : après quelques jours, il avait la capacité de formuler en un raccourci lumineux tout ce qui avait été dit d’important.  Les « Comptes rendus des colloques de Marseille » sont bien connus dans le monde.

Sous sa présidence, il organisa des ski-meetings alpins annuels pendant vingt ans et des colloques internationaux : épilepsie temporale à Washington – E.E.G. du conditionnement à Moscou – E.E.G. des lésions vasculaires à Cologne – E.E.G. du sommeil à Bologne – pronostic des épilepsies à Venise – traitement des épilepsies à Barcelone – évolution des épilepsies à Bologne.

De plus il recevait dans son laboratoire, pour au moins un an, des stagiaires étrangers : c’est ainsi qu’en particulier le Professeur Georges Franck et les docteurs Faidherbe, Bostem, Waltregny, de l’Université de Liège, sont restés une ou plusieurs années à Marseille, tous pourvus d’un thème de recherche.

Ses responsabilités administrations

Elles démontrèrent ses qualités humaines : il a été doyen de la faculté de Médecine de Marseille, de 1967 à 1970 (donc pendant le mois de mai 1968) ; président de l’Université d’Aix-Marseille de 1971 à 1980 ; vice-président de la conférence des présidents des Universités françaises, et membre du Conseil supérieur de l’Education nationale.

Il a été fondateur, secrétaire général et président de la « Fédération internationale des sociétés d’E.E.G. et de Neurophysiologie clinique » (1957-1971) et de la « Ligue internationale contre l’épilepsie (1949-1973).  Il a été membre du comité consultatif de la Recherche médicale et expert de l’O.M.S.

Henri Gastaut était membres des Académies de Médecine française, belge, argentine, et membre de très nombreuses sociétés américaines et européennes.  Il était docteur honoris causa des Unversités de Bologne, de Liège et d’Ottawa.   

Il était Commandeur de l’Ordre de la Légion d’Honneur, de l’Ordre du Mérite, et des Palmes Académies. 

L’homme

L’homme était un abord simple et d’un esprit très ouvert.  Il s’intéressait aux grands hommes épileptiques, à Van Gogh en particulier, aux indiens Jivaros, dont il collectionnait les têtes réduites.  Major de ma promotion d’internat des hôpitaux de Marseille, j’ai souvent travaillé avec lui.

En 1945-1946, Henri fit les premiers E.E.G. à Marseille sur les blessés du cerveau de la Libération, car nous pouvions localiser la cicatrice : le blessé était placé dans une cage de Faraday à la faculté des Sciences et Henri disposait deux électrodes sur le cuir chevelu et enregistrait une trace sur un gros tambour fluoroscopique, trace qui s’effaçait au fur et à mesure.  Il fallait saisir au vol les ondes anormales !  Plus tard, toujours préoccupé de corrélations électroanato-mocliniques, il a taché de localiser à un centimètre près le siège d’une tumeur cérébrale avec un appareil à six tracés, et à partir de 1948, date à laquelle je commençais les premières artériographies cérébrales à Marseille, nous comparions les deux examens avec la clinique.  Nous avons continué ensuite pendant des années à établir des corrélations in vivo, électroanatomocliniques avant et après l’opération du malade.  L’E.E.G. n’était pas le bon examen pour localiser une tumeur cérébrale.  Henri s’en est vite aperçu.  Avec sa fougue, son honnêteté et sa modestie, il contredisait son hypothèse de travail et n’hésitait pas à dire qu’il s’était trompé, preuves en main.

Pour moi et pour bien d’autres, Henri a été l’aîné qui fourmillait d’idées de travaux, qui les étudiait méthodiquement, le temps qu’il fallait, car c’était un travailleur aussi acharné que brillant, et qui concluait positivement ou négativement suivant les cas.  La liste impressionnante de ses travaux originaux montre bien l’influence mondiale majeure qu’il a eue sur le développement de l’E.E.G. et de la Neurophysiologie.  Il savait de plus communiquer son enthousiasme par un verbe gestuel impressionnant, en français comme en anglais !  Ses très nombreux élèves ont essaimé et ont fait école dans le monde entier.  Il attirait à ses colloques de Marseille les savants de tous les pays.  C’est ainsi que notre éminent collègue Ludo van Bogaert m’a contacté un jour à Marseille pour me proposer le poste de Liège.  C’est grâce à l’amitié du docteur van Bogaert et d’Henri Gastaut que je suis devenu votre collègue.

Je ne peux terminer cet hommage à Henri sans y associer Yvette, femme et collaboratrice admirable, qui apportait au génie passionnel de son époux la sérénité des âmes exceptionnelles.

A sa fille Danielle, à ses fils les professeurs Jean-Albert et Jean-Louis Gastaut, à sa fidèle secrétaire Mireille Taury, à Robert Naquet et à ses proches collaborateurs, je transmets les condolérances émues de l’Académie royale de Médecine de Belgique.