Académie royale de Médecine de Belgique

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Résumé Bernard Kouchner

(Séance du 16 décembre 1995)

MÉDECINE, LES CHOIX URGENTS   

par B. KOUCHNER (Paris), membre du Parlement européen.

Je suis un peu plus réticent, et un peu plus pessimiste sur le devenir des hommes.  Oui, la Médecine va bien, mais les hommes la reçoivent encore très inégalement.  Il y a de plus en plus de pauvres chez nous, comme il y en a de plus en plus là-bas, chez nos pays frères.

Quelles sont les conséquences de cette très particulière et nouvelle démographie sur l’exercice de la Médecine, sur les choix éventuels – qui sont forcément des choix politiques – et comment notre profession doit-elle s’adapter ?

Je voulais tout d’abord vous dire que j’écoutais avec beaucoup d’humilité votre président égrener la longue suite des pays où je suis intervenu …  Je vieillis vite.  Qu’ai-je appris à être à la fois médecin hospitalier français, puis « french doctor » et médecin du monde ?  Beaucoup d’entre vous aujourd’hui ont connu la même expérience, qu’avons-nous à en tirer ?  Je voudrais saluer ici les médecins belges, recordmen du monde de l’expatriation, de la fraternité médicale.

Chers amis, lorsque j’ai fondé « Médecins sans frontières » le premier article qui a paru sur nous s’appelait : « Les hippies de la Médecine ».  Il nous a fallu dix années avant que le Conseil de l’Ordre nous ouvre ses portes.  Maintenant bien sûr, à la seule évocation de ce nom, les tapis rouges se déroulent.  Marginales est un mot faible pour évoquer ce qu’alors on pendait de nos activités.  Et bien, il fut un temps où il était tout à fait naturel – et nous avions bonne conscience – de quitter nos services hospitaliers, même si ce n’était pas facile.  Il n’y avait pas de loi, aucun texte ne nous le permettait.  Il fallait ruser avec son chef de service et son directeur d’hôpital, puisqu’on pouvait considérer, selon la bonne volonté des uns et des autres, soit que nous prenions des vacances, soit que nous faisions « sur le tas » une sorte de formation professionnelle.  On nous disait : « qu’allez-vous faire là-bas ? », alors qu’ici des problèmes requièrent votre présence – ce n’était pas des problèmes de société, c’était simplement des problèmes internes aux services…  Mais petit à petit, les choses se sont arrangées.  Je ne l’ai pas totalement réussie, mais lors de mon passage au ministère de la Santé, j’ai voulu initier une loi sur la possibilité d’un congé sabbatique « humanitaire », car je crois que l’expérience qu’on acquiert là-bas, auprès de ceux qui souffrent, est tout aussi importante que l’aide qu’on apporte à ces malades.  Donner et recevoir.  C’est un échange.

Revenons-en à ce qui nous rapproche, dans la litanie des malheurs avec les pays les plus pauvres.  Nous pouvons d’ores et déjà établir de sinistres comparaisons.  Prenons les enfants des rues : ils sont devenus pour les médecins qui les traitent là-bas, une catégorie pathologique à part entière.  Et si nous nous habituons à cela chez eux, nous aurons bientôt chez nous à traiter les mêmes symptômes ; traitons plutôt les causes.  Les enfants des rues, en Thaïlande, au Brésil, en Argentine, aux Philippines, développent entre eux une pathologie particulière, psychiatrique et somatique.  Ils sont devenus, dans certains cas, une catégorie sociale reconnue et parfois aidée.  Des études sont réalisées sur leur cas, des aides leur sont fournies.  La famille est brisée, l’exode rural est important, le travail manque.  Tout comme chez nous, gardons-nous d’un futur identique pour nos enfants les moins chanceux.

La démarche que j’ai initiée, à « Médecins du Monde » d’abord, puis à « Médecins sans Frontières » après, à savoir inventer de nouvelles formes d’actions pour sauver les autres, a servi, et j’en suis fier.  Les médecins, les premiers, ont décidé que plus jamais de tels engins meurtriers ne devraient être fabriqués.  Une gigantesque campagne auprès des gouvernements, de la presse, et des opinions publiques a été menée, pour qu’au sein des instances internationales on bannisse à jamais ces armes meurtrières.  Pour l’instant nous avons perdu cette campagne, mais la démarche politique initiée, car il s’agit là de politique, existe bel et bien.  Là aussi les médecins sont en pointe de l’action, parce qu’ils sont crédibles, parce qu’ils sont récepteurs de tous les maux de notre société, et que plus que tous autres, ils peuvent, s’ils le souhaitent, analyser les causes des malaises.  Il en va de la Médecine comme de la protection sociale.  Nous ne sommes jamais en amont, ni des conflits, ni des maladies, parce qu’aussitôt on est suspecté de faire de la politique, comme si c’était infamant !  Mais il  y a une politique noble et nécessaire dont les médecins seraient bien inspirés de s’emparer, puisque c’est eux qui ont les données des malaises du monde.

Il faut que les médecins prennent en charge l’intégralité de la Médecine, qu’ils ne soient pas des techniciens, mais qu’ils gardent œil, et raison, et voix, sur l’ensemble de la machine.  La Médecine est un humanisme, ce n’est pas seulement une science, ni une technique.  L’humanisme pâtit de trop de technicité.  Il y a des hôpitaux, une certaine protection, mais on ne se parle plus.  Les médecins doivent prendre part aux problèmes généraux de la société, pas dans la résistance, mais dans l’apport qu’ils peuvent donner, même si cela s’appelle parfois « la politique ».

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