Académie royale de Médecine de Belgique

|

Résumé Jean Bernard

(Séance du 16 décembre 1995)

VERS LA MÉDECINE DU XXIème SIÈCLE   

par J. BERNARD, membre honoraire étranger.

Plus de cent ans ont été nécessaires pour que la Médecine utilise vraiment les concepts de Claude Bernard.  Il n’y a pas si longtemps – il y a vingt ans – quand on apprenait à un étudiant en Médecine le diagnostic d’une anémie, on lui demandait de tenir compte de la couleur de la peau, tirant sur le jaune, tirant sur le vert, ou couleur d’albâtre.  Maintenant l’étudiant sait qu’il doit raisonner en physiologie : s’il y a un trouble de production, de perte des globules ou de destruction.  S’il y a destruction, est-dû aux altérations du globule ou à un événement extérieur etc… et par une série de dichotomies, on arrive au diagnostic.

Deuxième raison : l’extraordinaire progrès de la Physique dans les dernières années, avec une série de méthodes nouvelles dont la plus remarquable est la dernière : la résonance magnétique qui permet de voir la chimie des tissus par la physique.

En enfin, justement la Chimie.  Peut-être le phénomène le plus important de ces dernières années, est-il la naissance de ce qu’on appelle la Pathologie moléculaire, qui a commencé par une conversation dans un train, à l’époque où on voyageait encore en chemin de fer aux Etats-Unis, entre Castle, éminent professeur d’Harvard, et Pauling, grand chimiste.  Et c’est ainsi qu’est né ce concept tout différent du passé.

Pendant très longtemps, toute la Médecine a été dominée par la méthode anatomo-clinique due à Morgagni et à Laënnec.  On apprenait à l’étudiant en Médecine, qui palpait un abdomen, d’essayer de se représenter ce que seraient les lésions si on opérait.  Mais maintenant ce n’est pas du tout cela : il examine un malade – mettons anémique – et doit se représenter quelles sont les altérations de la molécule d’hémoglobine qui sont responsables de l’anémie qu’il est en train d’observer.

Et cette transformation de la Médecine empirique en Médecine rationnelle a des conséquences pour l’examen clinique, pas tout à fait celles qu’on a voulu nous indiquer.  On s’était forcé dans certains pays – surtout aux Etats-Unis d’Amérique – de dire que ces méthodes allaient supprimer la Médecine clinique.  C’est en grande partie vrai pour l’examen physique.

Ce qui est encore plus important, c’est la possibilité acquise de reconnaître non pas une maladie, mais la prédisposition à une maladie.  Depuis Hippocrate, les médecins savent qu’il y a des êtres humains fragiles et donc peu résistants.  Mais le constatant, ils ne comprenaient pas.  Et ne comprenant pas, ils faisaient ce qu’ont fait toujours les médecins quand ils ne comprenaient rien : ils parlent !  Ils créent des mots : idiosyncrasie, diathèse, intolérance, terrain morbide, allergie… pour masquer l’ignorance.

Nous savons maintenant, qu’au moins pour certaines maladies, c’est l’appartenance à certains groupes du système HLA de Dausset, que représente cette fragilité.  L’enfant est HLA 6.623 / 30 fois plus de risques que le voisin d’avoir plus tard un diabète.  Le risque, si les parents donnent un bon régime, il n’y aura pas de diabète.  L’enfant voisin a 2.273 : il a 25 fois plus de risques d’avoir plus tard un rhumatisme.  Mais s’il vit dans un bon climat, il n’aura pas de rhumatisme.

Bien sûr mes exemples sont des caricatures, c’est beaucoup plus compliqué que cela.  C’est ce que le langage actuel appelle polygénie, il y a X plus Y plus Z, etc… Mais c’est une voie capitale qui a été ouverte, et tout permet de penser que le XXIème siècle verra une Médecine de prévention et de prédiction, fondée sur ces données, avec des conséquences capitales, la limitation du malheur des hommes et aussi la limitation des dépenses de santé.              

__________________