Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge de feu le Pr Emile Cordiez

(Séance du 30 mars 1996)

Éloge académique du Professeur Émile CORDIEZ, membre titulaire, par A. LOUSSE, membre titulaire.

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Mes chers confrères,

Mesdames, Messieurs,

Le 23 mai dernier, s’éteignait à Bruxelles, dans la plus grande discrétion, notre collègue Émile Cordiez.

Son âge, sa santé peut-être, depuis bien longtemps, le retenaient loin de notre Compagnie.  Et pourtant, sa disparition que rien ne laissait vraiment prévoir, frappa bien des nôtres, mais émut ceux qui eurent l’avantage de l’approcher et de le connaître intimement.

De ces derniers, je suis certainement un très grand privilégié.

Émile Cordiez et moi, nous sommes inscrits, en même temps, à l’École de Cureghem.  Nous y avons fait nos études ensemble et y avons été diplômés ensemble, le même jour ; nous sommes entrés ensemble dans les cadres du personnel scientifique et y avons fait tous deux, des carrières académiques complètes et pareilles, à quelques nuances près.

Ce parallélisme étroit de nos curriculums, longs de près d’un demi-siècle, nous a imprégnés de sentiments que je m’autorise à dire amicaux, que ne sont même pas parvenus à altérer, les inévitables aléas qui ont émaillé, chacun à notre tour, nos vies professionnelles.

Ce n’est point abuser de la patience de l’Académie, ni de ses invités, que d’esquisser en très peu de mots, le plan très général de nos activités cureghemoises.  Nous avions en charge l’enseignement de tout ce qui touche à l’élevage des animaux et à leur santé.  Tout ce qui relevait de l’élevage, c’était pour le défunt, tout seul.  Tout ce qui relevait de la santé, c’était pour les autres, ensemble.

Ce raccourci que vous ne manquerez pas de trouver étonnamment saisissant, n’a d’autres raisons que de souligner les dimensions, que dis-je, l’énormité de la tâche à laquelle s’est attaché notre regretté collègue, ainsi que la somme des difficultés qu’il eut à surmonter pour mener à bien ses grandes entreprises.

Il s’y est engagé très tôt sous la conduite de ses Maîtres ; l’un deux fut notre confrère de l’Académie de Médecine, le Professeur Marcq, de la faculté agronomique de Gembloux.  A ce collègue et au Professeur Lahaye, ce dernier de Cureghem, qui publièrent abondamment, le défunt fut étroitement associé.

Mais bien vite, Émile Cordiez éprouva le besoin de s’émanciper.  Il y réussit très bien.

Ayant saisi très tôt, l’intérêt que pourrait avoir l’insémination artificielle pour notre discipline, il s’attaqua à son problème dès la fin des dernières hostilités.  Généreusement appuyé par l’IRSIA qui venait de naître, avec une équipe composée de Marcq, Hennaux et Dimitropoulos, dont il fut la cheville ouvrière, il investigua à Gembloux et à Cureghem.  Il fut le premier à réussir dans ce pays, a fécondation d’un bovin par insémination artificielle.

Grâce lui en soit rendue.  Il avait ouvert la voie.  Des collègues cliniciens, plus proches que lui des réalités quotidiennes de l’élevage bovin, poursuivirent avec adresse et intelligence, l’œuvre du pionnier : ils implantèrent dans la campagne, pourtant naturellement portée à la prudence, cette technique qui, à l’époque, était d’extrême pointe.  Ils la portèrent au degré de développement considérable qui lui est reconnu aujourd’hui.

Toujours dans le même dessein, d’asseoir l’élevage sur des bases adéquates et modernes, il obtint de notre conseil, de créer à Cureghem une chaire nouvelle qui polariserait tous ses efforts sur les problèmes de sélection.  J’ai souvent entendu dire que cette chaire de Génétique était, à l’époque, la première du gendre dans notre pays.

Nous devons à la mémoire d’Émile Cordiez, de rendre une fois encore, hommage à sa clairvoyance.  Il a montré et ouvert un nouveau chemin dans lequel se sont engagées des équipes jeunes et chaleureuses dont la réputation est, aujourd’hui, bien plus large que nationale.

Ayant ainsi ramené, en quelques années, son champ d’activité à une taille raisonnablement humaine, le Professeur Cordiez concentra ses actions dans ses domaines de prédilection : l’alimentation et l’hygiène.  Notre confrère fut un nutritionniste de l’animalité !

En cette matière, Émile Cordiez se révéla infiniment pragmatique.  Il ne mettait en chantier que des projets simples parce que, selon lui, ils étaient les meilleurs et conduisaient déjà tellement loin.  La multiplication des paramètres, répétait-il souvent, ne réussit qu’aux grandes ressources humaines et budgétaires que lui imposaient les circonstances, il eut la sagesse de ne penser qu’aux objectifs qu’il flairait porteurs immédiats et garantis. Il savait choisir les ingrédients alimentaires que la conjoncture agricole rendait économiquement intéressants à exploiter et les réservait aux sujets dont l’espèce, ou la race, ou l’âge, ou le poids, ou la vocation zootechnique, rendaient les plus aptes à valoriser les recettes essayées.

Là, se trouve la clé de ses succès.

Toutes ces données, très simples, accumulées au cours des années, il les tint à la disposition des organismes agricoles responsables, nationaux et internationaux, qui ne manquèrent jamais de les exploiter, très souvent avec un bonheur remarqué.  De ces collègues, Cordiez devient un conseiller très écouté.  Ce fut pour lui, un motif de grande fierté, d’immense fierté, que de voir enfin, grâce à lui, la profession, mise au centre de la grande table des délibérations.  Mais, ce n’était pas qu’au milieu de cette grande table que le Professeur Cordiez était écouté.  Il l’était partout.

Les étudiants, nos juges pourtant impitoyables, garnissaient abondamment ses auditoires, attirés, bien sûr, par la compétence du Professeur, mais peut-être bien davantage encore, par l’éloquence simple et naturelle de l’orateur, par l’élégance et le charme qui se dégageaient des propos de ce Maître très habile de la langue française.

Émile Cordiez a brillamment servi l’Institution et la Profession.  L’analyse de ses publications le prouverait péremptoirement tant elles sont impressionnantes par leur nombre et leur qualité.  Chacune d’elles mériterait une étude sérieuse et fouillée.  Mais à cette tribune, il convient d’être bref.

Je reviendrai quand même, sur l’attachement très précoce de l’auteur à la fonction de reproduction – oh combien variée chez nos animaux domestiques – dont il prit le soin de préciser les moindres détails dont les plus menus pouvaient influencer puissamment son travail d’inséminateur.

Dans le cadre de l’alimentation, il concentra l’essentiel de ses efforts sur les bovins, jeunes et adultes, ainsi que sur les porcins par qui il tenta de faire donner toujours plus de viande et plus de lait, dans des conditions toujours plus économiques.

Aucun principe alimentaire n’échappa à son attention.  Il explora toutes les molécules depuis les plus complexes jusqu’aux plus simples, en passant par les plus inattendues et parfois fort peu conventionnelles.  Il les confiait au rumen de nos polygastriques (cette authentique poubelle, disait-il souvent) et à la flore bactérienne qui habitait ce viscère, laquelle se chargeait de les métaboliser pour le plus grand profit de son hôte animal et de l’exploitant de ce dernier.

En ces circonstances curieuses mais délicates de l’alimentation animale, des « complémentations » s’imposaient.  Aucune d’elles, n’avait de secret pour notre confrère.

Très nombreux sont les compléments qui ont été soumis à son expérimentation : les acides animés essentiels ou non, les acides gras saturés ou non, les antibiotiques.  Les additifs alimentaires hormonaux ou autres.  L’auteur leur reconnaissait parfois des propriétés intéressantes en tant que stimulants de la croissance ou de la lactation, mais en prônant toujours la plus grande prudence dans leur utilisation et la surveillance la plus sévère de leur usage.  Le Professeur Cordiez a été associé à tous les progrès de l’alimentation animale.

Mais j’ai hâte d’en revenir à la personnalité du défunt.

Un grand penseur a dit un jour, que les plus belles qualités que l’on puisse souhaiter à l’homme sont, dans l’ordre : l’intelligence, la personnalité et la discrétion.

De ce triple point de vue, notre confrère a été littéralement comblé par la nature, aucun de ces attributs essentiels ne lui a été refusé.  Professionnellement parlant, pourrait-on dire, il a fait amplement preuve d’intelligence.  Et pourtant, à ce sujet, il y aurait encore beaucoup à ajouter.

D’une puissance de travail peu ordinaire, il lui restait toujours du temps à consacrer à autre chose qu’à ses obligations facultaires.

Une journée n’est perdue, confiait-il parfois à ses intimes, que quand elle ne m’a rien appris.  Dans son existence, Émile Cordiez n’a pas perdu beaucoup de journées.  Il recherchait avidement, les occasions de bien les remplir.

Auditeur assidu des conférenciers les plus connus, nationaux et internationaux, il consignait leurs enseignements dans ses carnets pour les méditer, les analyser, les commenter et satisfaire ainsi, son inextinguible soit d’apprendre, de découvrir, de se cultiver.

Il était fou de théâtre, qu’il fréquentait tant à l’étranger qu’en Belgique.  Peut-être même a-t-il écrit pour lui ?  Je n’en serais pas autrement étonné.  Mais c’était là un coin de ses jardins secrets qu’il ne m’a pas été donné d’explorer comme il aurait, sans aucun doute, mérité de l’être.

Riche de savoir et de culture, par l’art consommé de la conversation qu’il possédait, le Professeur Cordiez était une personnalité attirante.  Ses propos n’avaient jamais rien d’austère comme ils le seraient facilement devenus s’ils n’étaient sortis d’une bouche aussi naturellement portées aux tournures agréables et plaisantes, toujours d’excellent aloi.

D’aussi brillantes qualités humaines rendaient le commerce de notre confrère aussi divertissant qu’enrichissant.

Madame,

Il n’y a pas de deuil qui ne soit cruel.  Mais le nôtre, celui de se intimes, des condisciples de son âge, est heureusement tempéré par l’excellence des souvenirs laissés derrière elle, par cette personnalité d’exception.

Pour terminer, je voudrais faire miens, les mots de Jean d’Ormesson qui estime, quant à lui, que le culte des défunts n’est pas tant de pleurer leur absence que de les ressusciter et revivre avec  eux.

Pour ressusciter notre ami, je n’avais que ma plume.  Elle s’est mise à son service  Peut-être, malgré ses insuffisances, nous a-t-elle aidés à revivre quelques instants avec lui ?

Et ce sera, Madame, notre façon à nous, de partager votre deuil.  Puisse-t-il s’en trouver allégé, ainsi que celui de vos proches, qui vous entourent !