Académie royale de Médecine de Belgique

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Résumé Yves Coppens

(Séance du  12 décembre 1998)

MON ÉVOLUTION DE L’HOMME    

par Y. COPPENS (Paris), membre honoraire étranger.

Il y a huit millions d’années, l’homme ou plutôt le plus ancien des préhumains faisait son entrée dans l’Histoire.  Voici la confession du plus célèbre de nos paléontologues.

Préfacer les meilleurs auteurs en reprenant leurs propos me paraissant tout à fait inutile, il m’a semblé plus ludique d’introduire cet ouvrage par une confession, la confession de la façon dont je vois, en cette fin de siècle, l’histoire de l’homme.  Je situe toujours, pour le moment, la séparation à partir d’ancêtres communs, des grands singes africains et des Hommes (et de leurs prédécesseurs respectifs immédiats) aux alentours de huit millions d’années en Afrique orientale.  En Afrique orientale, parce que les plus anciens des préhumains (ceux que l’on appelle d’un titre « fourre-tout » les Australopithèques) ont été trouvés là et jamais ailleurs, et aux alentours de huit millions d’années, parce que les plus anciens de ces préhumains ont à peu près cet âge-là.  Cet âge est précisément celui de l’isolement écologique de l’Afrique orientale, pour des raisons globales (la Terre frissonne et les tropiques sèchent) et locales (le rifting se réactive, entraînant effondrement et orogenèse).  A l’orient, et à l’ombre de la muraille s’élevant donc à l’ouest de la GrandeFaille, s’individualise ainsi notre berceau, la belle province de Zinj qu’occupent aujourd’hui l’Erythrée, l’Ethiopie, Djibouti, la Somalie, l’Ouganda, le Kenya la Tanzanie.  Comme on sait bien en outre que l’apparition des espèces est facilitée par l’isolement et que dans cet exemple l’isolement géographique, topographique et écologique de l’Afrique orientale est une réalité datée, les conditions sont réunies pour que s’y déroule l’ « East Side Story ».  Dans un paradis terrestre de forêts, de savanes arborées et de savanes claires, va se modeler le premier primate supérieur debout.  La tendance à l’assèchement ne va plus cesser parce que la Terre ne va plus se réchauffer mais cette tendance ne progressera que par paliers de plus ou moins grande intensité.

C’est vers quatre millions d’années que se manifeste le palier suivant ; la savane confinée dans la province est-africaine va en effet en sortir, réduisant et auréolant la forêt équatoriale désormais lovée autour du Golfe de Guinée.  Conséquence interne : une dichotomie se dessine dans le berceau, une branche grimpe toujours et marche tant bien que mal dans les régions restées boisées : c’est l’Australopithecus afarensis (Lucy) aux membres inférieurs instables et supérieurs solides : l’autre ne grimpe plus et marche mieux dans les paysages plus découverts : c’est l’Australopithecus afamensis aux membres inférieurs solides et supérieurs instables.  Conséquence externe : les préhumains se lancent, grâce à leur milieu qui s’étend, dans leur première expansion ; on va les retrouver dès 3 500 000 ans à 3 000 kilomètres au Sud, c’est l’Australopithecus africanus du Transvaal et, à 3 000 kilomètres à l’ouest, c’est l’Australopithecus bahrelghazali du Tchad.  Vers trois millions d’années, même un peu avant, un nouveau palier survient, très rude celui-là, très éprouvant.  Toutes les espèces animales accusent le coup, qui transformant une dent, qui une patte, certaines s’en allant, d’autres arrivant ; deux réponses se font alors entendre dans notre famille ; celle de l’Australopithèque dit robuste, masse corporelle de plus grande dissuasion et mâchoire à casser les noisettes, et celle de l’homme, masse cérébrale de plus grande réflexion et mâchoire à manger de tout.  C’est l’événement de l’(H) Omo, célébrant l’avènement de l’homme et la vallée éthiopienne où cet événement a été pour la première fois reconnu.  Cet événement est capital dans notre histoire car c’est avec lui, tantôt avant l’homme, tantôt avec le premier, tantôt après, que vont apparaître ou se développer le langage articulé, l’outil au second degré, la cognition, la conscience, l’émotion, le partage, l’angoisse existentielle, etc…

Plus curieux parce qu’il est plus réfléchi, plus mobile parce qu’il est omnivore (végétarien et charognard mais aussi chasseur), mieux équipé parce qu’il améliore et diversifie déjà l’outillage que lui a légué le premier artisan (préhumain), le premier homme va bouger tout de suite.  Et c’est le début de notre deuxième expansion, celle-là autocatalytique et d’autant plus importante qu’elle est facilitée par un accroissement de la démographie.  En dehors de ses confins septentrionaux, dès deux millions d’années, tout l’Ancien Monde tropical et tempéré va être conquis.  Et l’homme va s’y faire appeler rudolfensis ou habilis, ergaster ou erectus, et puis sapiens ou moderne, sauf dans deux péninsules suffisamment isolées par intermittence, l’une par les glaciers issus des glaciations quaternaires successives, l’autre par les transgressions marines des périodes interglaciaires, où il va vivre des dérives génétiques qui vont le conduire à des formes d’humanités particulières et originales : l’homme de Néandertal et l’homme de Java.  Ces deux péninsules, créatrices de ces exceptions paléoanthropologiques, sont l’Europe et l’Indonésie ; le flux génique n’y est pas passé alors qu’elles ont été parfaitement perméables aux cultures.

Vers 50.000 ans enfin, l’homme moderne n’y tenant plus, va faire sauter ses dernières frontières géographiques et symboliques.  Il va projeter ses états d’âme et ses convictions sur des objets mobiliers et des parois immobilières et va peupler l’Amérique et l’Australie vides, l’Europe et l’Indonésie occupées mais, après plusieurs milliers d’années d’une coexistence dont on connaît mal l’humeur, finir par prévaloir (entre 30.000 et 25.000 ans) sur l’homme de Néandertal comme sur l’homme de Java.  Ces hommes modernes comme les autres s’appelleront Cro-Magnon en Europe et Wadjak en Indonésie.  J’ai bien dit que ce n’était là qu’une confession, déclaration qui n’engageait donc bien évidemment que son auteur, déclaration faite d’ailleurs d’un certain nombre de démonstrations et de quelques impressions (qui ne sont pas forcément,  hélas, des intuitions) pour relier les dernières en la fresque la plus cohérente qui soit.  Mais que le lecteur découvre les différents auteurs de ce volume qui ont tissé pour lui la succession des données les plus à jour et de toutes leurs interprétations, souvent encore en débat.  Incontestablement, la meilleure information, parfois un peu technique, qu’il puisse avoir à ce jour.

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