Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique feu le Pr Michel Roland

par P. DUMONT, membre titulaire.

(Séance du 28 mars 1998)

 

 

Michel Roland (1932-1997)

Le Professeur Michel Roland nous a quittés au petit matin d’une des premières journées d’octobre.  Il allait avoir 65 ans.  Il nous a quittés comme il avait vécu : tout d’une pièce.  Il a quitté ce rivage pour s’avancer vers l’abondance de vie.

Il est bien difficile de dire tous ceux que le départ de cet homme attachant, en pleine activité, et toujours riche de projets, a touchés au cœur comme à l’esprit.  Michel Roland possédait le sens d’autrui ; il savait réserver à chacun un accueil chaleureux, souvent pigmenté d’un sourire quelque peu malicieux.  C’est ce sourire qui m’invite aujourd’hui à m’écarter du piège du dithyrambe.  Qu’il m’autorise cependant à relever d’emblée trois traits de sa personnalité : un esprit d’entreprise hors du commun servi par une brillante intelligence qu’il a mise sans compter au service de son université et des organismes de santé publique de son pays et d’ailleurs ; une rectitude morale et intellectuelle qui lui a valu d’être appelé à la présidence du Conseil national de l’Ordre des Pharmaciens ; une profonde humanité dont témoignent ses nombreuses initiatives en faveur des étudiants en provenance du Tiers-Monde.

Michel Roland est né le 10 décembre 1932 à Jemappes, dans ce Borinage d’où sont issus des hommes durs avec eux-mêmes, solidaires et généreux.  Il y passera son enfance et son adolescence.  Ses humanités terminées, il s’inscrit à l’Université catholique de Louvain et sera proclamé deux ans plus tard « candidat en sciences chimiques et en sciences pharmaceutiques ».  Il opte alors pour les études de pharmacie et poursuivra ainsi sa formation sous la férule d’un ancien président de notre Compagnie, le professeur Armand Castille.  Cette férule, au demeurant fort bienveillante, n’empêchera pas le jeune étudiant de porter grande attention à une vive et charmante condisciple, du prénom on ne peut mieux choisi de Nicole.  De compagnons de cours ils deviendront, quelques années plus tard, compagnon et compagne de toute une vie.  Ils formeront un couple rayonnant et fonderont un foyer où s’épanouiront trois enfants qu’il chérissait.  Les sept petits-enfants qu’il lui sera donné de connaître, feront de Michel Roland un merveilleux grand-père. 

Diplômé pharmacien en 1956 avec grande distinction, Michel Roland entreprend dans le laboratoire de son maître Castille, un travail de recherche sur la composition chimique d’un rauwolfia, le « Rauwolfia obscura » : Ce travail lui vaudra d’être proclamé deux ans plus tard docteur en sciences pharmaceutiques.

Sa carrière professionnelle, Michel Roland va l’entamer dans l’industrie pharmaceutique où sa compétence, son dynamisme, son sens de l’organisation, lui valent d’occuper rapidement des postes de haute responsabilité dans le secteur du développement et du contrôle des médicaments.  Pourtant son esprit altruiste ne se satisfait pas de ce premier cheminement : en 1966, Michel Roland rejoint le « Centre national de prévention et de traitement des intoxications », l’actuel « Centre Antipoisons », alors à ses débuts, dont les objectifs le séduisent.  A son départ, le conseil d’administration du Centre, conscient de la qualité de son apport, voudra le compter parmi ses membres, mandat qu’il assumera sa vie durant.

L’année 1968 marque, en effet, un tournant décisif dans sa carrière.  Il entre dans le corps académique de l’Université Catholique de Louvain où il succède au professeur Ernest Lefébure.  Nommé chargé de cours, il sera promu professeur Ernest Lefébure.  Nommé chargé de cours, il sera promu professeur en 1971 puis professeur ordinaire trois ans plus tard.  Durant près de 30 ans, il dispensera l’enseignement de la Pharmacie galénique et magistrale, ainsi que le cours de Législation et de Déontologie pharmaceutiques.

D’emblée, le jeune académique doit relever le défi de créer de toutes pièces un laboratoire de recherche, alors que les moyens sont rares et les locaux, davantage encore.  C’est dans le vénérable Institut de physique de la Naamsestraat que ce laboratoire verra le jour.  Michel Roland va ainsi s’affirmer, au fil des années, un chercheur de haut niveau, créatif et fécond, un éveilleur de talents, un « grand patron », ainsi que le qualifiait voici peu un de ses premiers et de ses plus brillants élèves.

Se gardant des facilités du « me too paper », il appartient à cette nouvelle génération de chercheurs à laquelle la « Galénique », parfois victime du nom de celui qui en est à l’origine, doit de s’être élevée au rang d’une discipline en plein essor.

L’œuvre scientifique de Michel Roland s’exprime au travers d’une centaine de publications.  Deux lignes directrices les sous-tendent.  Mettant à profit l’expérience acquise dans l’industrie, il sera l’auteur d’importants travaux sur les aspects méthodologiques de la formulation pharmaceutique, travaux conduits selon une approche physico-chimique rigoureuse.  L’autre axe de ses recherches va s’orienter vers la conception de vecteurs colloïdaux susceptibles de s’associer à des agents thérapeutiques, et de piloter ceux-ci vers leurs cibles : tissus, cellules, compartiments intracellulaires.

La première publication sur ce sujet paraîtra dans les « F.E.B.S. Letters » en 1977, et inaugurera une longue série : plus de 40 en l’espace de 10 ans.  Y seront rapportées la découverte des nanoparticules obtenues par polymérisation d’esters cyanoacryliques, leur caractérisation et la mise en évidence e leur rôle vecteur vis-à-vis de médicaments cacinostatiques, d’antimalariques, d’antileishmaniens.  En 1981, la tribune de notre Compagnie accueillait Michel Roland et son élève Patrick Couvreur, depuis lors professeur à l’Université de Paris-Sud, qui présentèrent une première synthèse de ces travaux.  D’autres développements suivront, tels la mise au point de nanoparticules pouvant être guidées vers différents territoires de l’organisme à l’intervention d’un champ magnétique externe, ou encore d’implants à longue durée d’action, destinés à la chimioprophylaxie antipaludique.

Devenu, au fil des années, un chercheur de renom international, Michel Roland accueillera dans son laboratoire de nombreux élèves.  Il leur insufflera son enthousiasme et les imprégnera de son esprit de rigueur, les amenant en vrai mentor à se révéler à eux-mêmes.  Plusieurs d’entre eux embrasseront la carrière académique, chez nous, dans des universités européennes, ou en Afrique.

Ce qu’apportait Michel Roland comme enseignant était le dessein d’inculquer, au-delà des connaissances, l’attrait de la connaissance et le sens critique.  Il s’acquittait de cette tâche qu’il considérait comme la mission la plus noble du professeur, avec une entière disponibilité à l’égard de ses étudiants, soucieux de l’épanouissement de chacun.  Ses cours étaient préparés avec un soin extrême et exposés en un style clair, nerveux et incisif.  Communicateur né, il savait capter l’attention de l’auditoire lors même de ses leçons sur les aspects les plus arides de la législation et de la déontologie pharmaceutiques.  Sans doute son inclination à relever tout défi aura-t-elle compté  dans sa décision de rédiger un traité en quatre volumes, consacré à cette branche de son enseignement.  Était-ce un pressentiment ? Les derniers mois, il s’était particulièrement attaché à donner à ce quatrième volume sa forme définitive.

Ses qualités humaines et intellectuelles, Michel Roland va les mettre sans compter au service de son Alma Mater et de la profession.  Lors de la fondation des Cliniques Universitaires St.-Luc sur le site de Woluwé-Saint-Lambert, lui sera confiée la mission de concevoir, d’organiser, puis de diriger le service de Pharmacie.  Il exercera ce mandat jusqu’en 1988 avant de s’effacer devant de plus jeunes qu’il aura formés, leur laissant un service en pleine activité, à même de répondre à tous les besoins d’un hôpital universitaire, dans lequel il voyait un lieu privilégié pour la formation d’étudiants de troisième cycle, et d’échange avec les laboratoires de recherche de l’Ecole.  Celle-ci fera appel à lui par deux fois : de 1970 à 1974 et de 1988 à 1991, pour présider à ses destinées.  Ces mandats, Michel Roland va les assumer avec un sens aigu de ses responsabilités.  Son ascendant naturel, sa connaissance des dossiers, sa dialectique acérée, son opiniâtreté, vont faire merveille dans la défense des intérêts de l’Ecole, dans l’accroissement de ses moyens, dans une meilleure définition de sa place au sein de l’Institution.  Sans nul doute, l’Ecole de Pharmacie lui doit un nouvel essor.

L’expérience qu’avait acquise Michel Roland au cours de sa riche carrière s’étendait à l’ensemble des disciplines biologiques, chimiques galéniques sur lesquelles se fonde la pharmacie.  En 1969 à l’invitation des autorités de santé publique, il devient membre de la Commission des Médicaments.  Sa compétence et la sûreté de ses jugements feront de lui le vice-président du groupe de travail « Analyse et Galénique » puis de la Commission elle-même.  L’empreinte qu’il y laisse, est profonde.

Esprit multidimensionnel, Michel Roland était aussi un homme connu pour sa droiture et son intégrité.  Il était entré au Conseil national de l’Ordre des Pharmaciens en 1970, en qualité de membre effectif désigné sur proposition de l’Université ; il en devint le président le 22 février 1990, élu par ses pairs qui le tenaient en haute estime.  Il menait les débats avec une autorité souriante, mais en adversaire résolu de toute compromission dès que les principes fondamentaux de morale et d’éthique professionnelles lui paraissaient en jeu.  Gardien et défenseur des idéaux de l’Ordre, telle était la mission qu’il avait reçue, telle a été la mission qu’il n’a eu de cesse d’assumer.

Evoquer la vie de Michel Roland, c’est aussi rappeler l’homme de culture qu’il était, qui se découvrait au hasard d’une conversation.  Son intérêt allait en particulier vers l’histoire, non pas celle de la recension de faits et de dates, mais l’histoire en marche vers l’horizon.  Grâce à lui, l’Ecole abrite désormais la « donation Albert Couvreur », une riche collection d’ouvrages anciens et d’objets en usage dans les officines des siècles précédents.  Il s’était attaché à la développer et à la mettre en valeur, et avait ainsi fondé en 1983 le « Centre d’étude pour l’Histoire de la Pharmacie et du Médicament » dont les activités allaient s’affirmer au fil des années.

L’amour du beau, la joie de vivre, habitaient Michel Roland.  Ils s’exprimaient au travers de sa vie professionnelle et se ressourçaient au sein d’un foyer épanoui, auprès d’une épouse dynamique et attentive, au milieu d’enfants qui faisaient sa fierté, et de petits-enfants dont les sourires le ravissaient.

Soyez remerciée, Madame, pour avoir permis par votre soutient et votre dévouement, que s’accomplisse pleinement la destinée de Michel au service de ses étudiants et de la profession.

Reconnu par les dimensions et la qualité de son œuvre, Michel Roland fut élu correspondant de notre Compagnie en 1982 et promu membre titulaire en 1993.  Malgré les multiples responsabilités qui étaient les siennes, il avait à cœur d’assister régulièrement aux séances de l’Académie, et de prendre une part active à ses travaux.  Il avait notamment siégé au Bureau en tant que premier assesseur.  Nombreux sont les amis qu’il s’était faits, conquis par le rayonnement chaleureux émanant de sa personne.

Aujourd’hui, il nous a quittés, mais il nous laisse le souvenir d’un grand scientifique et d’un homme de bien, généreux et vrai, fait de rigueur et de probité.  Se souvenir d’un être, c’est faire siennes les valeurs qui ont orienté et marqué son existence.  C’est le noble héritage de ses qualités qu’il lègue à tous ceux qui l’ont connu.