Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Pr Jean Reuse

par J. CHRISTOPHE, membre titulaire

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

Notre Collègue Jean Reuse a quitté ce monde discrètement, le 20 janvier 2005, sans fleurs ni couronnes. Agé de 85 ans, il était miné par une maladie impitoyable, qu'il dédaignait avec orgueil. Il est temps que nous lui rendions hommage.

Comme il me l'a demandé, j'évoquerai avec reconnaissance la mémoire de cet homme de bien qui m'honorait de son amitié.

Je dois bien sûr sillonner et délier les fils d'une carrière surchargée en rappelant d'abord, qu'enfant de la Flandre Occidentale, Jean Reuse acheva ses études secondaires à Ostende en 1936, dans les deux langues nationales, avec 95% des points et trois prix. Mais qu'allait-il faire de cette intelligence brillante?

En 1937, il entama des études de médecine à l'ULB. Avec la guerre qui éclatait, il conduisit bientôt seul sa propre barque, vu que ses parents avaient dû se réfugier en Angleterre. A la Porte de Hal où il s'était abrité comme étudiant-chercheur, ses premiers travaux de pharmacodynamie lui valurent déjà, en 1942, un prix au concours universitaire. Le jury central clôtura ses études de médecine en 1944, en les couronnant du prix Armand Kleefeld.

La guerre enfin achevée, Jean Reuse va scruter plus avant les rôles joués par l'histamine, la dopamine et l'acétylcholine dans notre cerveau et ailleurs, en éclairant ces questions fort importantes non seulement à Bruxelles, mais aussi à Edimbourg, Oxford, Paris et Rome. Bien sûr, il mérite alors d'autres prix parmi lesquels il me plaît de souligner, en retrait, une médaille de citoyen d'honneur d'Ostende, sa ville natale qui ne l'oubliait pas, en 1951.

La suite fut plus classique. Agrégé de l'ULB à l'âge de trente-deux ans, Jean Reuse paracheva sa carrière académique avec le titre de Professeur ordinaire dès 1958.

C'est à peu près alors, en 1959, qu'à mon retour de Harvard et Londres, j'eus la joie d'établir mes premiers contacts personnels avec lui.

Directeur du laboratoire de pharmacodynamie à la succession du Professeur Labarre, en 1966, Jean patronna les thèses de André Herchuelz, Jean-Pierre Famay, Jeanine Fontaine et de bien d'autres chercheurs, jeunes à l'époque.

En 1968, Jean Reuse était Président de la Faculté de Médecine. L'agitation, les palabres et les illusions soixante-huitardes le firent renoncer à ce mandat mais non à son intérêt pour une politique universitaire valable et utile. C'est ainsi que, suite à l'incendie accidentel de l'Institut de Pharmacie, il intervint avec Léopold Molle pour accélérer la construction de nouvelles surfaces à la Plaine des Manoeuvres afin d'y réinstaller cet Institut. Jean Reuse renforça aussi à cette époque nos liens avec la VUB en plein essor.

Il était alors un homme important sur l'échiquier médical. Appuyé par les deux Académies de Médecine, il créa le Répertoire commenté des Médicaments en Belgique avec son collègue Marc Bogaert, de Gand. Cet ouvrage raisonné et combien utile, est toujours réédité chaque année (une 18e édition en 2005!). C'est dans ce même contexte que jean Reuse présida, dès 1968, la Commission des Médicaments de notre pays et qu'il anima plusieurs commissions européennes proposant une législation sur les spécialités pharmaceutiques.

Tout problème posé bénéficiait de sa compétence professionnelle, de son ouverture d'esprit, de son pouvoir de concentration, de sa sagesse, de son calme, de son intégrité intellectuelle et morale, de sa probité désintéressée. Quel plaisir de discuter avec cet homme spirituel et plein d'humour! Il conseillait, orientait et se révélait souvent éloquent. Après les bonnes questions, une analyse pertinente et équitable, ce libre-exaministe s'engageait alors avec tous ses moyens: cordialité, rigueur, maîtrise et ténacité.

Jean était ouvert aux autres dès qu'il se sentait utile. Il respectait les autres pour eux-mêmes. Il préférait la gestion menée à bien, les actes aux mots. Sa façon de travailler faisait merveille!

Cet homme digne n'était pas un mandarin. D'une simplicité naturelle, il n'aimait pas les mondanités mais, sous une modestie rare, il dissimulait un caractère de fer. Il a défendu nos valeurs morales.

S'il se sentait inutile, ce Professeur, Directeur de laboratoire, Président etc., cet homme aux passions intériorisées se repliait -solitaire- dans le silence.

Accédant à l'éméritat, il se retrouva dans la nature: Jean pouvait chercher longuement, en sifflant le long des plages, des tessons de poteries anciennes et des filets de pêche rejetés par la mer. Cet homme de culture était aussi érudit de monnaies romaines, d'archéologie et d'égyptologie.

Dans un verger d'Oostduinkerke, ses cendres se confondent aujourd'hui avec la terre qu'il aimait. Il a certainement franchi les portes des Champs Egyptiens Yarou, réservés aux êtres justes et bons.

Au delà de l'éloge, son souvenir ne nous quittera pas. Nous partageons douloureusement la peine de son épouse, notre Collègue Suzanne Reuse, et celle de son fils Charles, de sa fille Sylvia et de ses quatre petits-enfants.