Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique de feu le Professeur Jacques Gielen

par Camille HEUSGHEM, membre titulaire et ancien Président.   

(Séance du 24 avril 2004)

 

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Cher Collègues,

Mesdames, Messieurs,

Un destin cruel, à l’encontre du cours normal des choses, m’amène, ce matin, à évoque la mémoire de celui qui, au fil du temps, fut mon élève, devint un de mes plus proches collaborateurs, puis mon successeur et qui, toujours, fut un ami fidèle.

Jacques Gielen nous a quittés le 22 janvier dernier, victime d’une affection redoutable que ses activités de recherche s’efforçaient de mieux connaître et de maîtriser.

Brillant élève aux Facultés Notre-Dame de la Paix de Namur, Jacques Gielen, fidèle à la tradition familiale, entreprend à l’Université de Liège des études de Pharmacie qu’il termine en 1963 avec grande distinction.

Assistant au service de chimie médicale, il manifeste rapidement un intérêt pour la recherche, s’inscrivant dans la ligne de pensée et d’action du laboratoire, centrée sur l’analyse et le métabolisme des hormones stéroïdes.  Mais, c’est le cholestérol, plaque tournante de la biogenèse de ces hormones, qui retient son attention.

En 1970, à l’issue de son mandat d’assistant, il défend avec brio une thèse de doctorat en sciences biomédicales expérimentales consacrée à la « Cholestérol-7α hydroxylase » dont il démontre pour la première fois la régulation circadienne.

La recherche en chimie médicale connaît à cette époque une transition capitale.  La biologie moléculaire explose.  Jacques en perçoit l’intérêt et s’y engage avec enthousiasme.  Dès lors, l’expérience d’un grand centre international de recherche s’impose.  Aussi, séjourne-t-il pendant quatre ans aux Etats-Unis en qualité de « visiting fellow » aux « National Institutes of Health » dans le département de pharmacologie dirigé par le Professeur D. Nebert.

Dominant les techniques de recherche les plus avancés, il s’attache aux mécanismes de régulation de l’aryl-hydrocarbone hydroxylase enzyme clé dans la production de métabolites réactionnels responsables de l’initiation de nombreux cancers chez l’homme.  Il complète ensuite sa formation au laboratoire de génétique moléculaire dirigé par P. Leder.     

De retour en Belgique, il défend en 1975 une thèse d’agrégation de l’enseignement supérieur consacrée au « Contrôle de la synthèse des protéines chez les mammifères » rassemblant les résultats de ses études sur l’expression du gène de la globine et de son mécanisme d’induction.

Cette thèse, d’un niveau exceptionnel et réussie à l’unanimité, marque le début d’une carrière académique féconde.

Nommé Chargé de cours associé en 1979, il constitue peu à peu une équipe de recherche multidisciplinaire qu’il oriente vers l’étude des mécanismes de régulation des enzymes impliquées dans les biotransformations des médicaments, des xénobiotiques et de la toxicologie des métabolites réactionnels qui en dérivent.

La qualité de sa production scientifique lui assure un contact permanent avec les NIH où il séjourne à nouveau en 1986, dans le laboratoire de biologie moléculaire dirigé par A. Levine.  Il y développe en collaboration avec D. Nebert et R. Dixon un modèle expérimental ingénieux basé sur l’utilisation d’un « Shuttle Vector » pour l’étude des mécanismes moléculaires de mutation génique, à l’intervention de diverses substances chimiques.

En parallèle à ses activités de recherche, Jacques Gielen assure la charge d’éditeur pour l’Europe de la prestigieuse revue « Biochemical Pharmacology » laquelle lui apporte, en plus d’un réseau scientifique de première valeur, la renommée internationale que lui vaut la qualité de ses entreprises.  Il en devient, en 1992, éditeur en chef.

A ma retraite en 1987, Jacques est nommé Professeur associé et titulaire de la Chaire de chimie médicale au moment du transfert des activités hospitalières au CHU du Sart Tilman.

Dès ce moment, les contraintes de l’enseignement et les responsabilités hospitalières lui imposent de nouvelles orientations.  Il deviendra un membre actif du conseil d’administration de l’hôpital, et la direction du département de Biologie clinique du CHU lui sera confiée.

La recherche demeure néanmoins son activité privilégiée.  Avec talent et perspicacité, il s’entoure de jeunes chercheurs et les oriente en fonction de son expérience personnelle.  Bien sûr, son domaine favori  demeure-t-il centré sur la biotransformation des médicaments et la régulation des enzymes y participant, notamment les cytochromes P450.  Il sera, par exemple, parmi les premiers à proposer un phénotypage permettant de dresser des cinétiques de populations ; son objectif était de proposer à terme une optimisation maximale et individualisée des posologies et ce dans différents domaines de la pharmacologie.

Par ailleurs, sa charge nouvelle de responsable du service de chimie médicale, le rapproche des services cliniques auxquels il apporte ses moyens et des vues prospectives en biologie moléculaire.

L’étude des mécanismes conduisant à l’activation de facteurs transcriptionnels tels que le NF-KB lui permet par exemple d’aborder sous un jour nouveau les phénomènes inflammatoires, la transformation cancéreuse, la régulation de la mort cellulaire par apoptose et la réponse cellulaire à certains traitements anticancéreux.

Ainsi contribue-t-il, avec le soutien actif du FNRS, du Télévie, de diverses Fondations nationales et européennes, au lancement de programmes de thérapies cellulaires et géniques en collaboration notamment avec notre collègue G. Fillet.

Par son dynamisme et son charisme, Jacques attire une vingtaine de chercheurs motivés, en permanence par l’enthousiasme de leur patron. 

Voici ce qu’on écrit, certains d’entre eux, au lendemain de sa disparition :

« Pour évoquer la mémoire de Jacques, un mot nous vient immédiatement à l’esprit : la confiance.  Cette confiance nous a permis de nous épanouir au sein d’une ambiance spéciale et unique : un laboratoire de recherche où on travaille et s’amuse en même temps.  Dans nos moments de difficulté, de découragement et d’incertitude, sa porte nous était grande ouverte et nous savions que nous pouvions compter sur son expérience, ses conseils, son support et encore une fois, sa confiance ».

Je me dois encore de souligner que c’est sa première équipe de chercheurs qui est à l’origine et a joué le rôle de catalyseur dans la création, au sein du CHU, d’un service individualisé de pharmacologie clinique dont la direction est actuellement assurée par notre collègue André Scheen.

Donner ici, une idée exhaustive de la contribution scientifique de Jacques Gielen me paraît impossible.  Qu’il suffise de souligner qu’elle totalise plus de 250 publications scientifiques du plus haut niveau, et qu’elle a inspiré seize thèses de Doctorat en Sciences biomédicales ».

Il a été, par ailleurs Président et membre actif de nombreuses sociétés savantes et fondations, notamment de l’INSERM à Paris.  Il était membre titulaire de notre Académie depuis 1992.       

Collègue aimable et souriant, pédagogue apprécié de ses étudiants, il a rendu à son Alma mater d’insignes services.

Jacques était un homme discret, modeste – secret pour beaucoup – mais ceux qui le connaissaient – comme j’ai pu le faire – ne pouvaient qu’être séduits par la richesse de son jardin intérieur.

Sa générosité, au sens le plus noble du terme, et sa tolérance, étaient probablement les plus évidentes de ses vertus.  Dans l’environnement universitaire où l’esprit de compétition peut conduire à certains excès, Jacques gardait calme, bon sens, sans jamais céder aux outrances, prudent dans ses jugements et ses actions, parlant rarement de lui.  S’il fut reconnu par ses pairs et ses collègues, ce le fut non par intrigue ou complaisance, mais pour ses vraies valeurs.

Au cours du long chemin qu’ensemble nous avons parcouru, malgré sa réserve et sa discrétion naturelle, j’ai pu saisir dans ses rares moments d’abandon son désarroi, sa douleur au travers des drames dont il ne fut pas épargné.

En 1988, la perte de son fils Jean-Michel, dans un accident de voiture, le marqua à jamais.  La longue et pénible défaillance de son épouse l’a ébranlé de longues années.  Cruellement marqué, Jacques endura ces épreuves dans la discrétion et la dignité.

Bien heureusement, ses dernières années furent éclaircies par un grand réconfort : celui d’unir son existence à Marie-Paule, membre de son équipe, avec laquelle il eut le privilège de partager quelques années de bonheur et de sérénité.

Puissé-je avoir rendu, ce matin, à Jacques Gielen, l’hommage qu’il méritait, et avoir fait ressentir l’admiration et l’affection qu’il pouvait susciter.  J’espère que ceux, ici, qui l’ont connu, l’auront un peu retrouvé et que ceux qui ne l’ont pas ou peu connu, l’auront découvert.

A vous, Marie-Paule, à sa maman, à sa fille Isabelle et à sa famille, l’Académie, en mon nom, tient à exprimer ses condoléances émues et à vous témoigner la part qu’elle prend à votre tristesse.

Jacques Gielen fut un honnête homme dans le sens le plus profond du terme, un grand serviteur de la Science.  Que sa vie et son œuvre demeurent dans nos  mémoires.

L’Académie, debout, se recueille longuement à la mémoire du regretté Confrère disparu.