Académie royale de Médecine de Belgique

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Table Ronde du C.I.O.M.S. sur les récents progrès de la Biologie et de la Médecine et leur portée sociale et éthique

Rapport de M. P. Van Gehuchten, Membre titulaire (*).

                  J’ai eu l’honneur de représenter l’Académie à la Table ronde du C.I.O.M.S. qui s’est tenue à Paris le 4, 5 et 6 septembre 1972 et qui avait pour thème : les récents progrès de la Biologie et de la Médecine et leur portée sociale et éthique.

                 Il m’est impossible, dans ce rapport, d’analyser longuement les quelques quinze exposés qui ont fait l’objet de cette Table ronde. Force m’est de me limiter à ne donner qu’un aperçu des questions que posent les problèmes les plus graves dans le domaine de l’éthique médicale.

                 Voici, tout d’abord, un bref aperçu du programme de ces journées.

                 La matinée du 4 septembre a été consacrée à des conférences d’introduction. Le Docteur Gellhorn, de Philadelphie, Président du C.I.O.M.S., a évoqué les progrès les plus récents de la biologie et de la médecine et leur incidence sur l’avenir de l’homme ; le Professeur Etzioni, de New York a traité du conflit entre l’intérêt individuel et l’intérêt social, et le Professeur Miller, de Newcastle, des aspects éthiques de la recherche et des récentes techniques biomédicales.

                 A la fin de la journée et durant la matinée du lendemain, le thème de la génétique a été abordé. Les Professeurs Steinberg de Cleveland, de Boesinger, de Montpellier, ont fait un rapport sur le patrimoine génétique ; le Professeur Lejeune, de Paris, a exposé l’état actuel de nos connaissances dans le domaine de la prévention et du traitement des maladies héréditaires ; le Professeur Fraser, de Leyde, a traité de la prévention et du traitement de ces affections et de leur incidence sur l’avenir génétique de l’humanité, et le Professeur Klein, de Genève, de l’état actuel de nos connaissances et des perspectives d’avenir des manipulations génétiques.

                 La biologie de la reproduction a fait l’objet d’un autre thème de la Table ronde. Trois rapports lui ont été consacrés : ceux des Professeurs Bearn, de New York, et Austin, de Cambridge, sur les recherches en biologie de la reproduction, de M. Jacquart, de Paris, sur les aspects génétiques de la régulation démographique, du Professeur Salhanick, de Boston, sur la limitation des naissances et ses méthodes.

                 La matinée du troisième jour a été consacrée à l’immunobiologie. Le Professeur Hamburger, de Paris, en a décrit les récents et spectaculaires progrès ; le Professeur Dooren, de Leyde, a exposé les possibilités de traitement des carences immunitaires primitives, et le Professeur Fliedner, de Ulm, les résultats des greffes de moelle osseuse.

                 Dans son remarquable discours d’ouverture, le Président de la Table ronde, M. Alfred Gellhorn, a fait une mise au point des récents progrès de nos connaissances en biologie et en médecine. La découverte du rôle du DNA dans la transmission des caractères héréditaires a accru à ce point nos connaissances qu’elle implique, pour nous, de lourdes responsabilités. Il a été démontré qu’un virus porteur d’un gène peut pénétrer dans une bactèrie et introduire ce gène dans la composition génétique de son hôte. On pourrait donc concervoir à l’avenir la formation en série d’individus identiques, ce qui n’est pas sans danger. On pourrait aussi, par l’introduction de gènes, corriger des déficiences génétiques, ce qui constituerait, par contre, un réel progrès. La possibilité et la moralité de ces applications doivent faire l’objet des discussions de la Table ronde.

                 De très réels progrès ont été réalisés dans la détection préalable des affections héréditaires et des malformations génétiques. Il en est ainsi notamment dans le mongolisme, dans les syndromes de Klinefelter et de Turner. On sait, actuellement, prévenir la phénylcétonurie et la galactosémie par une thérapeutique appropriée. On peut prévenir également, par l’examen prénuptial, des incompatibilités entre des futurs époux et l’érythroblastose des nouveau-nés peut être traitée préventivement par l’injection d’anticorps anti-Rh.

                 Les transplantations d’organe posent aussi des problèmes qui doivent être abordés et discutés. Enfin, les récents progrès de la biologie ont d’importantes applications neurobiologiques. On sait l’action de substances telles que la norépinéphrine, la sérotonine, la dopamine sur les fonctions cérébrales.

                 Mais ces progrès, si bénéfiques pour la biologie et la médecine, ne doivent pas nous faire oublier que la science ne peut ignorer les concepts hautement idéalisés du comportement éthique et moral qui ont caractérisé la plupart des religions. S’il nous faut poursuivre nos recherches en médecine et en biologie pour le bien commun, il nous appartient aussi d’avoir des valeurs qui nous guident. Tels sont la promotion de la dignité humaine, le développement du potentiel humain et la réalisation de sa formation spirituelle. Si ces buts constituent notre éthique, il n’y a pas lieu de craindre que les progrès de la science puissent mener à des résultats nocifs.

                 Le Professeur Etzioni a évoqué, dans son rapport, les conflits qui peuvent s’élever entre l’intérêt social. On peut actuellement déterminer le sexe d’un embryon âgé de 2 à 4 mois. Or, s’il n’est pas du sexe souhaité, l’avortement n’est pas sans risque. Si, dans l’avenir, de nouvelles méthodes permettent d’obtenir une certitude plus rapide, pourra-t-on, en pareil cas, autoriser l’avortement ? Le même problème pourra se poser dans le contrôle des processus génétiques, d’autant plus que nous n’avons pas, à l’heure actuelle, des connaissances précises sur l’évolution ultérieure de l’embryon en cas de manipulations génétiques.

                 Les aspects éthiques de la recherche et des récentes techniques biomédicales ont fait l’objet du rapport du Professeur Miller. L’essai de traitements nouveaux pose des problèmes qu’il n’est pas toujours facile de résoudre. Dans l’expérimentation de thérapeutiques nouvelles, comment choisir les sujets auxquels le traitement nouveau sera appliqué et ceux auxquels on ne donnera qu’un placebo ? Si les premiers résultats sont favorables, peut-on priver un certain nombre de malades d’une possibilité d’amélioration en continuant à leur donner une quelconque substance inerte ? Peut-on faire l’essai d’un nouveau traitement s’il n’est pas entrepris au bénéfice éventuel des sujets auxquels on l’applique, mais uniquement pour augmenter nos connaissances et avoir ainsi l’espoir d’aider d’autres malades ? A ce sujet, des expériences faites sur des enfants arriérés mentaux ont été vivement critiquées, aussi bien en Angleterre qu’aux Etats-Unis, même si elles l’ont été avec l’autorisation des parents.

                 Est-il permis de faire des expériences sur des prisonniers, même s’ils sont consentants ? Dans les cas de greffe d’organe, peut-on demander à un membre de la famille de sacrifier un de ses reins, par exemple, pour sauver un malade en danger, N’exerce-t-on pas sur lui une pression exagérée et reste-t-il entièrement libre de sa décision ?

                 Comment choisir les sujets auxquels on fera une transplantation rénale et comment  trouver les ressources nécessaires pour faire face aux dépenses énormes qu’entraînent de pareils traitements ? Autant de questions auxquelles il n’est pas facile de donner une réponse.

                 Les conclusions du Professeur Miller sont à la fois prudentes et sages. Comme l’Eglise catholique l’a formulé, il n’y a pas d’obligation morale pour un médecin d’appliquer des mesures extraordinaires pour prolonger la vie sans tenir compte de la qualité de celle-ci. Le devoir du médecin lui impose, dans chaque cas, de faire de son mieux pour aider son patient avec toutes les ressources qui sont à sa disposition. Si nous devons discuter et considérer les nombreux problèmes que posent les progrès de la science et de la technique, nous devons souhaiter que la décision finale, dans chaque cas individuel, continue à être basée sur des raisons cliniques plutôt que sur des raisons sociales ou épidémiologiques.

                 M. Arthur G. Steinberg étudie dans son rapport l’évolution et la signification du pool génétique. Le pool génétique est la totalité de l’information génétique contenue dans le DNA de l’espèce. Le génome humain contiendrait environ deux millions de gènes et chaque gène serait composé d’environ mille paires de nucléotides. Des mutations peuvent se produire dans le génome et la sélection joue un rôle important, mais non exclusif, dans la permanence d’un gène. Si l’influence de la sélection diminue, on peut voir augmenter la fréquence de certains gènes, ce qui peut avoir des conséquences pour l’espèce.

                 Dans quelle mesure la détection d’anomalies du fœtus par la technique de l’amniocentèse peut-elle améliorer la situation de l’espèce ? La plupart des expérimentateurs estiment que les résultats sont minimes. D’autre part, il est très difficile de préciser au point de vue d’une espèce quels sont les gènes désirables ou indésirables et nous savons peu de chose au sujet de la valeur d’un gène pour une espèce donnée. Dans ces conditions, l’auteur pense qu’il faut éviter tout changement dans l’environnement qui pourrait modifier le taux de mutation. Un phénotype peut être désavantageux dans certains environnements, indifférent dans d’autres ou même avantageux.

                 Dans la discussion qui a suivi, le Professeur Boesinger étudie le même problème. Voici ses conclusions : en tenant compte de toutes les connaissances actuelles de la génétique des populations et de la génétique physiologique, il est impossible de faire un choix entre des gènes souhaitables et des gènes indésirables. Ceci signifie que, pour des raisons purement scientifiques, donc en dehors de toute considération humaine, l’eugénisme doit être condamné sous presque toutes les formes préconisées jusqu’à présent. Cela ne signifie pourtant pas que nous avons à renoncer totalement à toute intervention  qui pourrait réduire le fardeau génétique de l’espèce humaine. L’étude du génotype du fœtus par différentes techniques biochimiques permet de détecter les embryons homozygotes pour des gènes particulièrement délétères et d’envisager l’avortement volontaire dans un tel cas. On peut aussi pallier certaines maladies héréditaires du sang par la transplantation de cellules. Il faudra surtout développer les techniques biochimiques qui permettent de détecter, d’une part, les porteurs hétérozygotes de gènes délétères, pour les avertir du risque pour leurs enfants, et, d’autre part, les fœtus homozygotes pour des gènes délétères, pour pouvoir conseiller l’avortement.

                 Deux autres rapports sont consacrés au thème de la génétique. Dans le premier, le Professeur Lejeune étudie la prévention et le traitement des maladies héréditaires, l’état actuel de nos naissances et les perspectives d’avenir. Dans le second, le Professeur Frazer expose les résultats de la prévention et du traitement de ces maladies sur l’avenir du genre humain. Il est certain que les progrès réalisés dans la détection des aberrations chromosomales favorisent l’eugénique. On peut envisager que, dans l’avenir, la prévention des affections d’origine génétique deviendra plus importante que leur traitement. Cependant, ce traitement doit être poursuivi dans tous les cas, même s’il comporte un risque au point de vue héréditaire. Envisageant l’aspect moral, le Professeur Frazer admet que chaque famille ait une opinion personnelle, dépendant de raisons sociales, religieuses, économiques ou morales, et cela notamment en ce qui concerne l’insémination artificielle, l’avortement  sélectif, le choix du partenaire dans le mariage, la prévention de la conception et son remplacement  éventuel par l’adoption. Il souhaite que les méthodes appliquées le soient avec le minimum d’interférences dans les processus physiologiques normaux.

                 Dans la discussion du rapport du Professeur Frazer, le Professeur Lamy insiste sur l’importance et la fréquence des maladies congénitales et héréditaires. Certaines d’entre elles peuvent être victorieusement combattues par un traitement orthopédique ou chirurgical ou par un régime approprié et un traitement médical. Mais on augmente ainsi le risque de diffusion de ces affections dans la population. Dans beaucoup de cas, conclut le Professeur Lamy, un médecin compétent, appuyé par un groupe de spécialistes, contribuera à résoudre ce problème en donnant une consigne d’abstention. Un « conseil génétique » sérieusement motivé représente sans doute la meilleure méthode dont nous disposons, non seulement pour éviter la naissance d’enfants anormaux, mais aussi – c’est la question débattue aujourd’hui – pour éviter la propagation de gènes délétères dans les populations humaines.

                  Le Professeur Klein aborde dans son rapport le problème des manipulations génétiques. La sélection dirigée a été préconisée notamment par les Professeurs Muller et Crick, tous deux prix Nobel de médecine. Muller préconisait la création d’une « banque de sperme ». Cette semence sélectionnée pourrait servir à la fécondation de mères volontaires. Grâce à cette sélection, les parents auraient à leur disposition les gènes les plus élevés de la hiérarchie humaine.

                 Klein pense, avec raison, que ce projet est irréalisable, tout d’abord parce qu’il est impossible d’estimer la valeur génétique d’un homme dont le patrimoine se compose de plusieurs centaine de milliers de gènes. En outre, sur quels critères se fonder pour sélectionner les surhommes ?

                 Crick préconise des mesures coercitives visant des populations entières. Il estime que, grâce à la méthode anticonceptionnelle orale inventée par Pincus, il sera bientôt possible aux gouvernements de régler la fécondité. Klein ne peut que regretter qu’un scientifique d’un tel renom, non seulement fasse montre d’une naïveté consternante, mais aussi qu’il n’ait pas tiré de leçon des sinistres agissements du nazisme, pourtant gravés dans toutes les mémoires.

                 Il existe évidemment des possibilités de manipulations du matériel génétique moins bouleversantes et susceptibles de se réaliser dans un avenir assez proche. Ainsi, pour guérir phéno-typiquement des sujets atteints de troubles enzymatiques héréditaires, des gènes provenant d’un autre organisme, ou synthétisés artificiellement, pourraient être administrés. Toutefois, en ce qui concerne la microchirurgie génétique, c’est-à-dire l’intervention directe de l’homme sur la molécule de DNA, il y a lieu d’émettre des doutes sur la possibilité de manipuler les gènes de manière à éliminer les indésirables, fournir ceux qui manquent, voire même modifier ceux qui existent. Ce genre d’opérations paraît, du reste, à peine croyable si l’on considère que le nombre des associations de nucléotides d’une seule cellule germinale humaine serait de l’ordre de un milliard, réparti entre 46 chromosomes.

                 Cependant, pour un vaste groupe d’affections héréditaires, le généticien peut partager l’optimisme du biologiste et croire à l’efficacité prochaine d’une manipulation subtile des cellules vivantes. Il en est ainsi notamment dans les hémoglobinopathies.

                 Klein conclut en disant que nous devons surtout porter nos efforts sur l’organisation d’un programme de dépistage généralisé, et aussi précoce que possible, des troubles héréditaires. Les mesures prophylactiques comportent notamment la détection des hétérozygotes par des méthodes appropriées, dans le but de pouvoir donner un conseil valable aux parents. C’est seulement en considérant l’homme dans son contexte social et intellectuel, et non comme un organisme purement biologique, qu’il sera possible de prévenir la détérioration du patrimoine héréditaire et d’assurer à chaque individu la réalisation maximale de son potentiel génétique.

                 Le troisième thème de la Table ronde a été consacré à l’étude de la biologie de la reproduction et a fait l’objet d’un premier rapport du Docteur Bearn et du Professeur Austin. 

                 Dans le cas de stérilité due à une anomalie des trompes, il n’existe pas, jusqu’à présent, de traitement efficace. C’est dans de pareils cas que l’on peut envisager le prélèvement d’un oocyte, sa fécondation in vitro, suivie d’un transfert dans l’utérus de la mère. La technique est complexe, car elle exige une préparation hormonale, une laparoscopie, puis, après fécondation, le transfert dans l’utérus. Pareille opération comporte certains risques dus soit au traitement hormonal, à la laparoscopie ou au prélèvement de l’oocyte. De plus, les manipulations pratiquées sur l’oocyte et l’embryon peuvent avoir des conséquences néfastes sur le développement de celui-ci. On l’a constaté lors d’expériences faites sur l’animal. Les anomalies peuvent être d’origine génétique ou non génétique.

                 Le problème posé a un aspect éthique et légal. Dans les cas de stérilité, les auteurs estiment que pareille expérience peut être tentée si les époux, dûment informés de certains risques, sont consentants et s’ils acceptent que la grossesse soit interrompue en cas de menace d’anomalies fœtales. Pour les auteurs, en effet, il n’y a pas de différence essentielle entre l’oocyte et le fœtus. L’oocyte peut développer parthénogénétiquement un embryon, le rôle du spermatozoïde étant essentiellement génétique, c’est-à-dire déterminant du sexe. La production d’un individu complet existe dans l’oocyte et dans la cellule germinative primitive. S’il en est ainsi, l’obtention d’un embryon in vitro est un acte acceptable au point de vue de l’éthique médicale, même si, pour une raison eugénique, il fallait interrompre la grossesse.

                 Dans la discussion qui a suivi ce rapport, le professeur Lejeune s’est élevé contre ces conclusions. Pour lui, l’oocyte ne peut être comparé à un fœtus, car, chez l’homme, il n’y a pas de parthénogenèse, et si l’on peut faire des expériences sur un fœtus, on ne peut en faire sur un gène. D’autre part, on ne peut perdre de vue, que les droits de l’homme sont basés sur un fondement moral et non sur un fondement biologique.

                 Parlant des aspects génétiques de la régulation démographique, M. Jacquard formule  les conclusions suivantes :

                 Variable selon les individus et selon les groupes dans ses objectifs, ses motivations et ses modalités, la planification familiale peut avoir des conséquences importantes sur le patrimoine génétique des populations :

-       le nombre de descendants d’un individu dépend plus désormais de son opinion sur la famille idéale que de ses capacités physiologiques ; les forces qui tendent à modifier les structures génétiques changent ainsi de nature ;

-       une différence entre les tailles moyennes de familles de deux sous-populations génétiquement différentes entraîne un écart entre leurs taux de reproduction et modifie la composition du pool génétique global ;

-       l’échelonnement des naissances, considéré généralement comme optimal, correspond à une concentration des âges des parents lors des naissances, ce qui diminue le risque de certaines aberrations chromosomiques et réduit la fréquence des mutations ;

-       l’homogénéisation des tailles des familles rend moins fréquents les mariages consanguins, restreint le champ d’action des forces sélectives et réduit le rôle du hasard dans la transmission du patrimoine héréditaire.

Certains de ces effets sont bénéfiques, d’autres non ; pour nombre d’entre eux, nous sommes incapables d’en décider. La constatation la plus nette que nous puissions faire est la faiblesse de nos connaissances. La possibilité d’agir dans un domaine essentiel, la transmission de la vie, a été obtenue par l’homme avant qu’il soit capable de mesurer les conséquences de son action. Il est d’autant plus nécessaire de prendre conscience de certains dangers, parfois peu évidents, et d’œuvrer pour améliorer la connaissance de mécanismes sur lesquels, depuis peu, nous avons prise.

Les différentes méthodes de contrôle des naissances ont été étudiées et analysées par le Professeur Salhanick. Les conséquences éthiques et sociales de pareil contrôle sont différentes si on les considère en fonction de l’individu et de la famille ou de la communauté et de la nation. Il n’y a pas de méthode contraceptive idéale, quel que soit l’aspect sous lequel on la considère, son acceptabilité, son efficacité et son innocuité. Il paraît évident qu’aucune méthode ne sera universellement acceptée, car il y aura toujours des objections individuelles. En ce qui concerne l’efficacité, il sera souvent très difficile de l’apprécier pour diverses raisons, dont la moindre n’est pas le respect de la vie privée. Enfin, il n’est pas facile de juger de l’innocuité des diverses méthodes contraceptives. Nous n’avons aucune donnée scientifique précise concernant les conséquences lointaines des contraceptifs stéroïdes. Quant à l’avortement, il rencontre de vives critiques, car il s’agit, en effet, de la destruction d’une vie et ceux qui s’y opposent estiment que la vie doit être défendue à tout prix. Il n’est d’ailleurs pas sans conséquence pour la femme qui l’accepte, car il peut favoriser plus tard des naissances prématurées et des anomalies congénitales. Mais même l’utilisation de méthodes apparemment aussi simples que la continence périodique peut avoir des conséquences défavorables.

En l’absence de succès technologique, conclut l’auteur, la société a souvent modifié ses conceptions éthiques et sociales, pour les adapter à ses désirs et à ses besoins. Il en est ainsi, dans une certaine mesure, en ce qui concerne l’avortement. Il nous appartient de changer de direction et de travailler au progrès technique de telle manière que nos principes éthiques et sociaux ne puissent être compromis par des solutions urgentes de problèmes prévisibles.

Le dernier thème de la Table ronde a été consacré à l’immunologie, dont le Professeur Hamburger a évoqué les récents progrès.

Il n’y a pas de chapitre de la biologie et de la médecine qui ait subi, dans les dernières années, un développement aussi explosif que l’immunologie. L’évènement le plus marquant, nous dit le rapporteur, est la remontée aux sources de la réponse immunitaire, c’est-à-dire aux cellules responsables de cette réponse. Parmi ces cellules, c’est le lymphocyte qui est apparu comme la cellule reine. Et parmi les lymphocytes, il est rapidement devenu évident qu’il fallait distinguer des populations fort différentes les unes des autres.

Un évènement décisif est intervenu pour faire bénéficier l’étude des maladies humaines du progrès de nos connaissances sur les cellules immunocompétences, c’est la découverte d’une série de modèles in vitro qui permettent d’observer les lymphocytes en action. De chaque modèle, on a tiré un test d’exploration de l’immunité cellulaire et l’immunologie clinique s’en est trouvée bouleversée.

Un premier modèle in vitro, ou un premier test, est celui de la culture mixte de lymphocyte. Un second test est basé sur l’étude de la migration des leucocytes hors d’un tube capillaire et sur l’inhibition de cette migration par l’antigène. Un troisième  test est celui que les Hellström ont décrit, pour l’étude de l’immunologie des cancers, sous le nom de test d’inhibition des colonies cellulaires. Tous ces tests sont applicables à l’homme, si bien qu’on pourrait dire que la différence fondamentale entre l’immunologie d’aujourd’hui et celle d’hier est que, pour l’étude des maladies dont le mécanisme immunologique n’était que soupçonné, on possède aujourd’hui un arsenal de procédés d’exploration permettant de dépister, de contrôler et de suivre les réactions immunologiques qui se cachent derrière les faits cliniques.

Bien des progrès réalisés en immunologie fondamentale, conclut le rapporteur, ont aujourd’hui des applications diagnostiques et thérapeutiques directes… Aussi est-il urgent de créer une organisation convenable possédant le personnel et les installations voulus pour appliquer les connaissances immunologiques aux problèmes cliniques.

Dans ce même domaine de l’immunologie, le Professeur Dooren décrit les résultats obtenus dans le traitement de certaines immunodéficiences primaires et ses implications sociales et éthiques.

Les enfants souffrant d’immunodéficience ne possèdent aucun facteur de défense humorale ou cellulaire leur permettant de lutter contre une infection. Ils étaient, de ce fait, condamnés à une mort certaine. Actuellement, certains d’entre eux ont guéri par transplantation de cellules de moelle osseuse. La méthode utilisée est particulièrement délicate et pénible, à la fois pour le donneur et pour l’enfant récepteur. La moelle osseuse est prélevée par ponction, sous anesthésie générale, au niveau de la crête iliaque postérieure. Chaque ponction ramène 5 ml, et il faut un total de 500 ml. L’opération comporte donc un léger risque.

Un problème éthique se pose au sujet du donneur. Il faut, en effet, que les analyses de sang ne démontrent aucune incompatibilité avec le sang de l’enfant. Or, pareil cas est rare, de telle sorte que celui qui est choisi est peut-être le seul qui puisse contribuer à sauver la vie de l’enfant. Il en résulte une pression exercée sur le donneur, et la situation peut être d’autant plus délicate que le sujet donneur est jeune.

Si l’on ne trouve pas de donneur, la seule solution possible est l’isolement total de l’enfant en milieu strictement aseptique. Mais ceci peut durer des années, et l’on peut se demander si c’est normalement permis. La guérison n’est pas certaine et, même si elle survient, quel sera l’état psychologique d’un enfant ou d’un adolescent qui a vécu en chambre d’isolement pendant des années ?

En conclusion, le Docteur Dooren pense que la transplantation de moelle osseuse peut moralement être tentée si elle est réalisée dans les conditions qu’il a décrites.

Le rapport du Professeur Fliedner a trait à un problème connexe : les aspects présents et futurs du traitement des insuffisances hématopoïétiques et, notamment, des cas d’anémie aplastique, d’agranulocytose et de purpura thrombocytopénique. En voici les conclusions :

Les expériences cliniques de transplantation de moelle osseuse montrent qu’une reconstitution à long terme de l’hématopoïèse de sujets souffrant d’une déficience de celle-ci est possible. Le nombre de greffes pratiquées sur l’homme est encore peu important. Des 118 cas recensés, 14 sont en vie avec une survie allant de 1 à 14 mois. Douze d’entre eux ne présentent plus de signes de l’affection originale. L’analyse des dossiers des patients qui sont décédés montre que les problèmes majeurs sont l’infection, les hémorragies et le rejet de la greffe. Sur la base des résultats obtenus, il paraît justifiable de poursuivre ces expériences, surtout dans les cas d’anémie aplastique. Il est impossible de prévoir, à l’heure actuelle, si des résultats favorables peuvent être espérés dans les leucémies. De toute manière, de pareils essais thérapeutiques ne peuvent être tentés que dans des centres cliniques capables d’utiliser toutes les recherches et tous les traitements dans des cas de ce genre.

Dans la discussion qui a suivi, le Docteur Dooren a insisté sur certains aspects du traitement par greffes de moelle osseuse. La préparation du patient est, en effet, longue et pénible, surtout pour les enfants récepteurs, et ce n’est pas sans émotion que le rapporteur décrit les souffrances endurées par certains d’entre eux.

Il est permis de se demander, dans ces conditions, si de pareilles expériences thérapeutiques doivent être poursuivies, surtout si l’on tient compte des résultats enregistrés jusqu’à présent tels qu’ils résultent de la statistique du Professeur Fliedner : 14 sujets en vie sur 119, avec une durée de survie de 1 à 14 mois !

Cette question n’a pas reçu de réponse.

De ces rapports et discussions extrêmement intéressants, on peut tirer quelques conclusions.

L’innovation n’est pas toujours synonyme de progrès, et toute nouveauté biologique n’est pas forcément raisonnable ni souhaitable. Il ne peut être question de bloquer la recherche, mais, lorsque les progrès de la science s’appliquent à l’homme, la circonspection s’impose. Lorsqu’il s’agit de traitements, on peut l’envisager avec prudence, mais on ne peut le faire par curiosité. En l’état actuel de nos connaissances, les méthodes de prévention et de dépistage des maladies héréditaires doivent l’emporter sur les échafaudages que l’on peut construire à partir d’expérimentation qui n’ont pas toujours fait leurs preuves. Ce problème n’est d’ailleurs pas propre à la génétique, on le retrouve dans toutes les disciplines biomédicales.

A l’issue de la dernière réunion, les propositions suivantes sont mises aux voix et adoptées :

1.   Le C.I.O.M.S. et les organismes apparentés, Unesco et O.M.S., en union avec les associations nationales et internationales que le même sujet concerné, devraient envisager la possibilité de créer un organisme international chargé d’étudier les conséquences morales et sociales du développement futur de la biologie et de la médecine.

2.   Pareil organisme devrait comprendre des savants, des humanistes, des sociologues, des moralistes et d’autres représentants.

3.   Cet organisme serait chargé d’étudier les possibilités de promouvoir et d’encourager les recherches, de même que les conséquences des progrès scientifiques aux points de vue éthique et social.

Séance du 15 juillet 1972.



(*) Ce rapport a été déposé et présenté par son auteur au cours de la séance du 25 novembre 1972. En raison de son caractère d’actualité, il a paru souhaitable de le joindre à ce Bulletin, en majeure partie consacré à une séance antérieure.