Académie royale de Médecine de Belgique

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Rapport de la Commission chargée d'examiner la demande de M. le Ministre de la Santé publique et de la Famille au sujet de la prescription généralisée des antibiotiques

M. R. Vanbreuseghem donne lecture de ce document :

La Commission chargée d’examiner la demande de M. le  Ministre de la Santé publique et de la Famille au sujet de la prescription généralisée d’antibiotiques s’est réunie les 17 décembre et 28 janvier 1961. Elle était composée de MM. Heymans (Président), Lapière, Millet, Simonart, Welsch et Vanbreuseghem (secrétaire).

La Commission reconnaît que l’utilisation des antibiotiques est devenue une pratique de plus en plus généralisée, mais appliquée parfois de façon abusive. Or, ceci n’est pas sans danger puisque l’administration d’antibiotiques peut être nocive pour le patient en raison soit de leur toxicité soit de leur pouvoir allergisant. Elle peut d’autre part être dangereuse pour patient et pour la communauté, par la sélection de souches résistantes qu’elle provoque trop fréquemment.

Dès lors la Commission recommande :

1° que la vente d’antibiotiques ou de toutes préparations contenant ces substances ne soit autorisée que sur prescription médicales ; une telle mesure est déjà appliquée dans de nombreux pays et sa généralisation a été récemment souhaitée par un groupe d’experts réunis par l’O.M.S. ;

2° que les dangers inhérents à l’emploi et à la manipulation des antibiotiques et la nécessité d’une grande prudence dans leur utilisation soient rappelés au corps médical et pharmaceutique.

Les chapitres ci-dessous sont destinés à attirer l’attention des praticiens

1° sur une utilisation judicieuse des antibiotiques en général (chapitre I) et

a) sur l’utilisation particulière de quelques antibiotiques antifungiques (chapitre II a) ;

b) à démontrer les dangers, comme source de bacilles tuberculeux résistants, d’une thérapeutique antituberculeuse mal conduite (chapitre II b) ;

c) à exposer les vœux exprimés particulièrement par la Société Belge de Dermatologie et de Syphiligraphie quant à la vente et à la prescription des antibiotiques destinés au traitement de deux maladies vénériennes majeures : la syphilis et la blennorragie, vœux appuyés d’ailleurs à l’unanimité par tous  les membres de la Commission (chapitre IIc).

Chapitre I.

Recommandations générales sur l’usage des antibiotiques ;

Sur la base d’un rapport récent préparé par un Comité d’experts réunis à l’intervention de l’O.M.S., on peut émettre les conseils suivants sur l’emploi thérapeutique des antibiotiques :

1.     Il n’est pas indiqué d’utiliser des antibiotiques dans les infections banales sans gravité :

2.     Il faut éviter le dosage insuffisant, l’administration par une mauvaise voie, l’oubli des précautions qui peuvent réduire les risques de sensibilisation ;

3.     L’administration systématique à titre prophylactique, dans d’innombrables conditions pathologiques où l’efficacité réelle de cette pratique n’a cependant jamais été démontrée de façon valable, doit être proscrite ;

4.     Si une thérapeutique par antibiotiques peut être instaurée en cas d’urgence sans diagnostic étiologique et sans antibiogramme, son maintien n’est valable que si ces épreuves le justifient ;

5.     En l’absence de propriétés désirables établies, il convient de toujours choisir le représentant le plus actif parmi les membres d’une même famille d’antibiotiques ;

6.     Il faut éviter de se laisser impressionner, en toute bonne foi d’ailleurs, par une publicité prématurée, exagérée, voire dénuée de scrupules.

 

Chapitre II a.

Recommandations particulières à l’usage des antibiotiques antifungiques.

La Griséofulvine n’est active in vivo que contre les dermatophytes. Elle est hautement recommandable dans les teignes du cuir chevelu et dans les onyxis dermatophytiques. Elle est rarement nécessaire dans les teignes de la peau glabre (herpès circiné, eczéma marginé de Hébra). Elle est sans action dans l’athlete ‘s foot. Elle requiert des examens périodiques du sang (Hb, Gr, Gb) quand elle est administrée durant des périodes prolongées.

La Mycostatine n’est active que dans les moniliases, c’est-à-dire dans les mycoses causées par les levures appartenant au genre Candida. Cet antibiotique ne semble agir que localement. N’étant pas résorbé par le tube digestif, son administration per os est inopérante dans les moniliases viscérales ou dans les moniliases du revêtement cutané. Il est par contre recommandable : 1° per os, dans les moniliases intestinales et pour la prophylaxie des moniliases consécutives à l’usage des antibiotiques antimicrobiens à large spectre d’action ; 2° comme topique dans les moniliases cutanées, unguéales et muqueuses ;

L’Amphotéricine B, utilisée contre les mycoses profondes (moniliase viscérale, apergillose, cryptococcose, etc.) ne peut être administrée qu’en clinique : elle exige en effet une administration intraveineuse extrêmement lente – 6 à 12 heures – et une surveillance médicale constante (azotémie, accidents respiratoires, hyperthermie).

Administrée per os elle est sans action sur les mycoses profondes.

La Trichomycine est donnée comme active dans les trichomonoses et moniliases. Cependant nous manquons d’observations confirmant les rapports favorables répandus à son sujet.

Chapitre II b.

Résultats d’une enquête faite par l’œuvre Nationale de Défense contre la Tuberculose, sur la résistance aux antibiotiques spécifiques usuels des souches de bacilles tuberculeux recueillies à l’entrée des malades au Sanatorium.

1° Si l’on exclut certains rares sanatoria tel que le Sanatorium universitaire ou celui de Magnée dont les malades sont sélectionnés, le taux de souches résistant à l’un ou l’autre ou l’un et l’autre des antibiotiques, à l’arrivée des porteurs au sanatorium fluctue entre 15,6 et 41% avec une moyenne de 27% ;

2° Si l’on classe les souches résistantes selon que les porteurs ont déjà subi ou n’ont pas encore subi un traitement par antibiotiques avant leur entrée à l’établissement, on constate que 93,5% des souches résistantes proviennent de patients ayant déjà traités de cette manière, et 6,5% des sujets n’ayant subi qu’un traitement symptomatique ;

3° Si l’on classe les malades qui ont déjà été traités et chez lesquels s’est développé un mutant résistant suivant qu’ils ont été soignés à domicile ou dans un établissement, on constate que 21,7% d’entre eux ont été traités exclusivement à l’hôpital ou au sanatorium, 35,7% exclusivement à domicile et 42,6% à la fois au sanatorium et à domicile. Si l’on admet que cette dernière catégorie est constituée par des malades anciens, assez souvent peu disciplinés et négligents, ayant souvent quitté le sanatorium après un traitement incomplet pour se faire soigner à domicile et revenir ensuite au sanatorium, seules les deux premiers catégories doivent être considérées et dès lors il apparaît que le traitement exclusif à domicile comparé au traitement institutionnel multiplie par 1,55 les chances de créer la résistance.

Chapitre II c.

Recommandations particulières à l’emploi des antibiotiques dans le traitement de la Syphilis et de la Blennorragie.

La Société Belge de Dermatologie et de Syphiligraphie a alerté les pouvoirs publics quant aux dangers de la délivrance sans ordonnance des antibiotiques, notamment de la pénicilline per os, et tout particulièrement en ce qui concerne les maladies vénériennes.

Des observations récentes semblent bien justifier cette mise en garde : en effet, la syphilis qui avait pratiquement disparu de notre pays depuis bientôt dix ans reprend vigueur. Il en est de même dans les pays voisins.

Les traitements pratiqués tant pour la syphilis que pour la blennorragie au moyen des comprimés obtenus sans contrôle médical risquent d’être inopérants ; le diagnostic et le traitement n’étant plus correctement établis, ces malades, après une guérison apparente, peuvent redevenir contagieux ou passer à des périodes tardives de leur affection. En outre, ces pratiques pourraient augmenter le nombre de souches résistantes ou en favoriser l’apparition.

Elles ont d’autre part pour conséquence immédiate la non-déclaration des maladies vénériennes au médecin inspecteur d’hygiène ce qui, particulièrement en période d’épidémie, compliquerait singulièrement la recherche des contagieux.

Nous proposons en conséquence : 1) que des prescriptions légales soient prises qui défendent la délivrance des antibiotiques sans ordonnance médicale ; 2) que le Ministère de la Santé publique n’autorise pour les traitements de la syphilis comme de la blennorragie aux frais de l’Etat que des médicaments injectables.

Ce rapport est adopté sans observation et M. le Président remercie ses auteurs du travail si consciencieux qu’ils ont réalisé.

Séance du 25 février 1961.