Académie royale de Médecine de Belgique

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Vidéo et éloge de feu le Pr Georges Franck, membre honoraire et ancien Président

 

 

G. Franck (1934-2013)

 

par Pierre LEFÈBVRE, membre honoraire et ancien Président et Gustave MOONEN, membre titulaire.

 

M. P. Lefèbvre prend la parole :

Chère Jacqueline,

Chers membres de la famille,

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Consoeurs et Confrères,

Mesdames, Messieurs,

C’est avec une grande émotion toute chargée de souvenirs que je prends ce matin la parole pour évoquer la mémoire de notre ancien Président le Professeur Georges Franck. D’emblée, je dois vous déclarer ma dualité d’intérêt. Georges était un proche cousin, sa mère Lucienne Moreau était cousine germaine de ma grand-mère Jeanne Moreau. Bien plus, Georges et moi avons été amis pendant plus de soixante ans. Ce sont quelques souvenirs anciens et très personnels que j’évoquerai ici très brièvement. Georges Franck est né le 16 janvier 1934 à Giurgiu au bord du Danube dans le sud de la Roumanie où son père Henri  dirigeait une usine sucrière.

De retour en Belgique, il y a fait toutes ses études. Je me souviens de lui au Collège Saint Servais où il me précédait d’un an. Une image me traverse l’esprit. C’était en 1946, on fêtait à Liège le 700ème anniversaire de la célébration de la Fête-Dieu. Un grand cortège de bateaux avait été organisé sur la Meuse.  Notre Collège avait été chargé d’évoquer l’histoire de la Principauté de Liège. Sur une grande barge, un tableau vivant avait été constitué. Un trône surélevé avait été réservé à Saint Lambert, l’évêque assassiné à Liège vers l’an 700 de notre ère. Le rôle fut dévolu à Georges Franck, 12 ans, car il avait un visage plein et rosé, ce que l’on appelle chez nous « une balle de Saint Lambert ». Il remplit sa mission avec majesté.

C’est à l’Université de Liège que Georges fit de brillantes études de Médecine où il fut proclamé Docteur en juillet 1958. Un lieu d’exception dans les années 50 était le Laboratoire d’Histologie du Professeur Maurice Chèvremont. La compétition était rude pour y obtenir un poste d’élève-assistant et/ou d’élève-chercheur. Avec Paul Franchimont, j’ai eu le plaisir d’y côtoyer Georges Franck pendant cinq belles années. Notre Maître y était notre Confrère actuel Henri Firket dont l’opinion sur nos toutes premières coupes histologique était légendaire : « La fixation n’est pas bonne, la lame de votre microtome n’est pas bien affûtée car la coupe est rayée, je ne parle pas de la coloration de Schiff qui est ratée… ceci étant dit, ce n’est pas si mal ! ».

La période des études se termine, la belle vie d’étudiant a pris fin, l’heure est venue des choix de carrière. Celle choisie par Georges Franck, la Neurologie, fut brillante. Il revient à son élève Gustave Moonen de l’évoquer devant nous. Je lui cède la parole.

Monsieur Moonen poursuit :

C’est avec une infinie tristesse que ses élèves au nom de qui je m’exprime, ont appris la nouvelle du décès du Professeur Georges Franck. C’est aussi pour moi un grand honneur de pouvoir évoquer la personnalité et l’œuvre de celui qui fut   un universitaire dans toute l’acception du terme.

Pour l’exercice de son métier d’universitaire,  le Professeur Franck possédait un triple talent :

Le premier talent est celui d’un grand clinicien dont le savoir et l’expérience permettaient de poser un diagnostic précis sur la seule observation de la démarche d’un patient qui entrait dans le cabinet de consultation. Mais être un grand clinicien, ce n’était pas seulement pour le Professeur Franck être un puits de science, ce n’était  pas seulement être un orfèvre de la sémiologie, c’était aussi imprégner sa pratique d’humanité, prendre en charge avec une égale conviction le riche et le pauvre, c’était pouvoir et savoir accompagner un patient et les siens tout au long du parcours difficile qui suit l’annonce d’un diagnostic grave.

Le deuxième talent – peut être devrais-je parler ici de prouesse – est celui d’enseignant, celui de captiver un auditoire parce que le discours était clair et structuré, parce que la matière enseignée était vécue, parce qu’enseigner c’est aussi être comédien et tous ses étudiants se souviennent de la façon dont Monsieur Franck imitait les troubles de la marche ou les mouvements anormaux. Mais dans une faculté de médecine, enseigner dépasse et de beaucoup les amphithéâtres.  Les tours de salle du vendredi étaient des hauts lieux de la sémiologie, de grands moments de science clinique. Monsieur G. Franck pouvait voir  l’atrophie qui avait échappé à tous, faire dire au patient cette petite phrase qui donne le diagnostic. Il savait tantôt négliger le détail qui fait errer le diagnostic tantôt repérer le détail qui permet le diagnostic. La science de la médecine est aussi un art parce que le plus important pour un médecin, n’est pas seulement ses diplômes, ni le nombre d’années d’études, ni même son expérience mais aussi  son intuition, cette statistique subjective que l’on appelle le sens clinique. Et  que dire des consultations que nous faisions sous sa supervision,  quand le médecin qu’il était  devenait  précepteur. Monsieur Franck avait le talent de s’effacer derrière le patient parce qu’en médecine, les véritables Maîtres sont les malades, pas les professeurs.

Le troisième talent était celui de chercheur. Comme l’a rappelé Pierre Lefèbvre, c’est dans le laboratoire du Professeur Maurice Chèvremont que Georges Franck a fait ses premières armes sous la direction du Professeur Firket, étudiant alors l’hypertrophie compensatrice du rein, travail  qui lui valut d’être lauréat du concours de bourses du gouvernement belge. A l’issue  des études de médecine, Georges Franck envisage d’abord la pédiatrie mais très vite est attiré par le système nerveux et la famille  quitte Liège pour Marseille où à l’époque le Professeur Henri Gastaut inventait  l’épileptologie moderne. En clinique, Georges Franck apprendra l’épilepsie et l’électroencéphalographie sous la direction d’Henry Gastaut et la neurologie sous la direction du Professeur Paillas. Il combine déjà clinique et recherche qu’il effectuera notamment en collaboration avec Robert Naquet. De cette époque  datent son intérêt pour l’épilepsie, pour le sommeil et pour les altérations de la conscience, des thèmes qu’il a transmis et qui ont fait et font la réputation de l’école liégeoise de neurologie qu’il a créée. Revenu de Marseille, le Professeur Franck, maintenant mandataire du FNRS, poursuit des recherches sur l’excitabilité cérébrale et l’épilepsie dans le laboratoire d’Ernest Schoffeniels. Il change d’échelle, passant de la macrophysiologie qu’il avait pratiquée à Marseille à la physiologie cellulaire. Il a fait œuvre de pionnier et a par exemple inventé un microtome original  qui lui a permis d’étudier les flux d’ions dans le cortex cérébral. Ces travaux l’ont conduit à organiser à Liège avec Leif Hertz de Copenhague et Donald  Tower, directeur du NICDS, un des instituts du NIH à Bethesda, deux congrès qui ont fait date et consacrés à la biologie des astrocytes. Ce laboratoire grâce à Georges Franck, à ses élèves et aux élèves de ses élèves a largement contribué aux fondations de ce qui est maintenant le GIGA neuroscience. Mais le neurologue et neurochimiste qu’était le Professeur Franck ne pouvait manquer le virage de l’imagerie fonctionnelle d’abord par PET scanner ensuite par IRM structurelle et fonctionnelle. L’imagerie contemporaine est de la biochimie du cerveau humain  in vivo. Georges Franck  fut un translationnel à une époque où l’adjectif n’avait pas encore été inventé. Si l’école de Liège a été précurseur en la matière, notamment dans les domaines de l’épilepsie, du sommeil, des comas – la vigilance – des démences – le contenu de la conscience – c’est à Georges Franck qu’on le doit. Il fut  pionnier et  visionnaire.

Ces trois talents, ce triple talent,  ne sont pas génétiques pas plus qu’ils ne se reçoivent. Au contraire, ils s’acquièrent, se cultivent, s’entretiennent par l’exercice  de la critique, par le travail, par la lecture, par l’écriture.

Mais le talent des talents, c’est de repérer et d’allumer les talents. Georges Franck était un maître pas seulement par ce qu’il nous a montré, par ce que nous avons appris de lui mais surtout parce que bien plus par l’exemple que par le verbe, il nous a montré comment acquérir ces talents. Il n’a pas voulu faire de nous ses élèves mais il a choisi de nous montrer le chemin qu’il faut suivre pour devenir des  maîtres. Grandes leçons de probité et d’humilité.

Les titres acquis par Monsieur Franck, docteur en médecine, agrégé de l’enseignement supérieur, les fonctions qu’il a exercées, mandataire du FNRS,  Chargé de cours, Professeur de psychiatrie, Professeur ordinaire de neurologie et de psychiatrie, Chef de service du CHU de Liège sont à la mesure de son envergure. Ainsi en est-il aussi des prix et distinctions qu’il n’est pas possible d’énumérer en totalité mais notamment le Prix Théophile Glüge de l’Académie Royale des Sciences,  le Prix des concours ordinaires de l’Académie Royale de Médecine, Professeur à titre étranger à l’Université de Californie à Los Angeles,  Président de la Société Belge de Neurologie, membre du comité exécutif et président de l’ « European Neurological Society ». J’ai été impressionné par l’estime qu’éprouvent à l’égard de Georges Franck notamment  Gérard Said de Paris,  feu PK Thomas de Londres, Richard Frackowiak de Lausanne, Andreas Steck de Bâle, Klaus Toyka de Wurzburg.

Un des titres dont Monsieur Franck était le plus fier était sans conteste celui de membre de l’Académie royale de Médecine. Il y fut élu membre régnicole  en  1977, membre titulaire en 1988 et en devint le président en  2004. Il en fut un membre particulièrement actif et en tant que membre du  Bureau et Président, a largement contribué à la réforme des Statuts de notre Compagnie. Il  est aussi à l’origine des mandats de clinicien-chercheur.

Mais me limiter  à  énoncer  la liste des talents et des honneurs serait bien pauvre et indigne d’une telle personnalité. Parce qu’au-delà du clinicien, de l’enseignant, du chercheur, il y avait l’Homme, avec son humanité et son humanisme. Parce que les patients savaient que le Professeur Franck partageait leur peine, parce que les patients savaient qu’ils ne les abandonnerait pas, parce que le Maître fut bien plus qu’un Maître ou s’il fut un Maître c’est davantage encore par l’exemple que par le verbe, parce que, et c’est la plus grande leçon qu’il nous a donnée, il ne fut avare ni de son temps ni de son savoir, ni de sa créativité.

C’est avec la plus grande admiration devant l’œuvre de Georges Franck qu’au nom de notre Compagnie dont il fut un membre éminent, je vous adresse Madame ainsi qu’à vos quatre filles, à leur époux et à leurs enfants les condoléances et les remerciements de l’Académie.