Académie royale de Médecine de Belgique

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Eloge académique Pr Jean Hugues (Séance du 29 avril 2006)

(Séance du 29 avril 2006)

Feu le Pr Jean HUGUES, membre honoraire, par le Pr Georges FILLET, membre titulaire.

Monsieur le Président, 

Monsieur le Secrétaire perpétuel,

Chers Collègues,

Mesdames, Messieurs,

Jean Hugues est né à Chênée le 30 janvier 1916.  Il est proclamé Docteur en Médecine en 1940, médecin hygiéniste en 1941 et Agrégé de l’Enseignement Supérieur en 1953.

Toutes ses fonctions universitaires se sont exercées à l’Institut de Clinique et de Pathologie Médicales, dirigées successivement par le Professeur Jacques Roskam, puis par le Professeur Henry Van Cauwenberge.

Lorsque le Professeur Roskam, ancien Président de notre Compagnie, assumait la responsabilité du Département de Clinique et de Pathologie Médicales de l’Université de Liège, l’hématologie était une discipline de pointe.  Monsieur Roskam avait d’ailleurs acquis une renommée nationale et internationale pour ses travaux sur la physiologie normale et pathologique des plaquettes sanguines.  Il contribua à apporter des notions fondamentales dans le domaine de l’hémostase et c’est ainsi qu’il guida dans cette voie les recherches de ses élèves, dont particulièrement Jean Hugues et Yves Bounameaux.

Dans le décours de ses travaux, Jean Hugues définit les propriétés du clou hémostatique et avec Yves Bounameaux, il découvre le principe de l’agrégation des plaquettes, leur adhésion aux fibres de collagène et l’effet de certaines médications anti-agrégantes. Ainsi se trouvaient établies les bases scientifiques de traitements médicamenteux qui se sont révélés aujourd’hui d’une étonnante efficacité dans la prévention des thromboses vasculaires et de leurs récidives.

C’est en 1953 qu’il défend sa thèse d’agrégation de l’Enseignement supérieur intitulée « Contribution à l’étude des facteurs vasculaires et sanguins dans l’hémostase spontanée ».  Ses films scientifiques concernant l’adhésion et l’agrégation des plaquettes « in vivo » sont projetés et commentés à de nombreuses réunions scientifiques dans la plupart des pays d’Europe, mais également au Canada et plusieurs fois aux Etats-Unis.  Au cours de sa carrière, il effectue différents séjours à l’étranger, notamment dans le service du Professeur Zucker à New York.  Il se rend à maintes reprises dans les laboratoires des Professeurs Jean Bernard et Jacques Caen à Paris.

Pour résumer les travaux de Jean Hugues, je citerai Maxwell Wintrobe, lequel a été pendant longtemps l’hématologie le plus connu des Etats-Unis, publiant tous les cinq ans, de 1942 à 1981 un traité qui était, comme le disait Jean Hugues, la bible de tous ceux qui s’intéressaient de près ou de loin aux maladies du sang.

En 1985, un an avant sa mort, Max Wintrobe publie un dernier ouvrage qui retrace les travaux de tous ceux qui ont marqué le développement de l’hématologie.  A la page 431, on traduit mot pour mot :

« Jean Hugues poursuit le travail débuté par Roskam.  Il se concentre sur l’étude de l’importance et de la cinétique de la formation du clou hémostatique et de la vélocité de l’adhérence des plaquettes aux vaisseaux sanguins endommagés.  En 1958, Hugues et ses collaborateurs démontrent le rôle du tissu conjonctif périvasculaire dans les premières étapes de l’adhésion des plaquettes.  Il montre, par exemple, que le mésentère normal de lapin ne réagit pas avec les plaquettes mais que lorsque ce tissu est traumatisé, les plaquettes adhérent à ses fibres collagènes.  Il démontre que l’adhésion entre les plaquettes et le collagène peut être dissociée de l’agrégation ultérieure des plaquettes entre elles.  Hugues a utilisé la microcinématographie pour étudier l’adhésion des plaquettes et leur agrégation dans les phénomènes d’hémostase et de thrombose.  Un film, préparé en collaboration avec de nombreux autres investigateurs, a reçu une reconnaissance mondiale.  En tant que responsable du secteur d’Hématologie à l’Institut de Médecine de l’Université de Liège, Hugues s’est entouré d’un groupe d’excellents collaborateurs étudiant la maturation des mégacaryocytes, la distribution de taille des plaquettes et l’activité anticoagulante et anti-agrégante de différents médicaments.

Au cours de sa carrière, Jean Hugues a été Professeur responsable de l’Hématologie dans le Département de Médecine de l’Université de Liège, d’abord en tant que chargé de cours associé (1959), Professeur associé (1964), puis Professeur ordinaire en 1980. Il est appelé à la direction de la policlinique médicale de l’Institut de Médecine de 1964 à 1968.  Il sera ensuite élu Correspondant de l’Académie royale de Médecine de Belgique en 1969, et promu membre titulaire en 1972.  En plus de son intérêt dans le domaine de l’hémostase, il s’est investi dans le développement de l’hématologie biologique créant, en 1970, à proximité de l’Hôpital de Bavière, le laboratoire central d’Hématologie.  S’entourant de médecins biologistes et de techniciens, il s’y montra un homme de terrain, soucieux de chacun et d’une extrême gentillesse.  Sa vaste culture médicale, son sens clinique aigu et sa capacité de s’initier aux techniques nouvelles lui ont permis de donner les impulsions nécessaires à ce laboratoire, dont il assura aussi avec rigueur les inévitables charges administratives.  Simultanément, il favorisera le développement de l’Hématologie clinique, manifestant un grand intérêt pour le traitement des maladies hématologiques prolifératives à une époque où, hélas, nos moyens thérapeutiques restaient extrêmement limités.  On connaît le développement ultérieur qu’a connu cette activité.  Ainsi, naturellement après sa mise à la retraite en 1986, le secteur d’Hématologie se scindera au Centre hospitalier Universitaire du Sart Tilman en un service d’Hématologie Biologique dirigé par le Professeur J.-M. Paulus, et en un service d’Hématologie Clinique dirigé par votre serviteur.

Cet éloge scientifique ne rend pas compte de tous les aspects de la personnalité de Jean Hugues : hockeyeur de classe, sélectionné dans l’équipe belge des jeux olympiques de Berlin de 1936, il est le témoin direct du racisme d’Hitler lors de la victoire de l’athlète noir Jesse Owens, dans la course des 100 mètres ; prétendant intrépide de Annette Henet, sa future épouse, qu’il alla voir en 1944 à Hampteau en traversant l’une après l’autre les lignes allemandes et américaines, au prix d’être arrêté, interrogé et miraculeusement relâché par un officier allemand ; amateur de voitures de sport ; humoriste, pouvant devenir d’une acidité « picrique » dans les situations cocasses ou grotesques ; défenseur incisif de ses positions philosophiques, dont certains ont admiré et éprouvé la rigueur ; humaniste, qui sous des dehors souvent un peu raides et parfois tranchants, savait aimer les gens et les choses ; grand voyageur, aimant la géographie, celle des voyages et celle des rêves, sensible à la beauté des lieux et curieux de leur histoire qu’il savait raconter… ; mélomane et joueur de flûte averti ; homme de grande culture, capable de disserter à loisir sur les abbayes cisterciennes ou l’œuvre de Schubert, …

Son élocution naturellement brillante et cartésienne était très appréciée des étudiants.  Il préparait minutieusement ses cliniques dont la rigueur et la clarté étaient proverbiales.  En fait, les choses sérieuses étaient prises au sérieux, les autres autant que possible laissées de côté.  C’est dans cet esprit que Jean Hugues avait instauré les consultations, les tours de salle et les colloques d’Hématologie hebdomadaires, ces colloques du samedi matin qui avaient lieu dans son bureau, alors lieu de joutes et de controverses et où sa mémoire infaillible ne permettait pas que l’on escamote l’histoire des patients qu’il fallait connaître dans ses moindres détails.

Je crois savoir que sa retraite fut très active.  Il devint un habile bricoleur et, restant à tous égards incroyablement jeunes, il installa un circuit de trains électriques dans un paysage de montagnes qu’il construisit de toutes pièces comblant du même coup son goût de la nature et des voyages.  Mais la place privilégiée revenait évidemment à son épouse, qui n’a cessé de veiller sur lui pendant plus de  60 ans.  Ensuite venaient sa fille et ses petits-enfants.

Jean Hugues s’est éteint le 12 décembre 2005 à la veille de ses 90 ans.  Jusqu’à la fin, il s’est montré aimant, très courageux, pudique dans la souffrance et capable de recourir au meilleur des remèdes dans les situations pénibles : l’intérêt pour autrui et un humour resté vif jusqu’au dernier moment.  Il était époux, père, beau-père, grand-père et oncle d’une famille qu’il a entourée d’une affection constante.

A cette famille, la Faculté de Médecine de l’Université de Liège, les membres du service d’Hématologie Clinique du CHU, les médecins, les techniciens du service d’Hématologie biologique, aujourd’hui l’Académie royale de Médecine de Belgique présentent leurs condoléances émues.  Tous vous assurent, chère Madame Hugues, de la part qu’ils prennent à votre tristesse ».

Une minute de silence est observée à la mémoire de notre regretté confrère disparu.

A l’interruption de séance, la famille est raccompagnée par le Président et le Secrétaire perpétuel.