Académie royale de Médecine de Belgique

|

Eloge académique Pr Herbert Braunsteiner (Séance du 27 janvier 2007)

membre honoraire étranger,  par János FRÜHLING, Secrétaire perpétuel.

Monsieur le Président,

Chers Collègues,

J’ai l’honneur et le pénible devoir de vous présenter l’éloge funèbre académique du Professeur Herbert Braunsteiner, membre honoraire étranger de notre Compagnie depuis novembre 1994, décédé à Vienne le 25 juillet 2006.  Il s’agissait d’une personnalité exceptionnelle et polyvalente, émanation typique de la culture générale de l’Europe centrale, et un des derniers représentants de la grande Ecole clinique médicale viennoise, qui a donné de nombreuses figures importantes à la Médecine européenne depuis 1930-40, le « règne » des fondateurs de cette école, des Professeurs Skoda, Hebra et Rokitansky.

Cette excursion vers l’Europe centrale est d’autant plus justifiée que la Médecine et la Santé publique furent structurées en Autriche, en Bohème et en Hongrie, de façon encore valable aujourd’hui, sous le règne de Marie-Thérèse, par son « Ministère de Santé publique » le brabançon Gérard Van Swieten, accessoirement ami et protecteur de Mozart.

Le Prof. H. Braunsteiner est né en mars 1923 dans une famille grand-bourgeoise à Vienne.  Après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en 1938, ses parents l’ont envoyé par conviction politique et par prudence à Paris où il a continué et terminé ses études secondaires avec le bac français.  A la suite de l’occupation de la France par les allemands au printemps 1940, il a parcouru un chemin digne d’un roman d’aventure, passant par la Légion étrangère puis par quelques camps de concentration de transit, pour être interné finalement par les Allemands à Strutthoff, sinistrement réputé pour les expérimentations humaines qui y ont eu lieu plus tard.  Après avoir déserté de Strutthoff, et traversé le Rhin à la nage, il fut arrêté comme vagabond, mais grâce à la clémence, comme il s’est exprimé lui-même dans son curriculum vitae, d’un « gestapiste humain » (Cfr. le roman récemment publié de J. Littel « Les bienveillants »), il a pu retrouver sa famille à Vienne où il était exclu des études universitaires, et où il a intégré un groupe de résistance catholique.  Entre-temps, il a suivi des cours privés préparatoires à la candidature des études médicales.    

Après la libération de l’Autriche en 1945, étant inscrit régulièrement à la Faculté de Médecine de l’Université de Vienne, il a réussi avec succès et rapidement les examens précliniques.  Tout en passant avec une bourse de l’Institut français six mois à Paris, il a été promu Docteur en Médecine déjà en juin 1948 à Vienne.

Ensuite, il a directement entamé sa spécialisation en Médecine interne à la Clinique du Prof. K. Fellinger.  Pendant sa formation, il a bénéficié encore une fois d’une bourse (deux fois prolongée) de l’Institut français qui lui a permis de travailler à l’Institut de Recherche sur le Cancer à Villejuif, sous la direction du Prof. Ch. Oberling.  Il y a collaboré pendant une longue période avec le Prof. W. Bernhard, le premier « Pape » de la microscopie électronique française.  Leurs travaux s’intéressaient à ce qui s’appelait à ce moment « l’ergastoplasme » et correspondait au réticulum endoplasmique découvert et décrit vers 1942-46 par les Professeurs Albert Claude et G. Palade.  Ces travaux lui ont valu une réputation internationale et ont impressionné le Prof. Fellinger, qui lui a installé après son retour à Vienne, un laboratoire de microscopie électronique, dont ne disposaient pas encore en Autriche à cette époque ni les anatomistes, ni les histologistes.  Entre-temps, il a passé l’année académique 1953-54 comme « Fellow » au Sloan-Kettering Institut, à New York.  Pendant toute cette période, son intérêt scientifique s’est concentré sur les problèmes hématologiques : aussi bien sur les cellules leucémiques que sur les lymphocytes B et T normaux ainsi que sur différentes pathologies des plaquettes.

En 1958, il a défendu sa thèse d’agrégation, et il est devenu chef du département d’Hématologie à la clinique médicale universitaire à Vienne.  Témoignage personnel d’un ex-étudiant en médecine des années 1960-63 (qui constituait les années cliniques de mes études à Vienne) : tous les étudiants ont fréquenté assidûment les cours de H. Braunsteiner (il a donné les chapitres d’hématologie et de rhumatologie à la place de titulaire), car il était réputé être le meilleur et le plus moderne de nos enseignants de la Médecine interne à Vienne à cette époque.

En avril 1964, il fut nommé titulaire de la Chaire de Médecine à l’Université d’Innsbruck, où il avait complètement transformé, modernisé et remodelé son institution, puis en tant que doyen de la Faculté de Médecine de la même Université, entre 1967 et 1972, il a mis sur pied un quinzaine de laboratoires spécialisés et reconstruit des Instituts de la plupart des Sciences fondamentales facultaires.

Parallèlement, il était Secrétaire général de la Société internationale d’Hématologie de 1964 à 1970.

Entre 1979 et 7981, il fut Recteur de l’Université d’Innsbruck.  Pendant cette même période, il a installé également le premier département de la transplantation de la moelle osseuse en Autriche et le premier service de cardiologie intensive.  Il a pris sa retraite en 1993. 

Il était Docteur honoris causa entre autres de l’Université Paris VII, D. Diderot, de l’Université de Munich, et de l’Université médicale Semmelweis de Budapest, de même que du « New York College of Medicine ».  Enfin, il était membre de  l’Académie allemande des Sciences « Léopoldina » (Halle), de l’Académie des Sciences d’Autriche et, comme je l’ai déjà dit, de notre Compagnie.

Il fut décoré de nombreuses distinctions honorifiques de l’Autriche, de la France et du Luxembourg.  Il est auteur de près de 500 publications parues dans les revues internationales, et il a publié de nombreux livres qui ont fait l’autorité au moment de leur parution, intéressant notamment les sujets hématologiques.

Il était un érudit de la littérature et un mélomane passionné, de plus, chasseur assidu.

Le Prof. Braunsteiner est désormais entré dans le Panthéon des grands hématologues du 20ème siècle, à l’instar du Prof. J. Bernard, autre membre honoraire de notre Compagnie, récemment disparu.

En paraphrasant le grand dramaturge autrichien Franz Grillparzer – « Ein treuer Diener seines Herren » - il fut un fidèle serviteur de sa profession, de sa science et de sa condition socioculturelle, issue encore de l’esprit de l’Europe centrale, version autrichienne du début du 20ème siècle.